A Pasaia, en espagnol Pasajes – Visite à la Maison de Victor Hugo

 

Au fond, el Pasaje.

 

La marée basse laisse la moitié de la baie à sec et la sépare de Saint-Sébastien qui est lui-même presque séparé du monde. La marée haute rétablit "le Passage". De là ce nom. 1)Victor Hugo, En voyage, Alpes Pyrénées, "Pasajes", p. 69

Victor Hugo raconte dans ses souvenirs de voyage comment il est arrivé à Pasages par la mer : 

Cependant notre barque avançait toujours. Elle doubla un petit cap qu'une grande maison ruinée domine de ses quatre murailles percées de portes sans battants et de fenêtre sans châssis.

Tout à coup, comme par magie, et sans que j'eusse entendu le sifflet du machiniste, le décor changea, et un ravissant spectacle m'apparut.

Un rideau de hautes montagnes vertes découpant leurs sommets sur un ciel éclatant ; au pied de ces montagnes…

 

 

 

Nous, qui arrivions par la terre, nous sommes entrés dans Pasai du côté du port industriel, parmi les immeubles rouges, les grandes cheminées, les grues, les bassins de radoub, les quais de débarquement de la ferraille, les barges chargées de voitures destinées à l'exportation.

 

 

Dans cet univers de formes surdimensionnées, entre le ciel et l'eau, on perd le sentiment de l'échelle. On marche au soleil et au vent, et l'on se sent animal, sous l'oeil des géants.

 

 

 

 

Un rideau de hautes montagnes vertes découpant leurs sommets sur le ciel éclatant ; au pied de ces montagnes, une rangée de maisons étroitement juxtaposées ; toutes ces maisons peintes en blanc, en safran, en vert, avec deux ou trois étages de grands balcons abrités par le prolongement de deux larges toits roux à tuiles creuses ; à tous ces balcons mille choses flottantes, des linges à sécher, des filets, des guenilles rouges, jaunes, bleues ; au pied de ces maisons, la mer…

 

 

Un air de Venise à la montagne !

Epargné par les destructions qui ont accompagné la guerre franco-espagnole de 1793-1795, le vieux Pasaia a conservé son unique rue, étroite et sombre, qui court au pied de la montagne, entre les deux rangées de maisons qui bordent le quai de San Juan.

 

 

 

J'ai parcouru cette rue unique dans toute sa longueur. Elle se compose de la montagne, à droite, et à gauche de l'arrière-façade de toutes les maisons qui ont leur devanture sur le golfe.

Ici, nouvelle surprise. Rien n'est plus riant et plus frais que le Passage vu du côté de l'eau, rien n'est plus sévère et plus sombre que le Passage vu du côté de la montagne.

Ces maisons si coquettes, si gaies, si blanches, si lumineuses sur la mer, n'offrent plus, vues de cette rue étroite, tortueuse et dallée comme une voie romaine, que de hautes murailles d'un granit noirâtre, percées de quelques rares fenêtres, imprégnées des émanations humides du rocher, morne rangée d'édifices étranges, sur lesquels se profilent, sculptés en ronde-bosse, d'énormes blasons portés par des lions ou des hercules et coiffés de morions gigantesques. Par devant ce sont des chalets ; par derrière ce sont des citadelles.

 

 

C'est dans l'une de ces maisons blasonnées, qui "par devant sont des chalets, et par derrière des citadelles", que Victor Hugo a séjourné en 1843. La maison se visite. Elle abrite un très joli petit musée.

 

 

Victor Hugo était installé à l'étage. Là-haut, dans le couloir, trône le buste du grand homme, sculpté par David d'Angers. Sur les murs, une collection de photographies anciennes, qui montrent l'état de la "maison Victor Hugo" avant la restauration de 1902, suite à l'intervention du poète Paul Déroulède.

 

 

 

La maison où je suis a deux étages et deux entrées. Elle est curieuse et rare entre toutes, et porte au plus haut degré le double caractère si original des maisons de Pasajes. C'est le monumental rapiécé avec le rustique. C'est une cabane mêlée et soudée à un palais.

