Ombres sur le trottoir, formes sous le feuillage

 

Les choses vues font le bonheur des jours ordinaires. Il s'agit souvent de choses de peu. On les remarque par hasard, et c'est comme si l'on venait d'inventer un trésor.

Je passais ce matin cours Louis Pons-Tande lorsque j'ai failli marcher sur cette ombre. Je n'aime pas marcher sur une ombre, j'ai l'impression de déranger la figure de l'instant. J'ai contourné cette image éphémère, et je l'ai photographiée de façon à ce qu'elle dure un peu de temps encore. 

 

 

Un peu plus tard, alors que je remontais le cours du Jeu du Mail, je suis tombée en arrêt devant l'ombre de ce portail, à la fois puissante et délicate, dont on ne saurait dire si elle interdit ou si elle autorise l'entrée du royaume. De quel royaume ? 

 

 

Plus tard encore, au bord de l'Hers, j'ai un un renard, ou un loup, de l'autre côté de l'eau, sous les feuilles. Le loup criait sous les feuilles En crachant les belles plumes De son repas de volailles… 1)Arthur Rimbaud, "Le loup criait sous les feuilles", in Derniers vers Je l'ai vu comme on voit sur les images-rébus une forme cachée dans les circonvolutions du feuillage. Je l'ai vu ici dans l'enchevêtrement des racines, parmi lesquelles – étrange effet de la confusion des règnes – il figurait l'animalité du bois.    

 

 

Il y avait aussi le chevalier, tombé les bras en croix dans le tas de bois, le visage encore revêtu de son heaume comme d'une vieille boîte de conserve. Ce chevalier est, plus que le loup, difficile à voir, mais dès qu'on l'a vu, chaque fois qu'on vient, on se trouve obligé de constater qu'il est là, écroulé dans le tas de bois et qu'il ne bouge pas. Anciens champions pris dans le lierre où Don Quichotte et Orlando trouvèrent asile…

L'ordinaire des jours, disais-je, donne à voir, sur le trottoir ou sous les feuilles, des choses étranges, qui entrent, elles aussi, dans le champ du réel. En même temps qu'elles y entrent, elles y font entrer des histoires, qui ainsi croisent les nôtres, et les avivent, et les aèrent, en les rappelant au souvenir de la pluralité des mondes compossibles et à l'étonnement – dixit le grand Leibniz – qu'il y ait quelque chose plutôt que rien, un pli fertile. 

J'essayais ici d'évoquer ce pli fertile.

Notes   [ + ]

1. Arthur Rimbaud, "Le loup criait sous les feuilles", in Derniers vers

3 réflexions sur « Ombres sur le trottoir, formes sous le feuillage »

  1. Anne-Marie Dambies

    c'est une grande richesse ce "pli fertile", remarquer des ombres , des formes évocatrices, on est toujours dans les analogies !! chère dormeuse!!

  2. Martine Rouche

    My shadow
    I have a little shadow that goes in and out with me,
    And what can be the use of him is more than I can see.
    He is very, very like me from the heels up to the head ;
    And I see him jump before me, when I jump into my bed.
     
    The funniest thing about him is the way he likes to grow –
    Not at all like proper children, which is always very slow ;
    For he sometimes shoots up taller, like an india-rubber ball,
    And he sometimes gets so little that there's none of him at all.
     
    He hasn't got a notion of how children ought to play,
    And can only make a fool of me in every sort of way.
    He stays so close beside me, he's a coward you can see ;
    I'd think shame to stick to nursie as that shadow sticks to me !
     
    One morning, very early, before the sun was up,
    I rose and found the shining dew on every buttercup ;
    But my lazy little shadow, like an arrant sleepy head,
    Had stayed at home behind me and was fast asleep in bed.
     
    Robert Louis Stevenson, A child's garden of verses, London Scolar Press, 1976, pages 32, 33.
    (Exquises illustrations de Charles Robinson ! )

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