A Toulouse, au musée Saint Raymond

Installé dans un bâtiment du XVIème siècle, dont les soubassements recèlent des vestiges gallo-romains et médiévaux, le musée se trouve place Saint-Sernin, derrière la cathédrale, à côté du lycée. La place est superbe, étonnamment tranquille. Il y a du soleil, de l’herbe. Entre midi et deux heures, les lycéens viennent s’asseoir au pied de la cathédrale. D’autres font du skate sous les fenêtres du musée. Le spectacle est plaisant. Le présent lisse ses plumes à l’ombre des vieux murs, toujours debout.

 

Passé le seuil du Musée Saint-Raymond, on entre dans le monde fascinant des satues, bas-reliefs, mosaïques, inscriptions, objets rares ou communs, créés ou diffusés dans la Gaule romaine. Dieux, empereurs, héros, militaires, philosophes, matrones, jeunes filles, enfants tournent vers nous, de façon formidablement présente, leur visage immobile, leur regard sans pupille. La rencontre est étrange.

 

 

De gauche à droite : matrone ; homme inconnu ; militaire ; rhéteur ou philosophe.

 

On ne peut traverser la salle dédiée aux bustes d’empereurs trouvés à Martres-Tolosane, dans la villa de Chiragan, sans mesurer le poids de l’imperium ni ressentir, par effet de commination, une sorte de crainte voilée. Rendu plus majestueux encore par son visage glabre sous lequel point, faute de nez, la tête de mort, Octave-Auguste fixe depuis le fond de la salle l’avenir inattendu dont surgit le visiteur du musée, tandis que la série de bustes représentant les empereurs de l’antiquité tardive rend compte de l’empire comme avenir d’une illusion. Entre la minceur d’Octave-Auguste et la bouffissure de ses lointains successeurs, le contraste est frappant. On voit ainsi une civilisation glorieuse passer, en quelques siècles, du muscle à l’obésité. Les civilisations sont mortelles…

 

 

De gauche à droite : Maximilien-Hercule (empereur 285-310) ; Galeria Valeria Eutropia, épouse en secondes noces de Maximilien Hercule ; Maxence, fils de Maximilien Hercule (empereur 306-312) ; Galeria Valeria Maximilia, fille de l’empereur Galère et épouse de Maxence.

 

L’ensemble des empereurs représentés offre, dans sa stylisation plus ou moins grande, l’occasion de remarquer le soin apporté au traitement de la chevelure et de la barbe, lesquelles sont à Rome assorties de valeurs symboliques, partant, considérées comme politiquement signifiantes dans le cadre de la diffusion universelle assignée à l’image impériale.

Le site Sacra-Moneta : Monnaies Anciennes développe à l’intention des curieux une riche description des barbes et cheveux des empereurs romains d’après leurs portraits monétaires. On s’y reportera avantageusement pour apprécier le traitement des barbes et cheveux dans le cas des effigies impériales trouvées dans la villa de Chiragan.

 

 

Dynastie des Antonins, à l’exception de Lucius Verus.

De gauche à droite : Trajan (98-117) ; Lucius Verus (161-166) ; Marc Aurèle (161-180) ; Commode (180-192).

 

 

Empereurs : dynastie des Sévères, à l’exception de Philippe II ou Dèce.

De gauche à droite : Septime Sévère (193-211) ; Septime Sévère âgé ; Caracalla (211-217) ; Philippe II dit l’Arabe (249) ou Dèce (249-251)

 

Ci-contre : Cybèle.

Outre les empereurs, dans le musée il y a les dieux, omniprésents, les demi-dieux, les héros, et parmi eux Hercule, représenté en bas-relief, dans nombre de ses travaux. Des dieux, il ne reste que les têtes surdimensionnées, les visages médusants.

 

 

Ci-dessus : Junon.

 

Les Travaux d’Hercule : Les cavales de Diomède.

Hercule, quant à lui, est en corps, et quel corps, vigoureux, charpenté, doté de fesses superbes et d’autres belles choses encore !

 

 

Les Travaux d’Hercule

De gauche à droite : Les écuries d’Augias ; les écuries d’Augias (détail) ; le géant Géryon.

 

Ailleurs, une statue de carrefour représente, sur le mode bifrons, d’un côté le dieu Hermès, guide des voyageurs, de l’autre côté un Silène ou autre figure bachique. Une autre statue encore représente un Sylvain, charmant petit dieu protecteur des bois et des champs. Le divin s’échelonne, dans le monde romain, du terrible à l’amène, du noli me tangere au frôlement quotidien.

