Jacint Rigau-Ros i Serra, alias Hyacinthe Rigaud – De Perpignan à Paris

 

Autoportrait 1 ; autoportrait 2  ; autoportrait 3 ; autoportrait 4

 

D’argenville, l’un des clients de du grand Hyacinthe Rigaud, disait que "la vérité brillait dans tout ce qu’il faisait […]. Rigaud savait donner à ses portraits une si parfaite ressemblance, que du plus loin qu’on les apercevaient, on entrait pour ainsi dire en conversation avec les personnes qu’il représentait ". Je ne sais pas si l’on "entre en conversation" avec l’homme des autoportraits reproduits ci-dessus, mais on entre dans le champ de rayonnement d’une présence sans pose, cependant assortie d’une réserve, et, dirait-on, d’une mélancolie aussi. Le grand Hyacinthe Rigaud, portraitiste préféré de Louis XIV, paraît ici dans son visage d’homme discret, qui "gagnait à être connu" et dont le peintre Collin de Vermont, son filleul, rapporte qu’il avait "le cœur admirable", qu’il était "époux tendre, ami sincère, utile, essentiel, d’une générosité peu commune, d’une piété exemplaire, d’une conversation agréable et instructive".

Le chemin de vie de Hyacinthe Rigaud est, semble-t-il, celui d’une réussite éclatante ; son histoire, celle d’un peintre méridional qui obtient à Paris fortune et reconnaissance, là où Jacques Gamelin par exemple n’y est point parvenu, faute peut-être de n’avoir pas voulu en payer le prix. Né à Perpignan en 1659, quelques jours après le rattachement de l’Alta Cerdanya à la France, Jacint Rigau-Ros i Serra, en 1671, à l’âge de douze ans, quitte sa maison natale pour entrer en apprentissage à Carcassonne dans un atelier de dorure. Il laisse derrière lui sa mère, un frère, une soeur, et la tombe de son père, mort en 1655.  Au décours de la même année 1671, il part étudier la peinture dans un atelier montpelliérain. En 1675, il se rend à Lyon afin d’y parfaire sa formation initiale. En 1681 enfin, il monte à Paris. Il a 22 ans, du génie. Voilà déjà 10 ans qu’il a quitté la maison familiale.  Rapidement les commandes viennent ; le bouche-à-oreille fonctionne dans le milieu aristocratique ; d’où bientôt la nécessité d’embaucher deux aides, puis, en 1692,  de créer son propre atelier. L’homme est surchargé de travail. En 1694 le roi Louis XIV lui commande un premier portrait. Il a 33 ans. Voilà maintenant 22 ans qu’il n’a pas revu sa maison natale, sa mère, Maria Serra, restée au loin, et qui demeure cependant si proche de son coeur. Il était bègue. Sa mère l’a aimé, soutenu, en somme découvert au génie qu’il portait. 

En 1695, soit 24 ans après avoir quitté Perpignan, Jacint Rigau-Ros i Serra, alias Hyacinthe Rigaud, éprouve un beau matin le besoin impérieux d’y retourner. Il s’en explique de façon touchante dans la biographie qu’il rédigera plus tard, à la troisième personne, fidèle en cela à aux requisits de l’honnête homme : 

 

 

Jacint Rigau-Ros i Serra, alias Hyacinthe Rigaud, Maria Serra dans deux attitudes différentes

 