La première entrée est un portail à colonnes du temps de Philippe II, sculpté par les ravissants artistes de la renaissance, mutilé par le temps et les enfants qui jouent, rongé par les pluies, la lune et le vent de mer. Vous savez le grès fruste se ruine admirablement. Ce portail est d'une belle couleur chamois. L'écusson reste, mais les années ont effacé le blason.

 

Ci-dessus : Paul Déroulède et le maire de Pasajes devant la porte de la "maison Victor Hugo" en 1902.

 

 

Je vous ai dit que la maison avait une autre entrée. C'est un escalier sans rampe, formé de grosses pierres de taille, qui monte de la rue à la cuisine et va de là rejoindre d'autres escaliers de pierre qui s'en vont dans la montagne à travers les feuillages.

La maison est posée en travers sur la rue comme le château de Chenonceaux sur le Cher, et la rue passe dessous au moyen d'une espèce d'arche de pont longue, étroite, voûtée et obscure qu'une lanterne éclaire la nuit et où brûle dans une niche, à côté d'un soupirail fermé d'une grille du quinzième siècle, une cire bénie, recommandée aux pauvres matelots qui passent…

 

 

Victor Hugo disposait ici de trois pièces, dont une grande salle à manger et deux chambres. Les fenêtres de l'appartement donnent sur la baie. La scène, là encore, pourrait être à Venise.

 

 

 

Je suis sur un long balcon qui donne sur la mer. Je suis accoudé à une table carrée recouverte d'un tapis vert. J'ai à ma droite une porte-fenêtre qui s'ouvre dans ma chambre, car j'ai une chambre, et cette chambre a une porte. A ma gauche, j'ai la baie. Sous mon balcon sont amarrés deux navires, dont un vieux, dans lequel travaille un matelot bayonnais qui chante du matin au soir. Devant moi, à deux encablures, un autre navire tout neuf et très beau qui va partir pour les Indes. Au-delà de ce navire, la vieille tour démantelée, le groupe de maisons qu'on appelle el otre Pasage, et la triple croupe d'une montagne. Tout autour de la baie, un large demi-cercle de collines dont les ondulations vont se perdre à l'horizon et que dominent les faîtes décharnés du mont Arun.


 

Au bord des mers, quand on sommeille,
Tout caresse et berce l'oreille ;
C'est le bruit du vent sur les flots,
C'est le bruit des flots sur les grèves ;
On entend, à travers ses rêves,
Les chants lointains des matelots.

Victor Hugo, A Pasaia, 1843

Figurez-vous quatre murs blancs, deux chaises de paille, une cuvette sur trépied, un chapeau d'enfant orné de plumes et de verroteries suspendu à un clou, une tablette portant quelques pots de pommade et trois volumes dépareillés de Jean Jacques Rousseau, un lit à baldaquin antique de fort belle perse, avec deux matelas durs comme marbre et un chef de bois peint le plus joli du monde, un miroir penché à encadrement exquis accroché au mur, et une porte de cave qui ne ferme pas. Voilà ma chambre. Ajoutez-y la porte-fenêtre dont je vous ai déjà parlé et une table qui est sur le balcon. De mon lit je vois la mer et la montagne.

Au sortir de la maison de Victor Hugo, nous empruntons l'un de ces escaliers de pierre qui s'en vont dans la montagne à travers les feuillages, pour gagner plus haut l'église San Juan Bautista, et plus haut encore une sorte de belvédère d'où l'on peut contempler la ville et le port, par-dessus les toits. Malheureusement fermée, l'église abrite un célèbre retable baroque, oeuvre de Sebastián Lecuona et de Felipe Arizmendi.  Victor Hugo cependant l'a vu pour nous :

C'est une immense boiserie appliquée au mur, ciselée, peinte, menuisée, ouvrée, dorée, avec des statues, des statuettes, des colonnes torses, des rinceaux, des arabesques, des volutes, des reliques, des roses, des cires, des saints, des saintes, du clinquant et des passequilles. Cela part du pavé, et cela ne s'arrête qu'à la voûte. Nulle transition entre la nudité du mur et la parure de l'autel. C'est une magnifique architecture vermeille et fleurie qui végète, on ne sait comment, dans l'ombre de cette cave de granit, et qui, au moment où l'on s'y attend le moins, fait dans les coins obscurs des broussailles d'or et des pierreries.

