Retour aux Augustins

Autre jour. Autre musée. Je me promène beaucoup, ces temps-ci. Je me trouvais hier à Toulouse. J’avais froid, du temps devant moi. Je me suis fait plaisir. Je suis retournée aux Augustins. Loin de Paris, des files d’attente, le Musée des Augustins a su demeurer un lieu comme on aime, empreint de sérénité, chargé d’âme. Il suffit de pousser la porte. L’espace est immense. Deux cloîtres, une église, de vastes salles conventuelles au rez-de chaussée, d’autres vastes salles à l’étage, aménagées par Darcy, un émule de Viollet-le-Duc, dans le style caractéristique de la muséographie du XIXe siècle : larges escaliers d’accès, plafonds vertigineux, superbes verrières. Créé dès 1795 à partir des saisies révolutionnaires, le Musée des Augustins est de fait l’un des plus riches de France. Dans ce macrocosme, il n’y a presque personne. De façon sans doute politiquement incorrecte, j’aime à penser que la solitude d’un tel lieu est un bien. Il y a des lieux festifs, comme le Musée Guggenheim de Bilbao, où le coeur de la ville bat, les regards étincellent, le désir flue. Il y a aussi des lieux pensifs, comme le Musée des Augustins, où, si loin si près de la ville, on retourne à la solitude première, i. e. au dialogue silencieux de l’âme avec elle-même. C’était ici, au XIVe siècle, le couvent des ermites de Saint-Augustin. Le lieu se souvient de sa vocation initialement érémitique.

 

 

Je ne décrirai pas l’ensemble des collections exposées dans Musée. Elles sont trop riches. Je ne les ai pas toutes revisitées.

 

Je me suis promenée dans le grand cloître, sous la haute commination des gargouilles, et j’ai exploré le jardin de simples qui occupe le centre du cloître.

 

Pauvrettes, l’absinthe, l’armoise, l’acanthe languissaient, grelottantes et poudrées à frimas.

 

Je me suis engagée ensuite dans l’extraordinaire forêt de représentations, sacrées ou profanes, que nous ont léguées les artistes du Moyen Age. Je parle à dessein de forêt, car je me suis trouvée, par exemple, dans un bois de haute futaie, fait de centaines de mats plantés en quinconce, surmontés chacun d’un petit chapiteau qui déroule chaque fois sur ses quatre faces tantôt un épisode de la Bible – la Genèse, la décollation de Saint Jean, les Noces de Cana, les Vierges sages et les Vierges folles, la Passion -, tantôt un panorama des beautés de la Création, tantôt encore des scènes de la vie médiévale, des images du monde chevaleresque. On tourne autour des chapiteaux comme on tournerait les pages d’un livre en relief.

Quand la forêt devient cabinet de lecture…

Pardon pour l’anachronisme, j’ai songé aussi au kinétoscope, qui crée l’illusion du mouvement en déroulant une pellicule éclairée de façon intermittente et pourvue d’une série de perforations entraînant, au fur et à mesure du déroulement, l’affichage successif des images. Le visiteur qui tourne autour du chapiteau représentant la décollation de Saint Jean, et surtout la danse de la belle Salomé, assure, à lui seul, l’éclairage et le mouvement du kinétoscope :-)
La muséographie a sa réalité, et sa fantastique…

 

Au passage, j’ai remarqué aussi une clé de voûte dédiée à Saint François d’Assise. La représentation du Saint m’a semblé ici moins céleste, ou plus terrestre, que chez Giotto.

 

Dans l’église, j’ai musé d’abord parmi les paravents qui abritent une sélection de tableaux pittoresques, empruntés, de façon tournante, aux collections de peinture du XVIIIe et XIXe siècles conservées par le Musée.

 

Femmes turques

 

Ingres, oeuvre de jeunesse
Une prémonition de la Dormeuse ?

