Françoise Escholier Pour les yeux d’Anitra

Françoise Escholier publie cette année chez l’éditeur Domens à Pézenas un roman intitulé Pour les yeux d’Anitra. Titre étrange, qui conserve intacte sa charge d’énigme après qu’on a lu et qu’on « sait la fin ».

Le roman se compose de 39 courts chapitres, dont certains n’occupent qu’une seule page. Il se déploie dans le style de la chronique, au présent de l’indicatif, temps de l’immédiateté vécue, et dans le style du discours intérieur. Le personnage qui parle, ou pense, se nomme Thomas. Ses amis,  issus de la bande de copains qu’il fréquentait au temps de l’université, l’appellent « Nowhere Man ».

L’homme de nulle part. Il faudra, pense Hélène, trouver l’adresse de sa famille, qu’il donnait rarement.

Thomas l’incrédule – Tu te moques de ma foi en Dieu… Toujours, lui dit Anitra.

Thomas le double, ambigu jusqu’à la fin. Bon et mauvais…, dit la voix secrète qui murmure en lui.

Rien n’est expliqué de l’histoire d’amour que Thomas vit avec Anitra. L’histoire a ses moments, fatigue, découragement, colère, noir chagrin, mais aussi désir, passion, bonheur fou.

Retour au jardin d’Eden ou prison d’amour ?

Je lui dirai : « Regarde Anitra. Non loin, la même plante parasite a enlacé un tronc d’aubépine. Son bois dur s’était déjà mêlé à celui, plus tendre, d’un fusain. Le lierre a peu à peu entouré les deux troncs. Deux branches se sont écartées. Plus haut, elles se sont rejointes dans un noeud de fer. Loin de former une Trinité d’amour, dont parfois tu me parles, mais au coeur d’un étau impitoyable, étranglant le fusain, ainsi qu’une grande partie de l’aubépine ».

J’ajouterai : « J’ai mis des heures à lutter contre le lierre. « Frappe ton ennemi au coeur », est-ce ainsi que vous dites ici ? A coups de hache rageurs et épuisants, j’ai dû briser les dernières pousses avec mes mains, avec mes ongles…

[…]

Comme eux, Anitra a-t-elle besoin d’un appui pour vivre et prendre forme, comme ces lianes meurtrières montant à l’assaut des arbres et devenant d’une manière trompeuse l’être même du végétal qu’elles ont étouffé ?

Passion vénéneuse ou idylle romantique ? Les yeux d’Anitra sont malades. Elle n’y voit plus. Tandis qu’elle interrompait ses études, Thomas renonçait à son métier pour vivre avec elle, loin dans l’arrière-pays, au Mas Noir, qu’ils ont acheté ensemble. Ils y demeurent désormais, pauvres et seuls. Thomas, qui intercepte le courrier, ne répond plus aux sollicitations des amis.

Le récit se déroule dans le cadre d’une année, dont Thomas consigne les travaux et les jours. Il commence à la fin de l’hiver et se termine à la fin de l’hiver suivant, au moment des fêtes du Mardi Gras. Le temps qu’il fait, froid ou canicule, le spectacle du jardin, florissant ou désséché, dans la mesure où il agissent sur la sensibilité d’Anitra et de Thomas, constituent les ressorts naturels d’une action qui s’opère physicaliter en la personne de chacun des deux amants et qui intéresse le mystère du couple sans toutefois jamais l’éclairer vraiment.

Il y a autre chose qui décide de la destinée d’Anitra et de Thomas, autre chose qu’aucun d’eux ne sait peut-être, ou qu’Anitra sait, – mais nous ne sommes pas dans sa pensée -, ou que Thomas augure en silence, – il en a la prémonition, non les mots pour le dire – ; il y a, dans la destinée d’Anitra et de Thomas, quelque chose d’autre que la nécessité du moment présent, des travaux et des jours qui passent comme les générations des feuilles ; il y a en la personne d’Anitra et de Thomas, sous le couvert de leur curiosité du jardin, une sorte de tropisme plus originaire, qui se laisse entrevoir parfois à la faveur d’un mouvement, d’un geste, d’une parole sans pourquoi. Ce tropisme les oriente dans le sens d’une attente tendue, criante, dont le terme leur demeure inconnu, sans prévision possible. Quelque chose d’autre les oriente. Mais quoi ?

