Un goût suave de fruits et de fleurs

"Encore quelques jours et nous serons à Pâques. Les grands vents ont pourchassé l’hiver, déblayé le ciel, purifié la terre. Un souffle intermittent vient encore plisser le tendre velours des blés verts : c’est le vent de la semaine sainte ; il bondit avec des colères soudaines de bête blessée et tout à coup retombe tiède, doux, palpitant comme un immense oiseau qui ne saurait pas encore prendre possession de l’air ; il vous glisse dans le coeur l’âpre froid de l’hiver et, l’instant d’après, vous met aux lèvres un goût suave de fruits et de fleurs. Parfums apportés d’Espagne, par-dessus les pics neigeux et qui ont gardé, tant la course fut rapide, leur tiédeur alanguissante.

Tandis que les cloches s’apprêtent à partir pour Rome, les enfants fabriquent de longues trompettes décorées. Jusqu’au retour des campanes, la petite troupe court, sabots claquants, de carrefour en carrefour ; les uns font tourner à deux mains le gros rigo-rago, la crécelle exhumée de la sacristie ; les autres embouchent leurs trompettes de saule, avec des gestes d’anges du jugement dernier et soufflent comme Roland à Roncevaux ; puis ils crient tous ensemble aux quatre points cardinaux : – Le premier de l’office ! le premier de l’office !…"

Raymond Escholier, Gascogne, "Pâques après les Rameaux", pp. 65-67, éditions Albin Michel, 1933

 

2 réflexions sur « Un goût suave de fruits et de fleurs »

  1. Martine Rouche

    « Uno palanquetto
    Estreïtetto
    Qué leï salbats y passaram
    E que leï damnats nous pouyram.

    Nous n’entendons plus tinter aucun angélus : les cloches sont parties ; une bande de drolles les remplacent ; ils crient à pleine voix :  » Lé prumié dé l’uffici ! Lé sécound dé l’uffici !  » En même temps, ils tournent à deux mains le gros rigo-rago de bois ou bien soufflent dans de longues trompettes d’écorce de saule. »

    Raymond Escholier, L’herbe d’amour,  » Vendredi Saint « , pp. 113-114, éditions Albin Michel, 1931

  2. Martine Rouche

    Pour la trompette de saule et la date proche …

    LA FLUTE DE SAULE

    Sabo, sabo, sabarol,
    Qué faras un fioularol …

    Sous nos yeux inclinés, le calme de la plaine,
    L’heure douce où les cieux deviennent incertains,
    Le murmure d’un cor vers les mauves lointains ;
    Dans l’alanguissement d’une brume tranquille
    Le bleuâtre repos de la petite ville
    Et, sous nos pieds, non loin d’un amandier tout blanc,
    Le songe bienheureux d’une brebis bêlant.
    Mais vous aviez taillé la branchette de saule
    Et, radieuse, un bras posé sur mon épaule,
    Vos lèvres se collant sur le bois ingénu,
    Vous avez fait courir un son grêle et ténu
    Qui, lentement, devint, primitive harmonie,
    Un agreste soupir, d’une grâce infinie.
    Sans doute, en l’arrachant à ses naissants rameaux,
    Sur la flûte de Pan vous aviez dit les mots
    Sacrés que prononçaient jadis, selon le rite,
    Les bergers de Bion, Moschus et Théocrite.
    Blonde, les frisons d’or tremblent sur votre front,
    Vos doigts légers sur la tige dansant en rond,
    Vos lèvres se gonflaient de tous les souffles roses
    qui savent éveiller la musique des choses,
    Et j’adorais, le coeur ému, pieux et doux,
    La bergère Chloé qui revivait en vous.

    Raymond Escholier, écrit à Malachite le 17 avril 1904.

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