Du côté de Moulin-Neuf

 

Laissant derrière nous Mirepoix, hier après-midi par un jour très sombre, nous sommes partis marcher du côté de Rives, Larché, Quarantan ; puis, traversant la route, nous sommes passés à Chevalier, Bedou, Cazal-des-Bayles, avant de gagner Moulin-Neuf. Craignant de nous laisser surprendre par la nuit – ce qui est effectivement arrivé -, nous sommes rentrés à Mirepoix par la Voie Verte. Une belle boucle, d'abord sous les gouttes, ensuite sous de beaux nuages, enfin dans la nuit noire, très noire.

J'ai pris des photos un peu au hasard, entre les gouttes, entre les nuages. Je ne sors pas l'APN quand il pleut. L'électronique n'aime pas l'eau. C'est donc un reportage à trous que je consigne ici. Je n'ai pas cherché à photographier des villages, mais seulement à fixer un peu le flux des sensations. La campagne est déserte en cette saison. On goûte le silence, l'espace, le vide. On s'accorde au pas de l'hiver.  

 

 

Sur la route, lorsqu'on se retourne, on voit le clocher de la cathédrale sur fond de neige. La montagne vient à Mirepoix. "Il y a toujours des Pyrénées", dit Raymond Escholier. 

 

 

Ici, à flanc de coteau, une ère agricole, grande comme le plateau de Nazca. Le pittoresque est dans la guérite, posée sur le ciel.

 

 

Là-haut, ce village qui penche, c'est Quarantan. Ce nom sonne de façon plaisante, un peu comme Rome ou Samarcande. Sur la route de Quarantan. Rendez-vous à Quarantan. Tous les chemins mènent à Quarantan… Le nom ici a sa pente. Les mots l'accélèrent. E pericoloso sporghersi… Au bord des mots, au bord du monde, on entrevoit la sagesse.  

"L'homme n'atteint pas tout ce qu'il espère. Les vents ne soufflent pas au gré des voiliers", dit Zahiri de Samarkand dans Le livre des sept vizirs.   

 

 

Quittant la grand-route qui court vers Fanjeaux, nous marchons maintenant dans la direction de Cazal-des-Bayles. A l'entrée de la route, un petit pont de pierre, de même facture que son parèdre de Mirepoix. 

 

 

On reconnait à l'admirable dessin des ailes et des goulottes qui servent à l'écoulement des eaux, ici perdu dans la campagne le grand style du XVIIIe siècle.

 

 

Une ferme du bon vieux temps, avec ses poules, qui font des taches de couleur sur le penchant de la colline. Comme une carte postale animée, adressée à la poste de demain par le Rousseau de L'Emile :  

Je n'irais pas me bâtir une ville en campagne et mettre au fond d'une province les Tuileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contre-vents verts ; et, quoiqu'une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préférerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu'elle a l'air plus propre et plus gai que le chaume, qu'on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureux temps de ma jeunesse. J'aurais pour cour une basse-cour, et pour écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage que j'aime beaucoup. J'aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger… 

 

 

Géométrie du jardin terrestre. Dentelle des arbres.

 

 

Peu avant Bedou, dans la vallée des pommes, un lac, familier des pêcheurs. Point de pêcheurs aujourd'hui, sinon un héron, qui s'est envolé à notre approche.

 

 

A perte de vue, le verger de pommes de Bedou, ou le visage moderne du jardin des Hespérides. Hercule était là. Nous l'avons reconnu de loin en la personne d'un agriculteur, tout petit dans la grande vallée, qui tronçonnait des branches, quelque part dans la pommeraie.  

 

 

Au bord de l'Hers, près de Moulin-Neuf, les grands gousiers des sablières.

 

 

Derrière le pont de fer, c'est Moulin-Neuf. Rien n'a l'air neuf, mais patiné comme un vieux cuivre. Quelques cheminées fument. Point d'autres signes de vie.

 

 

Franchissant maintenant le vieux pont, le beau pont de pierre, je me suis penchée au dessus de l'eau pour voir les piles, qui sont aussi colossales que les colonnes d'un temple grec. 

Filles des nombres d’or, Fortes des lois du ciel, Sur nous tombe et s’endort Un dieu couleur de miel 1)Paul Valéry, Cantique des colonnes, in Charmes, 1922

Le dieu a froid ce soir. Il est tout bleu.

 

 

Comme j'aime les effets de mise en abîme, je n'ai pas manqué de photographier ici l'effet du pont qui se reflète dans l'Hers. 

 

 

La nuit vient comme un loup. En hâte, nous nous engageons sur la Voie Verte, déjà sombre, bientôt noire.

 

 

Sur le coteau, les métairies s'allument. Elles luisent comme des lampes dans les arbres.

 

 

Puis les voitures, seules, nous éclairent, lorsqu'elles passent en contrebas de la Voie Verte.

 

 

Nous cheminons maintenant sur une voie noire.

 

 

La terre sombre dans une nuit d'encre.

 

 

Soudain, sur notre droite, une maison en fête, rutilante comme un Luna Park.

 

 

Les lumières de la Ville !

 

 

Le lycée, comme dans les rêves…

 

 

Le château de Terride et la civilisation électrique…

 

 

Le Rumat ! Ici commence "la petite ville"… "qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile", dit Dorine,

Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile,
Et vous vous plairez fort à les entretenir.
D’abord chez le beau monde on vous fera venir ;
Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
Madame la baillive et Madame l’élue,
Qui d’un siége pliant vous feront honorer.
Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
Le bal et la grand’bande, à savoir, deux musettes,
Et parfois Fagotin et les marionnettes…
2)Molière, Tartuffe, II, 3,

"la petite ville" que moi, j'aime bien.

Notes   [ + ]

1. Paul Valéry, Cantique des colonnes, in Charmes, 1922
2. Molière, Tartuffe, II, 3

1 réflexion sur « Du côté de Moulin-Neuf »

  1. Martine Rouche

    Ce pont du Cazal-des-Bayles est un bijou. La pierre a pris mousse, lichens et patine, les formes arrondies sont agréables à l'oeil, les rigoles et goulotes,  les retours du parapet sont de pures merveilles. S'il y a des châteaux de la Belle au bois dormant, il y a aussi des ponts que l'on croirait dormant depuis plus de cent ans … Rendons grâces, une nouvelle fois, à notre ami Jean Rodolphe Perronnet !

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