Suzanne et les vieillards

Un jour, Suzanne vint, comme les jours précédents, accompagnée seulement de deux petites servantes, et, comme il faisait chaud, elle voulut se baigner au jardin. Il n’y avait personne : seuls les deux vieillards, cachés, étaient aux aguets. Elle dit aux servantes : "apportez-moi de l’huile et du baume, et fermez la porte du jardin, afin que je puisse me baigner." Elles obéirent, fermèrent la porte du jardin, et rentrèrent dans la maison par une porte latérale pour y chercher ce que Suzanne avait demandé sans rien savoir des vieillards qui se tenaient cachés. 

 

 

À peine les servantes étaient-elles parties, qu’ils furent debout et lui dirent, en se jetant sur elle :  "La porte du jardin est close, personne ne nous voit. Nous te désirons, cède et couche avec nous !  Si tu refuses, nous nous porterons témoins en disant qu’un jeune homme était avec toi et que tu avais éloigné tes servantes pour cette raison."  Suzanne gémit : "Me voici traquée de toutes parts : si je cède, c’est pour moi la mort, si je résiste, je ne vous échapperai pas. Mais mieux vaut pour moi tomber innocente entre vos mains que de pécher à la face du Seigneur."

Suzanne appela alors à grands cris. Les deux vieillards se mirent aussi à crier contre elle, et l’un d’eux courut ouvrir la porte du jardin. Quand les gens de la maison entendirent ces cris dans le jardin, ils s’y précipitèrent par la porte latérale pour voir ce qui arrivait, et quand les vieillards eurent conté leur histoire, les serviteurs se sentirent tout confus, car jamais rien de semblable n’avait été dit de Suzanne.. 

 

Je cite ici le Livre de Daniel, chapitre 13, pour éclairer le sens de la scène représentée sur le tableau ci-dessus. Le tableau est une croûte, Suzanne a une chevelure et un visage malgracieux, le traitement de la scène demeure sagement décoratif, les couleurs sont fades, mais j’aime bien cette vieille peinture à laquelle je suis habituée et à laquelle je trouve du charme sans doute en raison de cette habitude.

J’ai eu envie de revoir d’autres représentations de Suzanne au bain, afin de mesurer une nouvelle fois ce qui fait la différence entre une croûte et les chefs-d’oeuvre de la peinture.  

 

 

Albrecht Altdorfer, Suzanne au bain, détail, 1526

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Altdorfer peint une Suzanne gracieuse, aux cheveux dénoués, qui, assise dans un jardin et entourée de ses servantes, a relevé sa robe pour laver ses jambes et ses pieds. Une servante peigne la longue chevelure d’or de la jeune femme. Les vieillards sont à gauche, à peine visibles, dans le feuillage.  

 

 

Albrecht Altdorfer, Suzanne au bain, 1526

Altdorfer représente Suzanne au bain dans un jardin verdoyant, situé au pied des remparts d’une ville-palais dont les rues et les places grouillent de monde. C’est Babylone et ses jardins suspendus, réinventée par l’imagination d’un peintre de la Renaissance. Suzanne s’y trouve resituée dans la vie de la communauté à laquelle elle appartient, dans son monde, celui qui donne sens à l’histoire racontée.

À Babylone vivait un homme de nom de Ioakim. Il avait épousé une femme du nom de Suzanne, fille d’Helcias ; elle était d’une grande beauté et craignait Dieu, car ses parents étaient des justes et avaient élevé leur fille dans la loi de Moïse. Ioakim était fort riche, un jardin était proche de sa maison, et les Juifs se rendaient chez lui en grand nombre, car on l’estimait plus que tout autre.

Cette années-là, on avait choisi dans le peuple deux vieillards qu’on avait désignés comme juges. C’est eux que vise la parole du Seigneur : "L’iniquité est venue en Babylone des vieillards et des juges qui se donnaient pour guides du peuple." Ces gens fréquentaient la maison de Ioakim et tous ceux qui avaient quelques procès s’adressaient à eux.

Lorsque tout le monde s’était retiré, vers midi, Suzanne venait se promener dans le jardin de son époux. Les deux vieillards qui la voyaient tous les jours entrer pour sa promenade se mirent à la désirer. Ils en perdirent le sens, négligeant de regarder vers le Ciel et oubliant ses justes jugements. Tous deux blessés de cette passion, ils se cachaient l’un à l’autre leur tourment. Honteux d’avouer le désir qui les pressait de coucher avec elle, ils n’en rusaient pas moins chaque jour pour la voir. Un jour, s’étant quittés sur ces mots ; "Rentrons chez nous, c’est l’heure du déjeuner" et chacun s’en étant allé de son côté, chacun aussi revint sur ses pas et ils se retrouvèrent face à face. Forcés alors de s’expliquer, ils s’avouèrent leur passion et convinrent de chercher le moment où ils pourraient surprendre Suzanne seule. Ils attendaient donc l’occasion favorable.