 

 

La première chose qui m'a frappé, c'est une tête sculptée dans une muraille qui fait face au portail. Cette tête est peinte en noir, avec des yeux blancs, des dents blanches et des lèvres rouges, et regarde l'église d'un air de stupeur.

Comme je considérais cette sculpture mystérieuse, el señor cura a passé ; il s'est approché de moi ; je lui ai demandé s'il savait ce que signifiait ce masque de nègre devant le seuil de son église. Il ne le sait pas, et, m'a-t-il dit, personne dans le pays ne l'a jamais su.

 

Ci-dessus : fusion d'une vue photographique prise depuis le belvédère de l'église San Juan Bautista et de la gravure de Victor Hugo reproduite ci-dessous.

 

Cet endroit magnifique et charmant comme tout ce qui a le double caractère de la joie et de la grandeur, ce lieu inédit qui est un des plus beaux que j'aie vus et qu'aucun "tourist" ne visite, cet humble coin de terre et d'eau qui serait admiré s'il était en Suisse et célèbre s'il était en Italie, et qui est inconnu parce qu'il est en Guipuzcoa, ce petit éden rayonnant où j'arrivais par hasard, et sans savoir où j'allais, et sans savoir où j'étais, s'appelle en espagnol Pasages et en français le Passage

Ainsi parlait Victor Hugo en 1843. Son "éden" aujourd'hui s'appelle en basque Pasaia.

Voici l'une des vues de Pasajes que Victor Hugo nous a laissées. Elle se trouve reproduite dans le chapitre "Pasajes" des souvenirs de voyage réunis plus tard par l'écrivain sous le titre En voyage, Alpes Pyrénées. Ces souvenirs, qui nous ont servi de guide, sont éblouissants de fraîcheur, de gaité, d'amour de la vie, – du Beau de la vie. Leur lecture, à elle seule, constitue un voyage. Il suffit de tourner les pages : on voit , on rêve.  

 

 

A lire aussi :

Au-bord de l’océan, du côté de Fontarabie et de Pasajes

Notes   [ + ]

1. Victor Hugo, En voyage, Alpes Pyrénées, "Pasajes", p. 69

Une réflexion au sujet de « A Pasaia, en espagnol Pasajes – Visite à la Maison de Victor Hugo »

  1. Martine Rouche

    Te souviens-tu, il y a un an, de la visite du clocher ? Je m'étais permis d'utiliser, pour le portail Renaissance de l'église cathédrale, ces lignes que j'ai grand plaisir à retrouver dans ton texte :
    La première entrée est un portail à colonnes du temps de Philippe II, sculpté par les ravissants artistes de la renaissance, mutilé par le temps et les enfants qui jouent, rongé par les pluies, la lune et le vent de mer. Vous savez le grès fruste se ruine admirablement. Ce portail est d'une belle couleur chamois. L'écusson reste, mais les années ont effacé le blason.
    Ces pages de Victor Hugo sont de l'oxygène pur ! Il décrit avec précision et distance en même temps, et donne l'impression de vouloir  vraiment  nous faire voir.
    J'aime beaucoup ce qu'il écrit un peu plus loin sur le grès.
    Les montagnes de Pasages ont pour moi deux attraits particuliers. Le premier, c'est qu'elles touchent à la mer qui à chaque instant fait de leurs vallées des golfes et de leurs croupes des promontoires. Le second, c'est qu'elles sont en grès.
    Le grès est assez dédaigné des géologues, qui le classent, je crois, parmi les parasites du règne minéral. Quant à moi, je fais grand cas du grès.
    […]
    Le grès est la pierre la plus amusante et la plus étrangement pétrie qu'il y ait. Il est parmi les rochers ce que l'orme est parmi les arbres. Pas d'apparence qu'il ne prenne, pas de caprice qu'il n'ait, pas de rêve qu'il ne réalise ; il a toutes les figures, il fait toutes les grimaces. Il semble animé d'une âme multiple. Pardonnez-moi ce mot à propos de cette chose.
    Or, nous sommes ici dans un pays de grès et d'ormes …

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