Les routes du département – Ariège, an 6 de la République française une & indivisible

 

Le 22 Frimaire an VI, 12 décembre 1797, suite à une enquête menée sur l’ensemble du département de l’Ariège, le Directoire Exécutif publie un arrêté relatif au délabrement des routes. Outre ce délabrement routier, l’enquête révèle la nécessité d’une restauration de l’ordre public. Voici un extrait de l’arrêté adressé à la communauté de Mirepoix. Celui-ci peut être consulté aux archives de la ville.  

 

Proclamation du Directoire Exécutif relative à la réparation des routes – Du 22 Frimaire, an 6 de la République française, une & indivisible

"L’ADMINISTRATION, considérant que les grandes routes du Département, qu’un défaut d’entretien depuis plusieurs années a mises dans un état de délabrement qui rend la plupart des communications difficiles, sont encore dégradées par diverses personnes et surtout par les propriétaires riverains ;

Qu’on fait sur les chemins des dépôts de pierre, de sable, de chaux, de bois, de fumier ou autres objets qui embarrassent la voie publique ;

Qu’on y bat et qu’on y vanne le blé et autres grains ; qu’on y répand des pailles pour faire du fumier ; qu’on y traîne des bois qui les sillonnent ; qu’on y fait paître des cochons et autres bestiaux qui les détruisent ; qu’on les inonde en certains endroits en y jettant les eaux qui s’écoulent des prairies ; qu’on y fait des excavations pour en emporter la terre et autres matériaux ; qu’on coupe les arbres qui ont été plantés sur les banquettes ; que l’on comble des fossés pour y faire des passages afin d’entrer dans les champs ; qu’on s’empare des fossés ou même des banquettes en certains lieux, qu’on les défriche, qu’on y plante des hayes, ou qu’on y bâtit des murs à pierre et chaux ou des maisons à chaux et sable ; que des malfaiteurs écornent les pierres de taille qui sont sur les parapets des ponts ; qu’ils jettent à terre ces parapets, qu’ils démolissent même des ponts entiers ; que les bois et autres matériaux des digues, que la République fait construire sur les rivières et principalement sur le Lers, pour la conservation des ponts et des routes, sont arrachés ou coupés et enlevés ; que tous ces délits se multiplient de manière effrayante, et qu’il est extrêmement urgent d’en arrêter les progrès et de les faire réparer autant qu’il sera possible ;

Le Commissaire du Directoire-Exécutif entendu,

ARRETE ce qui suit… " 

 

Après la tourmente révolutionnaire, la guerre, les finances publiques font défaut. Le Directoire Exécutif invite les communes à financer la réfection des routes par voie de souscription. Le rédacteur de la proclamation directoriale fait appel à une rhétorique d’inspiration superbement "romaine".  

 

Proclamation du Directoire Exécutif relative à la réparation des routes – Du 22 Frimaire, an 6 de la République française, une et indivisible.

"L’esprit public doit opérer, dans la République française, des prodiges supérieurs à tous ceux de l’antiquité. Rome libre étonna le monde par la magnificence de sa gloire : ses meilleurs citoyens ambitionnèrent l’honneur de donner leur nom à des routes construites à leurs propres frais ; Appius en fournit l’exemple, plusieurs grans hommes l’imitèrent. Rien n’interrompait en ce genre les travaux des Romains ; dans la guerre d’afrique, ils firent un chemin de cailloux taillés en carré, qui allait de l’Espagne aux Alpes & traversait la Gaule. La France, aussi vaillante & mieux constituée que la République romaine, doit l’emporter aussi sur Rome par le soin qu’elle saura prendre des ouvrages publics. Si, dans le moyen âge, la superstition se servit de l’enthousiasme qu’elle avait inspiré aux peuples ignorans, pour surcharger la terre de la masse gothique de clochers ruineux et d’inutiles monastères, dans un siècle plus éclairé un autre enthousiasme doit porter tous les voeux, tourner tous les moyens, consacrer tous les bras à des monumens plus utiles. La gloire du Gouvernement sera d’indiquer à mesure ceux qui peuvent servir avec plus d’avantage à la  prospérité publique. Au moment de la paix, ceux qu’on doit préférer d’abord sont les chemins & les canaux, moyens puissans de rapprocher & les hommes & les contrées, de faire circuler le mouvement & l’abondance, & de répandre au loin dans toutes les parties d’un grand corps politique, le chyle nourricier de la culture & du commerce. Détruire les chemins d’un empire étendu, c’est couper les veines d’Hercule. C’est presque en cet état qu’on a réduit la France : mais l’Hercule français va déplier ses bras nerveux : de lui-même il va rétablir ces moyens de correspondance & de communication qui sont les sources de vie & les ressorts de la puissance. Le Directoire exécutif parle à des citoyens, il sera entendu ; & il ne se trouvera pas dans la République française un seul individu qui résiste à sa voix & se déclare indigne de partager l’esprit de patriotisme et de gloire, seul levier qui puisse mouvoir la grande nation". 

 

Le 4 décembre 1813, suite à une enquête menée sur le 1er arrondissement du département de l’Ariège, le Sous-Préfet mandaté par le gouvernement impérial, constate bis repetita le délabrement des routes et la nécessité d’une restauration de l’ordre public. Le constat préfectoral se trouve assorti de considérations hygiénistes, témoins de l’esprit de progrès.  