Altdorfer représente une sorte de paradis urbain dans lequel le bonheur des justes se trouve secrètement menacé par l’iniquité, comme dans le paradis premier le bonheur d’Adam et Eve se trouve menacé par le serpent. "L’iniquité est venue en Babylone des vieillards et des juges qui se donnaient pour guides du peuple" (qui se cachaient dans le feuillage). On remarque que la justice est le propre des êtres jeunes, proches encore de l’innocence première, et l’iniquité le propre des vieux, corrompus par l’exercice de la fonction de juges et de guides. Il y a donc deux modes de la justice : celle de Suzanne, qui est juste "parce qu’elle craignait Dieu" ; celle de l’architecte, qui construit des tours, suspend des jardins, édifie une ville tournée vers le Ciel  ; et celle des vieillards, qui, égarés par la passion, s’abaissent à ruser, à se cacher, bref "négligent de regarder vers le Ciel" et "oublient ses justes jugements". 

La beauté de la peinture est indissociable ici de l’afflux de sens

 

 

Jacopo Comin, dit Le Tintoret, Suzanne au bain, 1555

Babylone, dans la Suzanne au bain du Tintoret, disparaît. Reste le jardin traversé par une allée ombragée, et au bout de l’allée la piscine, partiellement dérobé à la vue par une haie de rosiers grimpants. Ainsi aménagé, le jardin figure, dans l’esprit de la Renaissance, l’espace voué au déduit, aux plaisirs. Dans un cadre propice à la surprise, car troué de vedute, Suzanne, nue, mais parée encore de ses bijoux, pierres et perles, s’apprête à entrer dans l’eau. Elle se regarde auparavant dans le miroir. C’est une moderne incarnation de la Vénus antique. Deux vieillards, qui la regardent dans un angle oblique, l’admirent. Le Tintoret raconte ici l’histoire de la vieillesse qui rend hommage à la flavescence, à la pulpe, au vif de la beauté. 

 

 

Jean François de Troy (1679-1752), Suzanne et les vieillards

Homme du XVIIIe siècle galant, Jean François de Troy resserre encore la scène de Suzanne au bain dans le cadre d’une terrasse circonscrite par des balustrades où il donne à voir, à la façon de Fragonard dans Le Verrou, une scène d’agression. L’agression s’exerce sous l’oeil indifférent des statues. Le décor ressemble à celui des tableaux de Watteau. Mais là où Watteau met en scène la rencontre, Jean François dépeint crûment la pudeur offensée. La vasque en forme de coquillage rappelle la naissance de Vénus. Mais il s’agit ici de la défaite, ou du viol de Vénus. Plus grise que sur le tableau du Tintoret, la couleur de la chair signe, chez Suzanne, le caractère périssable du vivant, de la beauté, de l’innocence. La vulnérabilité de la chair de Suzanne contraste ici de façon saisissante avec la vigueur qu’on voit au corps des vieillards. L’ombre du marquis de Sade plane sur cette puissante représentation du rapport des genres et des âges.

Je parlais plus haut de mesurer ce qui fait la différence entre une croûte et les chefs-d’oeuvre de la peinture…  On voit chaque fois que le propre du chef-d’oeuvre, c’est le surcroît de sens. Ma croûte à moi souffre du peu de sens. Les vieillards ont, en terme de reconstitution historique, de beaux costumes. La branche, résidu du jardin initial, n’a qu’une fonction de cache-misère : elle rompt la monotonie du long morceau de rempart. L’alignement des mains, ouvertes chez les vieillards, refermées chez Suzanne sur les seins, porte à rire. Suzanne est laide, sa chair ressemble à du jambon. On se fiche de savoir de quoi discutent ces trois personnages. Comme je le disais au début de cet article, je trouve que ce tableau a du charme, parce que sa médiocrité m’est familière et parce qu’il m’amuse. Je ne suis sûrement pas la seule à éprouver ce genre d’attachement. Mais je sais qu’il est purement décoratif. Les chefs-d’oeuvre de la peinture ont, eux, une autre portée.

Revenons maintenant à l’histoire de Suzanne : heureusement, et malgré Jean François de Troy, elle finit bien.