 

Le musée rassemble également une collection d’autels, de stèles, de bornes milliaires, de briques estampillées, tous supports sur lesquels on peut admirer la beauté des inscriptions, et plus généralement celle de l’écriture romaine, fruit d’une maîtrise dont on remarque qu’elle peut varier, d’une main, d’un burin, à l’autre. La beauté d’une telle écriture n’est donc pas seulement l’expression native du génie romain, mais aussi le fruit de la longue patience développée par des artisans, spécialistes du genre. On distinguera ainsi sur les images reproduites ici l’élégance de l’une et le caractère plus fruste des autres.

 

 

Le musée regorge de pièces splendides. Le visiteur distingue dans ce parterre de figures celles qui; de façon mystérieuse, marchent depuis toujours au devant de son propre désir. Tel s’arrête devant la petite Vénus anadyomène, inspirée de celle de Cnide ; tel autre, devant une étrange divinité du Ier siècle avant J. C., trouvée à Vieille-Toulouse, au sanctuaire de la Planho ; tel autre encore, devant un vase diaphane, dont, sans qu’il sache pourquoi, la fragilité l’émeut.

 

 

Je me suis arrêtée, avant de partir, devant les bas-reliefs dédiés à l’histoire des Amazones. On ne voit pas, sur ces derniers, que les Amazones aient un sein unique ! Les deux bas-reliefs ont été trouvés dans le lit de la Garonne, au XVIIe siècle, à l’emplacement de la chaussée du Bazacle. Il s’agit d’un ancien gué, dernier passage à pied possible avant l’Océan, pratiqué depuis la plus haute Antiquité, remplacé en 1190 par un barrage, aujourd’hui propriété d’EDF. Au temps de la Gaule romaine, une chaussée pavée de marbre faisait fonction de gué. Elle aboutissait à un temple, édifié sur la rive droite.

 

« Le 14mai 1613, une crue brutale de la Garonne, intervenant après une longue série d’alertes, provoque la rupture de la chaussée du Bazacle près du cabès, à l’extrémité du bâtiment des moulins. Lors de la décrue rapide qui s’ensuit, les Toulousains peuvent voir, pour la première fois depuis 13741, la disparition du plan d’eau et la rivière reprendre son aspect ancien. Dans le secteur de la chaussée, située entre le passage aux bateaux et le cabès, qui a été emporté et décapé, les vestiges d’un édifice apparaissent ».

« Les témoignages oculaires de Catel2 et de Laroche-Flavin3, et ceux, indirects, des archives communales, indiquent la récupération à diverses fins de matériaux issus de cet édifice entre 1614 et 1622 et permettent de se faire une idée de ce bâtiment ».

« Il reposait sur de puissants soubassements et était de forme quadrangulaire, construit en blocs de calcaire dur et en marbre ; au moins un des côtés montrait des bases indiquant la présence d’une façade à colonnade. Des parties de colonnes gisaient sur place et aux alentours ; elles avaient un diamètre que les témoins oculaires ou les auteurs postérieurs ayant pu examiner des fragments font varier de 0,80 à 1,10m. Tout autour, des blocs importants, morceaux de corniche, d’architrave et des pièces travaillées en bas-reliefs ont été observés et parfois récupérés, ceci jusqu’au XIXe siècle ».

« Provenant de cette construction, quelques fragments sont encore visibles, soit déposés au musée Saint-Raymond comme l’Amazanomachie, soit à l’Hôtel de pierre : plaques de marbre carrées, rectangulaires ou en losange, visibles au-dessus des fenêtres de deux des façades de la cour intérieure. Cet édifice était certainement un temple, mais son attribution reste énigmatique. Les dires des architectes Bachelier et Souffron, rapportés par Catel, et la découverte d’une statue jugée « être de Pallas » et de corniches sculptées de « hiboux » ou de « chouettes » sont à l’origine de la tradition, reprise par presque tous les auteurs, d’un temple dédié à Athéna-Pallas »4.

 

Nombre des colonnes et des éléments de décor repêchés dans la Garonne entre 1614 et 1622 ont servi à l’embellissement des édifices publics et autres belles demeures de Toulouse. Le peintre Jean Pierre Rivalz (1625-1706) se flattait ainsi de pouvoir exposer les bas-reliefs aux Amazones dans son Jardin des Antiques5.