 

 

Le Sous-Préfet du 1er arrondissement du département de l’Ariège à MM. les Maires de l’arrondissement – 4 décembre 1813

"J’ai déjà visité, ou j’ai eu l’occasion de voir dans quelques tournées le plus grand nombre des communes de cet arrondissement. Combien j’ai eu à gémir d’en trouver une, il y a peu de jours, qui ne présente dans ses avenues et dans toutes ses rues qu’un cloaque infect et mal sain ! Dans une longue allée de très beaux arbres, qui forme sa principale avenue, des trous énormes, des bourbiers pratiqués exprès, des fumiers sans nombre ne laissent pas même aux piétons un passage facile ; et toutes les rues, les petites places sont encore dans un état pire. Je témoignai mon étonnement, je donnai quelques instructions au Maire ; j’espère qu’il s’y conformera. Il faut que cet état de choses cesse partout : les rues, les chemins sont du domaine public ; assignez, si vous voulez, un local isolé pour le dépôt des fumiers, et faites le bien de vos administrés malgré eux ; forcez-les à tenir un peu plus à leur conservation, à celle de leurs enfants ; ne les exposez pas à des fièvres malignes, à des maladies contagieuses dont j’ai vu un maire zélé, mais tolérant sous ce rapport, devenir lui-même la triste victime à la suite d’une sorte d’épidémie qui, d’après la déclaration des officiers de santé que j’envoyai sur les lieux, n’eut d’autre cause que la malpropreté du village.

Le mauvais état des chemins ne doit pas moins exciter votre sollicitude. je connais les difficultés que leur réparation présente ; elles ne sont pas les mêmes partout ; et il en est qui peuvent être aisément sur montées. Par exemple, je me suis aperçu que dans certains endroits des propriétaires font enlever de leurs champs des petites et grosses pierres qu’ils jettent ou font rouler dans les chemins, qu’ils rendent ainsi impraticables. Il faut que chacun d’eux soit obligé de les faire ramasser, et placer de manière à pouvoir être utilisées pour la réparation du chemin lui-même où ils confrontent. Ailleurs ce sont des pailles que l’on étend pour être enlevées ensuite avec la boue : on forme ainsi des creux, des amas d’eau qui rendent le passage dangereux. Vous devez extirper ces abus, porter un prompt remède au mal aux frais des délinquants. Vous devez aussi faire donner aux chemins sans ménagement la largeur prescrite, 5 mètres, non compris les fossés et francs bords dans tout ce qui va d’une commune à une autre ; on finira par bénir vos soins et votre sévérité à cet égard".

 

Longue, difficile, coûteuse, la normalisation des routes ariégeoises se poursuivra cahin-caha tout au long du XIXe siècle. Elle sera essentiellement l’oeuvre de la IIIe République.

 

 

Carte Migeon, in La France et ses colonies, Atlas Vuillemin, 1883

 

2 réflexions sur « Les routes du département – Ariège, an 6 de la République française une & indivisible »

  1. Martine Rouche

    Publier un article sur la voirie délabrée après celui intitulé « Cargaisons « ….
    Ces textes sont passionnants à lire, et montrent que lyrisme et emphase peuvent accompagner des lettres officielles, n’est-ce pas ?  » Les veines d’Hercule  » est une pépite !
    Il était évident que plonger dans les archives allait te convenir, te faire trouver des documents qui te séduisent et te faire mettre tes réflexions en forme pour notre très grand plaisir.
    Il en reste à exploiter …

  2. Martine Rouche

    Soucis d’hygiène à Mirepoix, an 13 …

    Pamiers, le 21 messidor an 13

    Département
    de
    l’Ariège

    arrondissement
    de
    Pamiers

    Le Sous-Préfet de l’Arrondissement communal
    de Pamiers
    a Messieurs les administrateurs
    de l’hospice de Mirepoix

    Messieurs

    Vous avéz Reçu un exemplaire d’un
    extrait de l’ouvrage de Mr Guiton-morveau
    sur la désinfection de l’air ; dans la
    circulaire qui précédoit ce petit ouvrage,
    Mr Lepréfet vous invitoit àvous procurer
    un appareil de désinfection, portatif, et
    vous indiquoit le nom de l’artiste qui vous le
    procureroit, et le prix. Il m’a ecrit le 15
    de Ce mois, pour me demander si
    Vous aviéz rempli ses vues à cet égard;
    Veuilléz bien m’en informer pour que Je
    puisse Lui en Rendre compte, et dans Le
    cas où vous n’eussiéz pas encore pris
    des moyens pour faire L’achat de cet
    appareil, ne Retardéz pas plus longtems.
    Je vous prie aussi de me donner avis
    de sa Reception du moment qu’il
    vous sera parvenu ; Son utilité qui
    vous a été démontrée, et son prix
    modique me font esperer que vous
    n’hésiteréz pas un instant à Remplir
    cet objet.
    J’ai l’honneur de vous saluer.

    GalyGasparrou

    (orthographe conforme au document manuscrit)

     

    [img]http://belcikowski.org/ladormeuseblogue/wp-content/uploads2009/guyton_de_morveau.jpg[/img]

     

    Portrait de Louis-Bernard Guyton de Morveau (1737-1816)

    Avocat, savant chimiste, ami de Lavoisier, Bertollet, Foucroy, Louis-Bernard Guyton de Morveau, ou Guyton-Morveau à partir de la Révolution, découvre à Dijon une nouvelle méthode de désinfection de l’air par l’acide muriatique (chlorhydrique) : ces fumigations rendront de grands services durant les guerres de la Révolution.

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