Pierre Poulain expose à Mirepoix

Peintures et pastels d’Ariège et d’ailleurs, dit le carton d’invitation. « D’Ariège et d’ailleurs », le raccourci est joli ; il dit l’essentiel concernant le chemin de vie du peintre Pierre Poulain. D’abord l’Ariège, puis le vaste monde, avec l’Ariège comme point d’ancrage, la maison familiale où l’on revient l’été, et les bords de l’Hers, paradis d’une enfance verte, qui ne s’oublie pas.

 

 

Parallèlement à une carrière dans la publicité, Pierre Poulain, qui peint depuis sa jeunesse et a poursuivi ses études aux Beaux-Arts, développe une oeuvre personnelle, qu’il expose depuis 1982. Pierre Poulain peint, il me semble, des paysages heureux. Composition, formes, couleurs, tout, dans sa peinture, respire le goût de la vie, de la lumière, l’attention au secret des choses. Réalisés sur le motif, les pastels, qui précèdent la peinture, captent la vibration de l’instant.

De façon plaisante, l’aventure de la peinture commence pour Pierre Poulain à Mirepoix même. Pierre Poulain racontait jeudi, lors du vernissage de l’exposition, comment lui et son frère André Poulain, ainsi que R. Castignolles et H. Lasserre, s’étaient vu confier en 1947 la réalisation de la fresque qui, aujourd’hui encore, quoique dans un état délabré, représente l’Ariège sur le plafond de la terrasse du café Castignolles.

Il s’agissait, dit Pierre Poulain, d’un job de vacances, bienvenu l’été pour des étudiants. L’échafaudage était situé très haut sous le plafond afin que l’activité habituelle du café puisse se poursuivre en terrasse. « Couché sous le plafond, dans un espace fort réduit, je peignais les petites maisons. Mon frère, lui, s’occupait de la composition de l’ensemble ». L’actuel délabrement de la fresque s’explique, selon Pierre Poulain, par la médiocre qualité du plâtre utilisé lors de la réalisation de la sous-couche. Toujours selon Pierre Poulain, l y aurait, enfin ! un projet de restauration. Je dis enfin ! car cette fresque, aimée de tous, mérite d’être restaurée. Elle participe du charme des couverts et, à ce titre, sert l’image de Mirepoix. Elle fait par ailleurs office de repère, ou d’amer, parmi la foule du marché qui se tient à Mirepoix chaque lundi : « Rendez-vous sous la fresque ! »

Il y a aujourd’hui d’autres maisons dans les paysages de Pierre Poulain. Plus grandes, plus belles, plus singulières. Des fermes paisiblement enracinées au flanc des collines d’Ariège, la demeure familiale, surgie de l’émotion d’un trait bleu, des balcons vus dans les îles grecques… Point de personnages, ou très rarement. L’âme des maisons s’exprime en silence. Le peintre respecte ce silence-là.

André Poulain, lui, est devenu architecte. Egalement présent au vernissage de l’exposition, il évoquait jeudi dernier le vaste plan-relief de Mirepoix qu’il a entrepris de réaliser, conformément aux règles de l’art, more geometrico et à l’échelle. On le voit ainsi, me dit un habitant de Mirepoix, arpenter les rues de la ville afin de vérifier in situ les mesures parfois incertaines fournies par le cadastre.

André Poulain raconte aussi comment, dans le cadre de son activité de pédagogue, il enseignait aux étudiants la leçon de Platon. « D’abord l’Idée, qui est souveraine… Je leur disais, pour l’essentiel, ce poème de Du Bellay… ». Et André Poulain de réciter le texte de L’Olive, sans hésitation aucune, dans la Salle des métiers d’art de la ville de Mirepoix :

Si nostre vie est moins qu’une journée
En l’eternel, si l’an qui faict le tour
Chasse noz jours sans espoir de retour,
Si perissable est toute chose née,

Que songes-tu mon ame emprisonnée ?
Pourquoy te plaist l’obscur de nostre jour,
Si pour voler en un plus cler sejour,
Tu as au dos l’aele bien empanée ?

Là, est le bien que tout esprit desire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là, est l’amour, là, le plaisir encore.

Là, ô mon ame au plus hault ciel guidée !
Tu y pouras recongnoistre l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore 1)Du Bellay, L’Olive, CXIII, 1549.

André Poulain invoque Du Bellay sans rien qui pèse ou qui pose, comme on parle. Il dit encore un poème de Villon. Il en sait mille autres, appris, dit-il, à l’école, sous la houlette d’un maître d’exception, qui excellait à transmettre l’art et le goût de la mémoire.

C’est « du dedans et du fond d’eux-mêmes » que les hommes doivent se ressouvenir, observe Platon dans le Phèdre. Il y faut l’exemple d’un maître, autrement dit d’un passeur de mémoire, faute de quoi, « lorsqu’ils [les hommes] auront beaucoup appris sans maître, ils s’imagineront devenus très savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de commerce incommode, des savants imaginaires au lieu de vrais savants » 2)Platon, Phèdre, 275.

Pierre et André Poulain étaient, jeudi dernier, dans la Salle des métiers d’art de Mirepoix, de tels passeurs de mémoire. Mémoire d’une ville d’art et d’histoire, mémoire du long et raisonné travail de la création.

 

Notes   [ + ]

1. Du Bellay, L’Olive, CXIII, 1549
2. Platon, Phèdre, 275

2 réflexions sur « Pierre Poulain expose à Mirepoix »

  1. Martine Rouche

    Ne te pose aucune question, n’aie pas le moindre doute. Tu rends admirablement ce que nous avons pu capter lors de ce vernissage. Tu donnes, devrais-je dire, admirablement l’essence de ces deux frères que j’appellerai hommes d’exception. Que ce soit Pierre et l’histoire de la fresque, ou André et son exceptionnelle mémoire, ils ne peuvent que se louer du portrait que tu esquisses d’eux en touches essentielles. Magnifique .

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