 

L’Hiver

 

Une éruption volcanique

 

J’ai revu ensuite l’épouvantable collection de tableaux grand format, dédiés aux supplices infligés aux Saints martyrs. Les enfants que l’on conduit ici, disent qu’ils ne peuvent pas respirer.

 

J’ai revu aussi l’étrange série de personnages de terre cuite, dont on ne sait rien sinon qu’ils viennent de Saint-Sernin. Ils sont huit, deux femmes, six hommes, vêtus de façon difficile à classer. Les cartels indiquent qu’il s’agit peut-être de sibylles et de prophètes. Ils arborent des sourires acérés. Malaise. Je me détourne un instant. Puis je reviens. Le groupe entretient, dans son immobilité, une présence fascinante.

 

 

Empruntant l’un des grands escaliers, je suis montée ensuite à l’étage des peintures. Sur le palier, sans remarquer un gardien assis dans l’ombre, j’ai vu une femme nue, très blanche, qui, rejetant la jambe gauche en arrière, se tenait, dans un geste de danseuse, en équilibre sur l’autre pied. Je me suis arrêtée pour la photographier.

 

– C’est ma préférée, a dit le gardien. La plus belle de toutes !

 

Surprise, je l’ai félicité de son choix. J’ai vu sur le cartel que cette blanche équilibriste, c’est Diane chasseresse, ou Nymphe courant, du sculpteur toulousain Alexandre Falguière. « Figure mythologique (nymphe, nu, penché, extension, en équilibre, chasse, tir, sourire) ; tronc. Taille, marbre », dit la fiche descriptive de la Base Mistral/Joconde (Inventaire National). L’oeuvre date de 1888.

 

Quittant l’amoureux de Diane, je suis entrée au Salon Rouge, la grande salle des peintures, une cathédrale de la muséographie d’antan. Grandiose ! J’adore cette façon d’exposer la peinture. Très haut, partout, de façon à ce que l’on puisse jouir de l’effet d’accumulation, de loin, de près, et sous tous les angles. La peinture pour la peinture. En majesté. Foin de la pédagogie, des classements chronologiques, thématiques, et autres savantissimes arrangements. Une ventrée de motifs, de formes, de couleurs. Chacun s’y livre à sa guise, comme il peut. On se tord le cou pour voir là-haut des batailles, des temples, des tigres, de blanches et roses déités. Major e longinquo reverentia. La peinture est sacrée. On s’abandonne au mystère.

 

Et si la noce de l’Assommoir venait à passer ? disent les bigots. Et pourquoi pas ? Chacun a le droit de passer ici comme le vent l’y pousse, le droit aussi de voir ce qu’il est venu voir et qui le regarde, ou, a contrario, le droit de ne pas voir ce qu’il ne cherche pas et qui ne le regarde pas. On m’a dit déjà que je profère ici un discours élitiste. Je n’en crois rien. Si l’accès au musée est un droit, il ne saurait revêtir l’apparence d’une obligation ni celle d’un devoir. Quant à l’oeuvre de l’art, elle requiert elle-même, et seulement à partir d’elle-même, ceux qui, sans le savoir parfois, marchent à sa rencontre. Nul, au demeurant, ne peut rien savoir à la place de personne.

 

La muséographie est décidément une chose dérangeante.

Je redescendais l’un des larges escaliers qui reconduisent au rez-de-chaussée lorsque, arrivée sur le palier median, j’ai entendu derrière mon dos une voix :

 

– C’est Pierre de Fermat, un savant. Il est de Toulouse !

 

Je me suis retournée. L’amoureux de Diane ! Doué de talents ubiquistes, le chantre de la beauté chasseresse était donc celui de la science aussi. Troublée, je me suis contentée d’opiner platement :

– Ah oui, le théorème…

Le théorème… Je ne sais pourquoi, l’alliance des mots chasseresse et théorème m’a paru soudain mystérieuse. J’y songeais encore dans le bus du retour. Les musées, les bus sont des lieux propices aux caprices de l’esprit.