 

« Dès l’émergence des vestiges, tout ce qui est susceptible d’être rapidement arraché et qui présente une certaine valeur est immédiatement récupéré ; cela ressort du récit de Catel »6 :

« De quoy ayant esté adverty je fus aussi tost sur le lieu, et vis partie de ces ruines, entre lesquelles plusieurs batteliers s’occupoient à tirer le plomb qui avoit servy à faire tenir les crampons de fer ».

« Les parures, notamment les plaques en marbre, sont aussi retirées ; si on connaît le sort de certains de ces décors, utilisés à l’Hôtel de pierre, il est probable que la démarche de François de Clary n’a pas été unique. Quant aux restes de statues et de bas-reliefs, seuls quelques-uns, comme l’amazonomachie, nous sont parvenus par des détours mal connus. La structure de base, faite de blocs de grand appareil, était plus difficilement démontable et surtout transportable. Elle est restée encore en place quelques années. Écrivant vers 1619, Laroche-Flavin7 nous indique qu’il se trouve encore dans l’eau de grandes et épaisses murailles et de grandes pièces de marbre et autre pièces élaborées à l’Antique. Le sursis sera court. À la suite d’une nouvelle inondation qui entraîne la destruction d’une grande partie des palèdes de défense de Saint-Cyprien en 1621, la Ville et les États de la Province font élever un mur avec les pierres qu’on extrayait de la Garonne et que l’on disait provenir d’un temple dédié à Minerve. Afin de consolider cette digue, on la renforça d’un talus de terre du côté du faubourg, puis plus tard, on y planta des ormeaux. Ce quai, dit des Ormeaux, est devenu l’actuel Cours Dillon. Cette démolition laissa quelques éléments épars ou trop difficiles à extraire. Certains ont pu être ponctuellement récupérés dans le lit du fleuve, mais d’autres étaient encore, en 1832, le long de la berge sous les moulins. Quelques blocs intéressants, signalés par Dumège 8, purent être transportés au musée de la ville »9.

 

Alors que je contemplais les deux bas-reliefs aux Amazones, autrefois sauvés de la destruction par les Rivalz, aujourd’hui conservés au musée, j’ai versé sur la pente de la rêverie. Je me représentais, et en quelque façon je voyais, ce que j’avais lu sous la plume de J. de Malafosse10

 

« Le bâtiment était carré, construit en marbre blanc, orné de sculptures ; les colonnes de marbre noir avaient trois mètres de circonférence, ce qui est énorme ; leurs chapiteaux étaient ornés de hiboux sculptés… »

Je me suis demandé pourquoi, finalement, cette vision m’attristait. J’ai pensé qu’il en va du temple de Pallas comme du visage des Amazones. Martelé ou ruiné par les outrages du temps, le visage des Amazone fait défaut, i. e. le vif, celui de la présence constante. Or sans le vif, le sens se perd.

  1. Par suite de la rupture de la chaussée du Bazacle en 1365 et 1374, qui est suivie d’une reconstruction avec rehaussement de la digue de 2 ou 3 pans []
  2. J. Catel, Mémoires de l’Histoire du Languedoc, 1629, paru en 1633, Toulouse, Colomiez []
  3. B. de Laroche-Flavin, Recherches sur les antiquités et curiosités de la ville de Thoulouse, 1627, Toulouse. Exemplaire conservé à la B.M. Toulouse, cote res D XVII 499, daté de 1627, mais écrit vers 1618-21 []
  4. Henri Molet, Autour du Bazacle : la Garonne et les vestiges antiques []
  5. Le chevalier Rivalz, qui conservait dans son jardin plusieurs pièces, est laconique sur leur origine. Il semble que ce soit son grand-père, l’architecte, qui les ait acquises d’un inconnu, ou encore qu’elles aient été sauvées lors de la débâcle des glaces en janvier 1709 []
  6. J. Catel, Mémoires de l’Histoire du Languedoc, 1629, paru en 1633, Toulouse, Colomiez []
  7. B. de Laroche-Flavin, Recherches sur les antiquités et curiosités de la ville de Thoulouse, 1627, Toulouse, exemplaire conservé à la B.M. Toulouse, cote res D XVII 499, daté de 1627, mais écrit vers 1618-21 []
  8. A. Dumège, Histoire des Institutions de Toulouse, Toulouse, 1846 []
  9. Henri Molet, Autour du Bazacle : la Garonne et les vestiges antiques []
  10. J. de Malafosse, « Études et notes d’archéologie et d’histoire », R.G.P.S.O., Toulouse, 1898 []