Changeant de voix narrative, le roman se termine avec le récit d’Hélène, une amie du couple.

Une invitation est arrivée au courrier, que Thomas n’a pas pu dissimuler à Anitra. Anitra se montre désireuse de répondre à l’invitation des amis. Sortant pour la première fois de sa retraite, le couple se rend à Malegoude, afin d’assister aux fêtes du Carnaval. Les amis sont mariés, chargés d’enfants. Hélène est enceinte. Anitra porte la belle robe rouge, au-dessus de leurs moyens, que Thomas lui a offerte pour Noël. C’est, là encore, Thomas qui parle. Hélène, elle, raconte la suite.

Je me suis souvent demandé, en lisant Pour les yeux d’Anitra, si, de l’ou ou l’autre des personnages du roman, Anitra, Thomas, Hélène, Françoise Escholier, à l’instar de Flaubert, pouvait dire « c’est moi », ou si, des positions de vie incarnées par Anitra, Thomas, Hélène, il y en avait une dont Françoise Escholier se sentirait plus proche.

Comme Armelle, dans la nouvelle intitulée « Faux-semblants » 1)Françoise Escholier, in La racine et autres nouvelles, éditions Domens, Pézenas, trouve et conserve une vierge oubliée, sans grande beauté, telle qu’on en fabriquait il y a un siècle, Anitra conserve le souvenir d’une petite bague que sa mère lui avait achetée à Lourdes :

Tu comprends, je suis d’un caractère… confiant. Comme lorsque j’étais enfant. J’étais élève des religieuses, que j’aimais, et les croyais lorsqu’elles me disaient que la plus belle chose du monde était d’avoir la foi. Maman m’avait emmenée à Lourdes. Je contemplais la petite bague qu’elle m’avait achetée là-bas avec un grand plaisir. Jamais je n’avais rien vu de plus beau que cet émail pieux et bleuté.

La scène qu’Anitra rapporte ensuite à Thomas, appartient, selon toute apparence, aux souvenirs personnels de Françoise Escholier. Elle se déroule à Saint-Gaudéric, toponyme qui désigne Mirepoix dans l’oeuvre des divers Escholier, dont celle de Raymond Escholier, grand-père de Françoise Escholier, issu d’une vieille famille de Mirepoix et marié à Marie-Louise Pons-Tande, issue de la même famille.

On regrette cette foi, plus tard, continue Anitra. Sans doute est-elle pareille à un songe heureux. Mes seules perplexités étaient causées par la sensation de dureté de mes espadrilles lorsque je marchais dans l’herbe mouillée… Cela m’intriguait beaucoup plus que tout le reste ! Ecoute : Chaque soir, à Saint-Gaudéric, nous nous promenions, sur le chemin qui menait aux fermes voisines, avec mes grands-parents. Il faisait alors nuit noire. Ma grand-mère craignait la fraîcheur de la nuit, elle s’emmitouflait dans de grands châles gris et blancs. Mon grand-père se coiffait d’un béret et s’armait d’une grosse canne recourbée. Je prenais plaisir aux préparatifs qui faisaient partie de cette marche merveilleuse sur les sentiers obscurs. Ma grand-mère connaissait le chemin par coeur. C’était, en août, le moment où les étoiles filantes semblent tomber sur la terre. On jouait à les suivre dans le ciel, par dizaines.

« Regardez, disais-je, j’en vois une ! »

« Alors il faut faire un voeu », conseillait mon grand-père.

Immédiatement, sans hésitation aucune, je formais le mien : j’ai souhaité d’avoir la foi, puisque c’était la plus belle chose du monde.

Sorte de confidence prêtée par l’auteur à son personnage, ce souvenir d’enfance éclaire, en même temps qu’il l’approfondit, le mystère du drame évoqué dans Pour les yeux d’Anitra, partant, l’énigme du sens auquel prétend  l’histoire d’Anitra et de Thomas, celle de leurs amis, Armengol, Hélène, Sam, Noémie, Donzère, ou celle d’Edmond Charlot éditeur et de Camus écrivain, ou encore celle de la tante de Proust, âgée, passant son temps à la fenêtre, qui déclara, un jour, surprise…, bref, toujours recommencée, l’histoire de Sisyphe. – Et puis il faut imaginer « Sisyphe heureux »…, dit Thomas, ou Armengol, ou Hélène, ou Donzère, ou l’auteur ? – on ne sait -, au chapitre 34.

