Jean Guilaine évoque à Mirepoix les racines de la Méditerranée

Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire des Civilisations de l’Europe au Néolithique et à l’Âge du Bronze, l’archéologue Jean Guilaine est venu aujourd’hui de Carcassonne en voisin afin de donner,  dans le cadre de la deuxième journée d’Histoire locale de Mirepoix, une conférence dédiée aux Racines de la Méditerranée. Je me suis rendue à cette conférence, salle Paul Dardier. Loin de Paris, une fête pour l’esprit, un grand moment d’humanité. L’expérience de l’archéologue, observe Jean Guilaine, est, au-delà des chantiers de fouille, celle de l’homme, dont elle éclaire les besoins, les aspirations, les raisons, lesquels, sous des visages divers, demeurent au cours des âges identiques quant au fond. Parallèlement à son oeuvre savante, Jean Guilaine est aussi l’auteur de Pourquoi j’ai construit une maison carrée, roman dans lequel il montre de façon plaisante comment l’homme du néolithique est, semblablement l’homme d’aujourd’hui et de toujours, l’être du tournant, partant, du "conflit perpétuel entre tradition et progrès". 

 

Souriant, bronzé par le soleil de Carcassonne ou de Chypre, où il poursuit des fouilles, Jean Guilaine annonce sans frémir que son propos intéresse la période qui va de – 10 000 avant J.C. à + 1000 après J.C., et la zone géographique d’environ 4000 kilomètres qui s’étend de l’Est à l’Ouest de la Méditerranée, i. e. du Proche Orient à l’Espagne et au Portugal. Le propos, observe-t-il, sera donc de nature synthétique, organisé autour de trois grandes articulations, qui constituent autant de tournants anthropologiques : 1. Le Néolithique ; 2. Vers 3000-2500 avant J.C. ; 3. Vers 1500-1000 avant J.C.

1. Le Néolithique, ou "comment nous sommes devenus des agriculteurs"

Rappelant que pendant 2 millions 500 000 ans l’homme est resté un chasseur-cueilleur et qu’à ce titre, il ne constituait guère qu’une "espèce parasite dans la nature", un simple "prédateur", Jean Guilaine montre que l’homme change de statut à partir du moment où, entreprenant de domestiquer les animaux et les plantes, il commence à intervenir sur la matière vivante, à fabriquer son alimentation, et passe ainsi peu à peu du statut de "prédateur" à celui de "producteur". Concernant la sphère méditerranéenne, Jean Guilaine situe ce changement au Proche-Orient, vers la fin de la Préhistoire. D’autres foyers de changement naissent, durant cette même période, en Chine, au Mexique, dans les Andes.  Avec ce changement, remarque Jean Guilaine, "c’est le début de l’artificialisation du milieu".

Carte du Proche-Orient et photos de sites archéologiques à l’appui, Jean Guilaine montre comment vers -12 000 avant J.C. s’amorce la sédentarisation, via l’aménagement de petits territoires, l’édification de maisons circulaires, et l’ensevelissement des défunts, qui permet de légitimer l’appropriation du territoire. La présence d’un petit chien, enseveli dans une tombe à côté d’un humain, fixe pour nous la date de la domestication de l’espèce.

La diffusion de tels changements se fait par la suite, de proche en proche, vers l’Ouest. Peuplé encore de chasseurs cueilleurs, cet Ouest – notre Europe – apparaît ici, et pour longtemps, note Jean Guilaine, comme le "débiteur du Proche-Orient".  

Vers – 10 000 avant J.C., les aggrégats de maisons rondes commencent à présenter l’allure de villages. Vers – 9000 avant J.C. apparaissent les premiers bâtiments rituels, comme, par exemple, la Tour de Jéricho, et les premières stèles gravées d’animaux, qui témoignent de l’avénement d’une symbolique, fondée sur le déploiement d’un imaginaire.

Vers – 8500-8000 avant J.C. débutent les premières représentations humaines de type statuaire et à taille humaine ou supra-humaine.