"Pour marquer à sa mère sa reconnaissance filiale des obligations qu’il lui avait pour tous les soins qu’elle avait pris de son éducation, sa piété et sa tendresse pour elle le déterminèrent, à la fin de 1695, de quitter toutes ses occupations pour faire le voyage en Roussillon, et lui rendre chez elle ce qu’il lui devait. Une de ses principales vues, en faisant ce voyage, était de la peindre et remporter avec lui l’image de celle qui lui avait donné le jour. Son dessein était de faire exécuter ce portrait en marbre, c’est pourquoi il la peignit en trois différentes vues : une de face, l’autre de profil, et la troisième à trois quart, afin que M. Coysevox, son ami, un des plus habiles sculpteurs de France, qui devait faire en marbre ce portrait, eût plus de facilité à le perfectionner. Cet ouvrage fait l’ornement le plus précieux du cabinet de ce fils reconnaissant, et doit y rester jusqu’au temps qu’il a destiné de le consacrer à l’Académie de peinture ; et ne s’étant pas voulu tenir à cette seule marque d’amour pour elle, il l’a fait graver ensuite par le sieur Drevet, un des plus habiles graveurs au burin de ce temps, afin de multiplier et de reproduire en quelque façon à la postérité celle qui l’a mis au monde" 1)Cf. Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture, tome second, p. 117, Paris, 1854, J.B. Dumoulin.

 

 

Ci-dessus : deux représentations de Maria Serra, coiffée, à la façon de la Cerdagne, d’une sorte d’élégant caputxo ; à gauche, gravure par Drevet ; à droite, buste par Coysevox.

 

Après ce raptus qui transporte Jacint Rigau-Ros y Serra vers sa mère et vers sa Cerdagne natale, Hyacinthe Rigaud n’aura plus d’autre moment d’évasion. En 1701, il peint le célébrissime portrait de Louis XIV, installé par celui-ci dans le salon d’Apollon du château de Versailles.  En 1710, il épouse Elisabeth de Gouy. Lui, qui conserve au coeur le souvenir de la fratrie heureuse, de Gaspard son cadet, de sa petite soeur Claire, il n’aura pas d’enfants.  Des clients fortunés, des commandes à revendre, l’amitié du roi, mais point d’enfant à lui. Il chérira donc ses neveux et ses nièces, à qui par testament il laissera l’essentiel de sa fortune. Il meurt à Paris en 1743. 

La suite de portraits reproduits en tête de cet article illustre de façon mélancolique la courbe d’un vie brillante et censément réussie. Le jeune peintre, qui conserve encore les joues de l’enfance, se représente vêtu de velours fauve, coiffé d’un insolite couvre-chef, crânement posé sur le côté. Il est brun, il est beau, pintoresco comme il faut. Déjà cependant, il porte sur le visage un air de nostalgie. Le peintre reconnu esquisse un sourire discret, qui exprime sans doute la tranquille satisfaction du travail bien fait. Le peintre surchargé de commandes est vêtu d’étoffes sombres ; son expression devient grave ; il semble perdu dans ses pensées. Le peintre des dernières années a le front dégarni ; il conserve le regard bon, habité par une lueur souriante ; mais deux rides se creusent autour de sa bouche, qu’on dirait de chagrin ou d’amertume. D’un portrait à l’autre, on le voit vieillir et "l’on entre pour ainsi dire" dans le secret de la nostalgie qu’il mûrit.

J’aime tout particulièrement le portrait du jeune peintre, qui garde quelque chose de la couleur de la Cerdagne. Révélant ainsi une part de l’intime, il dit la fantaisie de la jeunesse, les rêves, la curiosité de l’horizon, et aussi le regret de ce qu’on laisse derrière soi. Le portrait de Louis XIV souligne en revanche la théâtralité de l’homme dans l’exercice de sa royale fonction. Pour l’effet de différence, j’ai eu envie de les présenter côte à côte : le peintre et son roi ; le roi et son peintre.

 

 

Notes   [ + ]

1 réflexion sur « Jacint Rigau-Ros i Serra, alias Hyacinthe Rigaud – De Perpignan à Paris »

  1. gaucher stéphane

    Remerciement à l’auteur de la dormeuse pour la qualité des commentaires et analyse de INGRES à RIGAUD.
    Habitant entre Rouen et Saissac nous partageons une certaine proximité.

    bonnes journées à vous lire
    Stéphane Gaucher

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