Comme elle le faisait déjà dans La racine et autres nouvelles, Françoise Escholier, dans Pour les yeux d’Anitra, met en scène des personnages que leur différence isole et qui errent sur les lisières, incertains de savoir à quoi cette différence les destine. Elle prête à de tels personnages une sorte d’obsession des racines, qu’il faut cultiver ou, à l’inverse, arracher. Obsession des racines, peur de l’enracinement ou du déracinement, quête d’une introuvable radicalité, constituent autant de leitmotive propres à l’univers de Françoise Escholier. Thomas, « Nowhere Man », tente, par amour, d’aller jusqu’au bout du déracinement, qui est aussi oubli de soi. Hélène voit en lui une sorte de franciscain auquel la Grâce a manqué :

Thomas, cet ami sauvage, a défriché ces lieux, tel un moine courageux en dépit de sa défiance tourmentée.

Anitra, reine aveugle et désarmée, désespère de retrouver aujourd’hui le chemin que sa grand-mère, autrefois, connaissait par coeur. Le chemin d’un royaume que l’Eden, inventé par Thomas à l’intention d’Anitra, ne suffit pas à son âme errante. Pourquoi avoir quitté cet Eden ? s’interroge Hélène à propos d’Anitra et de Thomas, suite au Carnaval de Malegoude.

Anitra et Thomas errent tous deux, semble-t-il, dans leur quête de radicalité, parce que la radicalité est ailleurs que dans l’enracinement ou le déracinement volontaire, ailleurs que dans la défiance – défiance relative à un avenir dont Thomas, qui voit ce qui vient, sait qu’il ne pourra s’y soustraire -, ailleurs que dans l’utopie des temps premiers, dont Anitra, citant le prophète, rêve qu’ils reviennent :

« Le loup habitera avec l’agneau, la vache et l’ours auront même pâture ».

« L’utopie », dixit Anitra, « c’est ce qui n’est pas encore réalisé« .

La radicalité est-elle davantage dans la lenteur patiente d’Hélène, dans les fatigues de sa maternité glorieuse ?

Elle a un peu changé, la femme d’Armengol. Son teint est plus transparent et plus pâle. Le visage encore plus mince. D’apparence fragile, elle s’obstine à vouloir des enfants. Il est évident qu’un troisième est en route. C’est comme si elle voulait se prouver qu’elle est bien vivante. Les deux petits ont l’air sains et beaux : elle les contemple avec émerveillement, comme s’ils enjambaient sa propre vie, si ténue. Arches graciles dont les fondations plongent dans le passé d’une famille qu’elle a perpétuée à grand peine.

Réservant ainsi la part du double, de l’ambigu jusqu’à la fin, à cette Hélène glorieuse, observe Thomas, une autre Hélène s’oppose, qui a froid  :

« Approchez-vous du feu. Il fait toujours froid ici, noir et froid ».

Je regarde autour de nous. Toujours aussi peu de meubles.

« De toute façon on n’a pas les moyens d’acheter des meubles haute époque. Rien ne va dans cette pièce ».

Un ou deux fauteuils Louis XIII, très faux, mais des abat-jour de couleur, des tableaux réchauffent les murs de pierre. La pièce n’est ni noire ni froide.

Armengol a un geste exaspéré :

_ Elle n’est jamais contente… Elle vit dans un château !

_ Le château de la misère ! Il faudrait faire tant de travaux. Et en hiver, c’est la maison des courants d’air… »

Mais elle rit devant l’air déconfit d’Armengol.

Il n’est point de dénuement qui vaille sans la Grâce. Ni la « misère » d’Hélène ni la servitude volontaire de Thomas. La Grâce, de toute façon, ne se mérite pas. Il semble qu’elle manque à Thomas, qu’elle déserte parfois Hélène, tandis qu’elle enveloppe par avance Anitra, celle qui ne voit pas, du moins avec les yeux du corps.