On voit ainsi, remarque Jean Guilaine, l’espèce humaine pour la première fois s’auto-glorifier, par là quitter le temps des Vénus paléolithiques, dédiées, semble-t-il, à la puissance seule de la vie.  

Ci-dessus, à droite : la tour néolithique de Jéricho
Crédit photographique :
BibléLieux.com

Ci-dessus, à gauche : statue ithyphallique trouvée à Göbekli Tepe, en Turquie

Vers – 8000 avant J.C.  apparaissent les premières maisons carrées, ainsi évoquées dans Pourquoi j’ai construit une maison carrée

– Carrées ou en rectangle, mais c’est de la folie ! On n’a jamais vu ça !

– Justement, ça existe. J’ai pu en voir, j’ai même mangé et dormi dans l’une d’elles, réservée aux amis de passage, une sorte de chambre d’hôtes, quoi. Très pratique, en plus. Dans quelques-unes, le sol est surélevé et l’on place les provisions sous la maison, dans des sortes de petites caves ou de débarras.

– Et le toit ? s’inquiète Malbar.

– En roseaux, branchages et boue séchée.

– C’est étanche, au moins ?

– Tout à fait ; ni vent, ni soleil, ni chaleur, ni froid. Je vous le dis, le progrès, le progrès, mes amis ! Et en plus, elles peuvent être grandes, ces demeures. On peut rajouter des pièces, en découper à sa guise à l’intérieur : une cuisine, une salle à manger, une chambre pour les parents, une pour les enfants. Je vous le répète, le progrès. Gardez le moral !

[…]

– Arkakoum ! Arkakoum ! Ce choix est une ineptie. Quand nous avons décidé, près de la mer, de construire des maisons rondes, nous n’avons fait que remplacer des tentes par d’autres tentes en matière plus solide. Mais la forme ancestrale, le rond, n’a pas bougé. Nous devons conserver des plans circulaires, qui ont été expérimentés pendant des lustres par nos devanciers. Le rond, voilà l’expérience et la sûreté !

– Le rectangle ou le carré, constate Ménil, voilà l’avenir ! 1)Jean Guilaine, Pourquoi j’ai construit une maison carrée, p.p. 57-58, éditions Actes Sud / Errance, 2006

Ci-dessus : maison à El-Mughara, Syrie 

Vers – 8000-7500 avant J.C. commencent à se développer les premiers échanges. Ceux-ci concernent initialement des pièces rares, telles que les bijoux, les lames d’obsidienne et les vases de pierre, tous objets qui s’exportent peu à peu dans l’ensemble du Proche-Orient. Ce développement touche les diverses régions de façon variable. Tandis que les bords de la Méditerranée concentrent une population de fermiers-éleveurs, les régions proches du désert conservent une population de pasteurs, et les régions proprement désertiques une population de chasseurs-cueilleurs.

Ci-dessus : vase en calcaire nummulithique à bord festonné, trouvé en Turquie à Cafer Höyük 

Vers – 7000 avant J.C., apparaissent les premières céramiques.  L’ancienne vaisselle de pierre cède peu à peu la place à la vaisselle en terre cuite.

Ci-contre : céramique polychrome trouvée à Tell Halaf, Syrien – 6000-5300 avant J.C. 

L’ensemble des innovations décrites ci-dessus se propage en Méditerranée depuis le Proche-Orient essentiellement par mer, observe Jean Guilaine, puis "par diffusion de génération en génération". On en relève déjà les premiers effets à Chypre vers – 10 000 avant J.C. Les seules embarcations néolithiques connues datent de – 5500 avant J.C. Mais les maquettes d’embarcations retrouvées sur des sites plus anciens nous permettent de nous représenter les premières pirogues néolithiques monoxyles 2)Pirogue monoxyle : embarcation construite dans une unique pièce de bois, taillée dans un tronc d’arbre. On suppose aussi l’usage de radeaux, adaptés au transport des animaux vers les îles. 