 

Le lendemain, on se rassembla chez Ioakim, son mari. Les vieillards y vinrent, iniques et ne songeant qu’à procurer sa mort.  Ils s’adressèrent à l’assemblée : "qu’on fasse comparaître Suzanne, fille d’Helcias, femme de Ioakim." On la manda : elle parut donc, accompagnée de ses parents, de ses enfants et de tous ses proches. Or Suzanne était très délicate et fort belle à voir. Comme elle était voilée, ces misérables lui firent ôter son voile pour se rassasier de sa beauté. Tous les siens pleuraient, ainsi que ceux qui la voyaient. Les deux vieillards se levèrent au milieu de l’assemblée et lui posèrent les mains sur la tête. Elle pleurait, le visage tourné vers le ciel, son cœur sûr de Dieu. Les vieillards parlèrent : "Tandis que nous nous promenions seuls dans le jardin, cette femme y est entrée avec deux servantes. Un jeune homme qui était caché s’est approché d’elle et ils ont couché ensemble. Nous étions au bout du jardin, et, voyant cette iniquité, nous nous sommes précipités vers eux. Nous les avons bien vus ensemble, mais nous n’avons pu nous emparer du jeune homme : il était plus fort que nous, il a ouvert la porte et a pris la fuite. Quant à elle, nous l’avons saisie et nous lui avons demandé qui c’était. Elle n’a pas voulu nous le dire. Voilà notre témoignage."

L’assemblée les crut : c’étaient des anciens du peuple, des juges. Suzanne fut donc condamnée à mort. Elle cria très haut : "Dieu éternel, toi qui connais les secrets, toi qui connais toute chose avant qu’elle n’arrive, tu sais qu’ils ont porté sur moi un faux témoignage. Et voici que je meurs, innocente de tout ce que leur malice a forgé contre moi ".

Le Seigneur l’entendit et comme on l’emmenait à la mort, il suscita l’esprit saint d’un jeune enfant, Daniel, qui se mit à crier : "Je suis pur du sang de cette femme !" Tout le monde se retourna vers lui et on lui demanda : "que signifient les paroles que tu as dites," Debout au milieu de l’assemblée, il répondit : "Vous êtes donc assez fous, enfants d’Israël, pour condamner sans enquête et sans évidence une fille d’Israël ? Retournez au lieu du jugement, car ces gens ont porté contre elle un faux témoignage".

Tout le monde se hâta d’y retourner et les anciens dirent à Daniel : "Viens siéger au milieu de nous et dis-nous ta pensée, puisque Dieu t’a donné la dignité de l’âge. Daniel leur dit alors : "Séparez-les bien l’un de l’autre et je les interrogerai." On les sépara, puis Daniel fit venir l’un d’eux et lui dit : "Tu as vieilli dans l’iniquité et voici, pour t’accabler, les fautes de ta vie passée, porteur d’injustes jugements, qui condamnais les innocents et acquittais les coupables, alors que le Seigneur dit : "Tu ne feras pas mourir l’innocent et le juste !" Allons, si tu l’as bien vue, dis-nous sous quel arbre tu les as vus ensemble. "Il répondit : "Sous un acacia" – "En vérité, dit Daniel, ton mensonge te retombe sur la tête : déjà l’ange de Dieu a reçu de lui ta sentence et vient te fracasser par le milieu ". Il le renvoya, fit venir l’autre et lui dit : "Race de Canaan, et non pas de Juda, la beauté t’a égaré, le désir a perverti ton cœur : Ainsi agissiez-vous avec les filles d’Israël, et la peur les faisait consentir à votre commerce. Mais voici qu’une fille de Juda n’a pu supporter votre iniquité ! Allons, dis-moi sous quel arbre tu les as surpris ensemble." Il répondit : "Sous un tremble " – "En vérité dit Daniel, toi aussi, ton mensonge te retombe sur la tête : voici l’ange de Dieu qui attend, l’épée à la main, de te trancher par le milieu, pour en finir avec vous."

Alors l’assemblée entière poussa de grands cris, bénissant Dieu qui sauve ceux qui espèrent en lui. Puis elle se retourna contre les deux vieillards que Daniel, de leur propre bouche, avait convaincus de faux témoignage. Selon la loi de Moïse, on leur fit subir la peine qu’ils avaient voulu faire subir à leur prochain. On les mit à mort, et ce jour-là fut préservé un sang innocent. Helcias et sa femme rendirent grâce à Dieu, pour leur fille Suzanne, ainsi que Ioakim, son mari et tous ses proches, de ce que rien d’indigne ne s’était trouvé en elle.

Et de ce jour, Daniel fut grand aux yeux de peuple.