Le monde sauvage 5

 

Il suffit de se coucher au bord de l’eau et de tourner son regard, ainsi couché, vers l’autre rive, pour que le visage de la rivière change du tout au tout. A vrai dire, ce n’est pas un visage, mais une guirlande de visages qui se déploient, étranges, baroques, sur la ligne mouvante, tracée par on ne sait par quelle main entre la terre et l’eau. J’ai remarqué d’abord ce visage fantasque, qui hésite, semble-t-il, entre la malice et la malveillance. Ludion interlope, il signale, à sa manière, qu’ici l’on se doit garder des arrogantes certitudes de la raison cartésienne.

 

 

Puis d’autres visages m’apparaissent, enchâssés dans une sorte de fuseau d’ivoire ou dans un baroque entrelacs de matière ligneuse. L’expression est ici sombre et fixe. Dark Vador, au cinéma, a les mêmes orbites noires.

 

 

Les orbites ! J’y suis, Ils ont tous les orbites noires et vides, comme on voit aux statues antiques ou aux masques. J’assiste à l’apparition des Invisibles, des Puissances du royaume obscur. J’assiste, auraient dit les Anciens, à l’apparition des dieux.

 

 

On ne peut voir paraître, de l’autre côté de l’eau, les figures peu amènes de ces hiérarques de l’Obscur, sans éprouver une sorte de frisson abyssal. Il y a ainsi des choses qu’il vaudrait peut-être mieux ne pas voir, des secrets dont on préférerait parfois ne rien savoir. Mais la nature veut que nous ayons des yeux pour voir, et, puisque Adam et Eve, en leur paradis, ont goûté au fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal, il n’y a point de voir qui aille pour nous sans savoir… Souverainement retirés de l’autre côté de l’eau, les dieux de la rivière n’ont cure du voir ni du savoir humain.

 

Baudelaire disait en son temps que "La Nature est un temple…". Depuis le bord de la rivière, j’ai entrevu la porte du temple. Cachée dans la profondeur glauque, elle ouvre sous un énorme fronton un passage exigu vers d’autres régions, qu’on suppose stygiennes… Je ne suis pas Indiana Jones. J’ai choisi de tourner les talons, de quitter les parages du temple. Je sais bien par ailleurs qu’indépendamment des fastes de l’été, la nature sauvage est marâtre, spécialement aux humains. Adieu, légendes de la rivière ! Je retourne prochainement à la civilisation

 

2 réflexions sur « Le monde sauvage 5 »

  1. Martine Rouche

     » En rêvant près de la rivière, j’ai voué mon imaginaire à l’eau verte et claire, à l’eau qui verdit les prés ; je ne puis m’asseoir près d’un ruisseau sans tomber dans une rêverie profonde.  »

    L’eau et les rêves, Gaston Bachelard, 1942.

    Citation affichée sous des photos du Canal du Midi, cloître de Saint-Papoul, Aude.

  2. Antoine

    Waow…. Très belles photos, et super idée que celle-ci…

    Vivement ma prochaine ballade au bord de l’eau avec les enfants !

    Merci merci merci pour cet instant paisible…

    Antoine

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