Les fouilles révèlent à Chypre l’existence de villages regroupant des maisons rondes, faites de clayonnage et de torchis, ainsi que de grands enclos qui servaient à parquer les animaux. Une tombe renfermant à côté d’un squelette humain une tête de chat permet de situer vers -7500-7400 avant J.C., à Chypre, la domestication de cet animal.

Le tournant de l’innovation se produit dans le Midi de la France vers 5800-5700 avant J.C.

A noter que, loin de se déployer de façon uniforme, le changement s’opère de façon diverse, s’adaptant de la sorte au génie local. Vers – 7000 avant  J.C., en Turquie, les maisons sont de type agglutiné. On y accède par les terrasses, à l’aide d’échelles. Nombre d’entre elles abritent une collection de bucranes. Trophées de chasse ? Reliefs de festins ? Symboles de prestige ? En Grèce, les maisons, de type quadrangulaire, sont de type séparé. En Italie, les maisons se trouvent bordées par une sorte de fossé. En Italie, en Provence, en Languedoc, les céramiques s’ornent du décor d’impression dit "cardial" 3)Cardial : du nom d’un coquillage nommé Cardium, utilisé pour imprimer des décors dans la pâte fraîche des poteries. En Provence, les maisons sont rondes. Ailleurs individuelles, les tombes, dans certaines régions, peuvent être collectives, comme par exemple à Barcelone vers – 5000 avant J.C. Etc.

Ci-dessus : bucrane d’auroch découvert enterré sous un banquette, à l’intérieur d’une maison d’El-Mughara, Syrie.

Concernant la période néolithique, observe fermement Jean Guilaine, "il faut chasser tout misérabilisme de notre esprit". L’homme du néolithique a su aménager suffisamment son milieu pour y vivre bien, dans des maisons qui n’ont sans doute pas grand chose à envier à celles de notre Moyen-Age, ni même à celles de nombre de paysans du siècle passé. Il ajoute que l’important décalage chronologique qui subsiste au Néolithique entre l’Est et l’Ouest se complique d’autres décalages relatifs à "la manière de traiter les phénomènes sociaux". 

 

2. Vers – 3000-2500 avant J.C. 

Tandis que l’Ouest de la Méditerranée aborde l’âge du Chalcolithique 4)Chalcolithique : période durant laquelle l’usage du silex va de pair avec celui de quelques objets en cuivre, qui correspond au Néolithique terminal, l’Est de la Méditerranée et le monde Egéen atteignent l’âge du bronze ancien, le plateau Anatolien voit naître les premières principautés, et l’Egypte et les villes levantines pratiquent déjà l’écriture.

Vers – 3000 avant J.C., l’Anatolie produit les premières épées connues à ce jour.  L’édification de la deuxième ville  de Troie date de la même période. La civilisation minoenne ou cycladique développe les premiers villages fortifiés.

Pendant ce temps, à l’Ouest, on continue à travailler le silex, remarque Jean Guilaine. La sépulture de Morency et la dépouille de l’homme des glaces d’Otzi révèlent toutefois l’existence des toutes premières lames en métal. Le Midi de la France, du côté de Montpellier, commence à bâtir de grandes maisons, dans le style des traditionnelles cabanes de gardian. Toujours vers – 3000 avant J.C., l’Espagne et le Portugal construisent leurs premiers sites fortifiés. Les tombes collectives se multiplient. On élève des dolmens dans le Midi, de curieux temples "à trèfle" sur l’île de Malte.  

 

Ci-dessus : reconstitution des possibles vêtements de l’homme des glaces d’Otzi 

Ci-contre : temple "à trèfle", site de Gozo, île de Malte

 

Vers – 2500 avant J.C, pour une raison qu’on ignore, observe Jean Guilaine, toutes ces civilisations périclitent. De nouvelles communautés apparaissent. Elles donnent naissance à la culture campaniforme, du nom des gobelets céramiques en forme de cloche retrouvés dans les sépultures. Un processus d’unification culturelle s’esquisse à l’Ouest de la Méditerranée, annonçant lointainement la formation de la future Europe.

