Henri Beyle au pantalon blanc

Je reçois régulièrement le Courrier Stendhal, publié à l'intention des happy few par Jean-Yves Reysset (Université de Grenoble III) et Yuichi Kasuya (Université de Kanazawa, Japon). J'écris pour des amis inconnus, une poignée d'élus qui me ressemblent : les happy few, dit Stendhal dans La vie d'Henry Brulard.

Dans le n°28 du Courrier Stendhal, daté d'avril 2008, j'ai remarqué, dans la rubrique Actualité éditoriale, l'ouvrage intitulé Portraits de Stendhal, publié par Thierry Laget chez Gallimard, collection L’un et l’autre, en février 2008. J'en reproduis ici le résumé, ou plutôt l'abstract, fourni par Thierry Laget himself. Ce résumé a un charme singulier.

A partir de 1832, Beyle consigne la date à laquelle il met son pantalon blanc de l’année : souvent, c’est dès le 1er mai, jour de la fête du roi, et quand ce n’est pas avant le 28 juin – jour de l’Absinthe –, il juge que l’année est froide. Pendant des semaines, la boue ne souille pas le casimir du pantalon, qui ne risque d’être taché que si, dans le feu d’une conversation, on renverse une tasse de café à la panera. Le pantalon blanc est le signal du bonheur. A-t-on conscience, emporté dans le flux des jours, du moment où l’on bascule des premières aux dernières fois : première soirée à l’Opéra, première bataille, premières amours, dernier amour, dernier pantalon blanc, dernière page, dernier mot, et certaines premières fois qui sont déjà des dernières, premières lunettes, première attaque, première chute dans le feu ?

 

En 1832, Stendhal est consul de France à Civitavecchia. Il a 49 ans. S. Valeri le représente en costume de consul sur le portrait ci-contre, peint en 1835-1836. A Civitavecchia, Stendhal s'ennuie. Il parcourt l'Italie. Le 16 octobre 1832, à Rome, il songe qu'il aura bientôt cinquante ans. Enfin, je ne suis descendu du Janicule que lorsque la légère brume du soir est venue m'avertir que bientot je serais saisi par le froid subit et fort désagréable et malsain qui en ce pays suit immédiatement le coucher du soleil. Je me suis hâté de rentrer au Palazzo Conti (Piezza Minerva), j'étais harassé. J'étais en pantalon de … blanc anglais, j'ai écrit sur la ceinture en dedans : 16 octobre 1832, je vais avoir la cinquantaine, ainsi abrégé pour n'être pas compris : J. vaisa voir la 5. Le soir en rentrant assez ennuyé de la soirée de l'ambassadeur je me suis dit : je devrais écrire ma vie, je saurai peut-être enfin, quand cela sera fini dans deux ou trois ans ce que j'ai été, gai ou triste, homme d'esprit ou sot, homme de courage ou peureux et enfin au total heureux ou malheureux [1]Stendhal, La vie d'Henry Brulard, I.

Heureux ou malheureux ? Dans sa chambre du Palazzo Conti, Henri Beyle se remémore ses amours récentes.

 

En 1829, il aima G… et passa la nuit chez elle, pour la garder, le 29 juillet. Il vit la révolution de 1830 de dessous les colonnes du Théâtre-Français [2]Stendhal, Notice sur M. Beyle par lui-même, 1ère éd. 1893. Le soir du 29 juillet 1830, le peuple se trouve maître de la capitale. Ce sont les Trois Glorieuses. Henri Beyle, sous les colonnes du Théâtre-Français, s'inquiéte de protéger la femme qu'il aime. Grande et petite histoire se croisent. Elles ne se confondent pas. Le divers de la petite histoire s'entretient par effet de restriction du champ. Ci-contre : Giulia Rinieri de’ Rocchi (1810-1876), photographie d'après un dessin conservé dans une collection particulière, Musée Stendhal, n° 684

Heureux ou malheureux ? Dans sa chambre du Palazzo Conti, Henri Beyle se remémore ses amours plus anciennes.

 

Je passe pour un homme de beaucoup d’esprit et fort insensible, roué même, et je vois que j’ai été constamment occupé par des amours malheureuses. J’ai aimé éperdument Madame Cubly, Mlle de Griesheim, Mme de Diphortz, Métilde, et je ne les ai point eues, et plusieurs de ces amours ont duré trois ou quatre ans. Métilde a occupé absolument ma vie de 1818 à 1824. Et je ne suis pas encore guéri, ai-je ajouté, après avoir rêvé à elle seule pendant un gros quart d’heure peut être. M’aimait-elle ? J'étais attendri, en prière, en extase. Et Menti, dans quel chagrin ne m'a-t-elle pas plongé quand elle m'a quitté ? Là, j'ai eu un frisson en pensant au 15 septembre 1826, à San Remo, à mon retour d'Angleterre. Quelle année ai-je passée du 15 septembre 1826 au 15 septembre 1827 ! Le jour de ce redoutable anniversaire j'étais à l’ile d'Ischia. Et je remarquais un mieux sensible, au lieu de songer à mon malheur directement, comme quelques mois auparavant, je ne songeais plus qu'au souvenir de l'état malheureux où j'étais plongé en octobre 1826 par exemple. Cette observation me consola beaucoup [3]Stendhal, La vie d'Henry Brulard, I.

 

Ci-dessus : Métilde Dembowski (1790-1825), portrait présumé, Musée Stendhal, n° 446

 

Comme il note sur la ceinture de son pantalon blanc qu'il aura bientôt cinquante, Henri Beyle notait sur ses bretelles le nom de ses conquêtes : 

Angela P. se rend ; Comtesse Simonetta, 21 septembre 1811, 11h.1/2 du matin ; etc.

 

La quête amoureuse, sous le couvert de la chasse, se double chez lui de l'incertitude d'être aimable, et de l'étonnement, chaque fois, d'avoir été aimé. La musique a ceci de sublime qu'elle n'exige point, dans le bonheur qu'elle inspire, la beauté en retour. Il aima Cimarosa, Shakespeare, Mozart, Le Corrège. Il aima passionnément V… M… A… Ange, M… C… , et quoiqu'il ne fût rien moins que beau, il fut aimé beaucoup de quatre ou cinq de ces lettres initiales [4]Stendhal, Notice sur M. Beyle par lui-même, 1ère éd. 1893.

 

Ci-dessus : Le Corrège, La Madonna della Scodella, détail, 1530


Dans l'Histoire de la peinture en Italie, Stendhal dit du Corrège que son art fut de peindre comme dans le lointain même les figures du premier plan […]. Si j’espère être lu, ajoute-t-il, c’est par quelque âme tendre, qui ouvrira le livre pour voir la vie […] de ce Corrège qui a fait la tête de la Madone alla scodella [5]Stendhal, Histoire de la peinture en Italie, 1817, II, 35.

J'aime beaucoup l'âme tendre de cet homme au pantalon blanc qui, assis sur les marches de San Pietro, à Rome, constate qu'il ne sait dire qui il est : Je vais avoir cinquante ans, il serait bien temps de me connaître. Qu’ai-je été, que suis-je, en vérité je serais bien embarrassé de le dire [6]Stendhal, La vie d'Henry Brulard, I.

Notes

1, 3, 6 Stendhal, La vie d'Henry Brulard, I
2, 4 Stendhal, Notice sur M. Beyle par lui-même, 1ère éd. 1893
5 Stendhal, Histoire de la peinture en Italie, 1817, II, 35