Ce qu’il advint d’Orlando au passage des Pyrénées

"Roland, depuis longtemps amoureux de la belle Angélique, venait de remplir l’Orient, la Médie et la Tartarie, des trophées qu’il avait consacrés à la gloire : ce paladin revenait avec elle en France, espérant d’y voir couronner son amour. ll avait déjà franchi le sommet élevé des Pyrénées, lorsqu’il découvrit la nombreuse et brillante armée de Français et d’Allemands que Charles avait rassemblés pour faire repentir Agramant et Marsile de l’audace qui leur faisait attaquer ses Etats. Agramant avait conduit d’Afrique tous ses sujets en état de porter les armes : Marcile avait presque dépeuplé l’Espagne, pour joindre une formidable armée à la sienne ; et Roland ne pouvait arriver plus à propos pour aider l’empereur Charles de son bras toujours victorieux. Que souvent la prévoyance et le jugement de l’homme sont prêts à l’égarer ! Celle qu’il avait conduite des portes de l’Orient jusqu’aux bords où le soleil le plonge dans la mer ; cette beauté, pour laquelle il venait de livrer tant de combats, était prête à lui être enlevée, sans l’effort de ses armes, dans son propre pays, au milieu de ses meilleurs amis !

 

Ci-dessus : Gustave Doré, illustration pour le Roland furieux de l’édition de 1878

 

Ce fut la prudence de l’empereur Charles, qui voulut calmer des fureurs et des combats qu’il prévoyait entre le jaloux Roland et son cousin Renaud de Montauban, dont l’amour ardent pour Angélique eût excité bientôt entre eux une querelle préjudiciable à ses intérêts. Charles s’empara de la belle Angélique, et la mit sous la garde du vieux duc de Bavière ; et ce prince, se servant du pouvoir d’empereur et d’oncle de l’un et l’autre rival, la promit à celui des deux qui se rendrait le plus utile le jour de la bataille qu’il se proposait de présenter aux deux rois africains : mais ses vœux et ses espérances furent bien trompés ; les chrétiens, battus de toutes parts, se livrèrent à la fuite ; le duc de Bavière fut pris avec d’autres paladins ; et le pavillon qui devait renfermer Angélique fût pris des Sarrasins. Cette princesse, prévoyant qu’un jour la fortune serait contraire aux chrétiens, et qui devait être le prix du vainqueur, sauta légèrement sur un palefroi et gagna promptement un bois.

 

Ci-dessus : Nicolò dell’Abate, Scène chevaleresque, 1571, plume et encre brune, lavis brun, lavis gris, rehauts de blanc, papier préparé gris-vert, 36,6 x 45,2 cm, musée du Louvre, département des Arts graphiques.

 

A peine fut-elle engagée sur la route étroite, percée dans le plus profond du bois, qu’elle aperçut un chevalier à pied, qui, quoiqu’il fût couvert de toutes ses armes, courait, malgré leur pesanteur, aussi légèrement que le villageois à moitié nu, faisant tous ses efforts pour remporter le prix de la course : la timide bergère prête à mettre le pied sur la tête d’un serpent qu’elle aperçoit sur l’herbe, ne se retourne pas avec plus d’effroi pour l’éviter que ne fit Angélique en reconnaissant ce guerrier. C’était le fils d’Aimon ; ce paladin venait de perdre son bon cheval Bayard, qui s’était échappé de ses mains. ll le poursuivait rapidement, lorsque, d’un seul regard qu’il jeta sur la belle Angélique, il reconnut celle qui tenait son coeur dans ses chaînes : il la suivit vainement. La cruelle, ayant fait tourner bride à son palefroi, le faisait fuir à toutes jambes au travers de la forét, sans tenir de route certaine. Tremblante de crainte et de haine pour un amant odieux, alors nul péril ne put l’arrêter. Son palefroi, ayant franchi la moitié de la forêt, la conduisit enfin sur le bord d’une rivière ; son effroi redoubla en rencontrant Ferragus. Ce brave et fougueux prince, encore échauffé du combat, et dédaignant un ennemi qui ne combattait plus, était venu pour étancher sa soif sur le bord de cette rivière ; mais, s’étant penché pour puiser de l’eau, son casque, qu’il avait détaché, venait de tomher et de disparaître sous l’onde ; il faisait d’inutiles efforts pour le retrouver.

Entendant près de lui les cris perçants d’Angélique effrayée, ce Sarrasin saute sur la rive, et, malgré la pâleur mortelle qui couvrait son beau visage, il la reconnaît aussitôt.

Ferragus, n’étant pas moins vif que les deux cousins, s’avance avec courtoisie auprès d’elle, cherche à la rassurer, et offre son bras pour la défendre ; mais bientôt, apercevant Renaud, trop amoureux et trop léger à la course pour avoir perdu les traces d’Angélique, Ferragus, quoiqu’il n’eût point de casque, et presque invulnérable, n’en ayant pas besoin, il mit l’épée à la main et courut sur Renaud : tous les deux se connaissaient ; ils avaient mutuellement éprouvé leur valeur.

 

 

Le combat de Roland contre Ferragus, gravure sur bois, Bibliothèque municipale de Toulouse

 

Les yeux étincelants de colère, ils s’attaquent avec fureur ; les mailles de leurs armures couvrent bientôt l’herbe ; la forêt retentit de leurs coups, comme les forges de Lemnos sous les bras nerveux des Cyclopes ; mais qu’ils étaient dupes de combattre avec tant d’acharnement pour cette belle, qui s’empressait alors à fuir également l’un et l’autre ! Son palefroi, pressé par ses coups de talon redoublés, franchissait les halliers, les clairières et les ruisseaux de la forêt. Elle était déjà bien éloignée d’eux, lorsque Renaud, s’apercevant le premier de sa fuite, suspendit un moment ses coups, et se retirant deux pas en arrière : — Veux-tu m’en croire ? lui dit-il, finissons ce combat. Si celle que j’adore embrase aussi ton coeur, ma mort ne te rendra pas possesseur de cette belle fugitive, que nous allons perdre tous les deux, si nous tardons d’un instant à la suivre ; tâcbons de l’arrêter dans sa course ; et si nous pouvons réussir, c’est alors que nos épées décideront quel sera son heureux possesseur.

 

Ci-dessus : Le combat de Roland contre Ferragus par Charles-Nicolas Cochin le Jeune (1715-1790) ; gravure : Nicolas Ponce (1746-1831)

 

Cette proposition parut si raisonnable au bouillant Ferragus, qu’elle calma sur le champ sa colère et bannit même une grande partie de la haine qu’on a toujours contre un rival. ll quitte le bord de la nvière, et, voyant que Renaud est à pied, il a la courtoisie de lui offrir la croupe de son cheval. Renaud l’accepte, et tous les deux se hâtent de suivre les traces d’Angélique.

O générosité des braves chevaliers de ces temps antiques ! " 

 

Ludovico Ariosto, dit l’Arioste (1474-1533), Orlando furioso, ou Le Roland furieux, chant I, traduit de l’italien par le comte de Tressan, édition Gustave Havard, 1850 

Le Louvre consacre actuellement une exposition à l’Imaginaires de l’Arioste, l’Arioste imaginé