Ci-dessus : Gobelet campaniforme de La Fare, Forcalquier, Alpes-de-Haute-Provence
Photo : O. Lemercier

 

3. Entre – 1500 et – 1000 avant J.C. ou l’âge du bronze 

 Est et Ouest de la Méditerranée continuent d’entretenir un décalage chronologique important. Tandis que le bassin méditerranéen oriental tout entier pratique désormais l’écriture, qu’il s’organise politiquement, donnant ainsi naissance à ce que l’histoire appelle "l’Orient des empires et des palais" , i. e. les empires égyptien et hittite et les grandes cités autonomes (Crète et Mycènes), nous, à l’Ouest, "sommes toujours des Barbares", observe Jean Guilaine.

L’étude des épaves découvertes au large des côtes turques montre que l’Orient développe à cette époque une intense activité commerciale, contribuant de la sorte à la diffusion de produits dont les Barbares commencent à apprécier l’usage ou à mesurer la nécessité : céramiques (gourdes cananéennes et mycéniennes), récipients en coquille d’oeuf d’autruche, de provenance africaine, lingots de cuivre, dits "en peau de boeuf", nécessaires à la fabrication du bronze, ambre de la Baltique, etc.  Chypre, dans le sillage de l’Orient, engage alors des relations avec la Sicile, scellées, comme l’attestent les fouilles, par l’offrande de bassins en bronze.

Ci-dessus : fragment d’un bas-relief représentant un homme transportant un lingot de cuivre "en peau de boeuf", vers 1200 avant J.C., Chypre
Crédit photographique :
Royal Ontario Museum

Vers – 1200 avant J.C, soumis à la poussée des peuples de la mer qui peu à peu l’envahissent, l’Orient des palais entre en déclin.

Les lingots "en peau de boeuf", à la même époque, parviennent jusqu’en France. L’arrivée de ces lingots  annonce la naissance du bronze "atlantique".

L’Ouest, dans le même temps, opte pour les champs d’urnes en lieu et place des tombes à incinération.

Ces deux phénomènes constituent, d’une certaine façon, les racines du monde celtique.

En Méditerranée, c’est le règne de la Grèce qui commence…

 

Suite à la conférence de Jean Guilaine, j’ai lu avec bonheur Pourquoi j’ai construit une maison carrée.  J’y ai retrouvé la substance de la conférence, mais incarnée par des personnages de chair et de sang, auxquels, en vertu de leur chaude humanité, chacun de nous peut s’identifier.

L’aventure du néolithique recouvre ici une leçon de vie, puissante et drôle.

"Coincé entre les espérances de sa jeunesse et les désillusions de la vie", entre réaction et progrès, Cando, le héros du roman, s’inquiète des "contraintes et difficultés que s’inflige toujours notre espèce, tentée par la légitime libération de l’individu et la soif de technicité, mais subissant les contreparties mutilantes que cette trajectoire engendre parfois". Il choisit toutefois de transmettre à ses enfants la consigne enseignée par son père  : "Gardez le moral !".

Le beau sourire de Jean Guilaine nous invite à partager l’espérance de Cando.

 

Notes   [ + ]

1. Jean Guilaine, Pourquoi j’ai construit une maison carrée, p.p. 57-58, éditions Actes Sud / Errance, 2006
2. Pirogue monoxyle : embarcation construite dans une unique pièce de bois, taillée dans un tronc d’arbre
3. Cardial : du nom d’un coquillage nommé Cardium, utilisé pour imprimer des décors dans la pâte fraîche des poteries
4. Chalcolithique : période durant laquelle l’usage du silex va de pair avec celui de quelques objets en cuivre

2 réflexions sur « Jean Guilaine évoque à Mirepoix les racines de la Méditerranée »

  1. Martine Rouche

    Merci pour Jean Guilaine.
    Merci pour ce compte-rendu tellement fidèle de la riche conférence que nous a offerte ce grand monsieur.
    Merci de ton enthousiasme et de ton travail d’écriture.
    Merci.

  2. Serge Alary

    Félicitations et merci pour cette superbe synthèse du travail de jean Guilaine.

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