On se gardera de prêter à Françoise Escholier une lecture protestante de l’histoire de la Grâce. Hélène, qui est sans doute ici le porte-parole de l’auteur, se gausse au chapitre 35 de l’air « fier » qui est celui des jeunes filles de la H. S. P., la Haute Société Protestante, i. e. l’apanage des gens riches.

On reconnaîtra plutôt, chez Françoise Escholier, l’esprit des Béatitudes :

Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux les affligés, car ils seront consolés.
Heureux les doux, car ils posséderont la terre.
[…]
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu
2)Evangile de Mathieu, 5, 3-8.

Hélène, en tout cas, assise sur un banc dans le jardin d’Anitra et de Thomas, se trouve effleurée par cet esprit-là :

Là, chose étrange, règne soudain une paix mystérieuse. Grâce au mur de pierres et, au sud, à deux pins jumeaux entrelaçant leurs branches…

Françoise Escholier ne le dit nulle part, mais sous le beau nom d’Anitra, on peut lire aussi le mot « naîtra ». Pendant qu’Hélène enceinte pense à son amie Anitra, l’enfant qu’elle porte a bougé en elle pour la première fois.

Ainsi se trouve réalisé, de façon « hérétique » eût dit Anitra, de façon fantastique au regard de la raison cartésienne, le voeu jadis formulé par Anitra sur le chemin des étoiles filantes, puis confié à Thomas. Cela s’appelle, dans la langue de la foi, la communion des saints.

Sous les mots de Thomas et ceux d’Anitra, les voix sont ici une et la même  :

J’entends son rire clair…

– Depuis, vois-tu, la nature et Dieu sont inexorablement liés, de façon un peu hérétique.

– Non, Anitra, c’est la tradition panthéiste, pas forcément hérétique. Je crois, moi, que cette étoile était tombée du manteau de la Vierge.

– Toi, tu me dis ça ? »

Notes   [ + ]

1. Françoise Escholier, in La racine et autres nouvelles, éditions Domens, Pézenas
2. Evangile de Mathieu, 5, 3-8

3 réflexions au sujet de « Françoise Escholier Pour les yeux d’Anitra »

  1. Martine Rouche

    Piètres miettes à la suite de ta lecture commentée du roman de Françoise : il me semble me souvenir que l’expression « château de la misère » était utilisée par Marie-Louise pour parler de Malaquit. Raymond explique les anfractuosités des parois de la diaclase menant à la nef de l’église de Vals par une vieille légende ariégeoise selon laquelle la Vierge aurait gravi cette pente et se serait aidée de ses coudes dont nous verrions encore les empreintes …
    Françoise est richement imprégnée de ses grand-parents et parvient aussi à sortir de cette double influence, cela me semble admirable.
    Merci à toi.

  2. Françoise Escholier

    Chère « dormeuse »,
    Je me sens indigne d’une « recension »si bienveillante.
    Merci pour Anitra, Thomas et Hélène aussi, qui sont parfois des « voyants ». Thomas, lorsqu’il dit « Regarde Anitra », me rappelle la phrase que l’on dit à Michel Strogoff: « Regarde, de tous tes yeux, regarde », avant de lui brûler les yeux. Thomas désire être les seuls yeux d’Anitra, ce qui le rend possessif et ombrageux, mais, comme elle, il se sent près de la terre, fortifié par elle; encore plus qu’Anitra peut-être. C’est une touche, sans doute peu explicite, des prophéties de Teilhard de Chardin: le salut peut venir par la terre.
    Anitra est plus volatile: j’ai désiré qu’elle soit fraîche et transparente et qu’elle cache l’accablement que lui cause sa maladie des yeux.
    Merci pour l’anagramme sur « Anitra », je n’y avais pas pensé mais elle croit fermement que vivre, c’est vraiment « naître » (Maurier Zundel). Il y a « naissance », certainement, de ces êtres marginaux et très jeunes, dans ce paradis dont le seul serpent est leur mort.
    (Anitra est danseuse, comme, en effet, l’Anitra de Peer Gynt).
    C’est une histoire de « regards ». Voir ou ne pas voir, « voilà la question ».
    Amicalement
    Françoise Escholier

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