Alix André, Maurice Brianchon et l’art du détail

Le jeune homme parcourut du regard la pièce meublée dans le style moderne d'un grand bureau de macassar, d'une bibliothèque, de quelques tables-guéridons, et de plusieurs sièges de cuir. Au mur, faisant face au bureau, une toile de Brianchon égayait seule le panneau vide et nu de son bouquet échevelé à rubans mauves. Malgré ses vibrants coloris, l'ensemble de la pièce, éclairé par deux hautes fenêtres à rideaux de tulle, était sec, glacial…
 
Alix André, La Tornade, p. 16, éditions Tallandier, 1956
 

Ci-contre : Maurice Brianchon, Nature morte aux fruits rouges.
 
Revenant sur les lieux de son enfance ariégeoise, le jeune homme, ou plutôt l'homme jeune, qui est parti soutier sur un bateau à Marseille et qui exploite maintenant "des milliers d'hectares de caféiers et de cacaoyers sur la Côte d'Ivoire", se trouve ici dans la "villa" de son oncle, puissant industriel du textile,  installé à L… Garant sa voiture devant la "grille du parc", il a poussé le "portail de fer", remonté "l'allée de marronniers qui mène à la demeure", reconnu "la pièce d'eau qui miroite au soleil", les "pelouses, avec leurs essences rares", "la grande et aristocratique maison blanche" dans laquelle il a été élevé après la mort de ses parents :

C'était une grande villa blanche, au toit d'ardoises bleutées, aux ferronneries soignées. Sans vains ornements, elle se présentait avec la sobriété, mais aussi l'élégance d'une construction du premier Empire. Au-dessus des ouvertures, portes et fenêtres, des stores jaunes, à demi-baissés, préservaient les appartements de la trop grande lumière et de la chaleur extérieures. Ils flambaient joyeusement sur la façade. Et, devant la terrasse, à peine surélevée de trois marches, se groupaient des meubles de jardin aux coussins de même toile jaune éclatante 1)Alix André, La Tornade, p. 12, éditions Tallandier, 1956 .

Assis dans le bureau de son oncle, le jeune homme se remémore comment, un jour, il a rompu avec cette maison, avec ses études, avec une destinée toute tracée. Après "des années de silence et d'oubli", il répond à l'appel de son oncle, sans connaître la raison d'un tel appel. Par la fenêtre, il voit l'usine, où il n'a point voulu du poste initialement réservé pour lui.

L'usine elle-même dressait, de l'autre côté de la grande route, ses hautes cheminées de briques, ses vastes bâtiments en dents de scie, ses ateliers. En semaine, on entendait parfois, en prêtant l'oreille, le bruit des métiers à tisser en mouvement. Mais aujourd'hui était un dimanche, et rien ne venait troubler le calme et le silence dont s'enveloppait la villa 2)Ibidem, p. 16 .

Fille d'un industriel du textile installé à Lavelanet, Alix André, auteur de La Tornade, évoque ici, sur le mode de la chose vue, l'horizon de vie qui a pu être le sien durant son enfance : la maison de maître ; l'usine," de l'autre côté de la grande route".

 

 

 

La plus célèbre des maisons de maître est à Lavelanet le château des Aulnaies, dit "château Bastide", du nom d'Etienne Bastide, banquier du textile. La construction de cet édifice date des années 1890 3)Cf. La Dépêche, Lavelanet. Les Bastide, une dynastie de banquiers, 16/08/2009 . Alix André s'est sans doute souvenue du château Bastide lorsqu'elle peint la villa de La Tornade. Mais elle figure une villa fictive, faite sans doute à l'image de toutes les maisons de maître de Lavelanet et de Laroque d'Olmes, fusionnées ici comme en rêve.  

 

 

La description de l'usine procède elle aussi d'une recomposition du réel. Alix André a pu se souvenir des grandes usines historiques de Lavelanet. Elle ne dit pas cependant que son roman se passe à Lavelanet, mais seulement à L…, qui pourrait aussi bien être Laroque d'Olmes.

Les jeunes gens traversèrent la cour dans toute sa longueur. Ils dépassèrent les bâtiments neufs, longèrent une longue construction à dents de scie, dans laquelle étaient installées les dernières machines modernes achetées par Terrail et débouchèrent dans une grande prairie en contrebas. La rivière, dont la chute faisait en grande partie tourner l'usine, traversait cette prairie après avoir, durant plusieurs kilomètres, longé la grand-route. Ici, sur le terrain industriel, ses eaux allaient librement jusqu'à la chaussée, du haut de laquelle elles se précipitaient à grand bruit.

A peu près au centre du terrain se trouvait une construction fort ancienne, dépôt de matières au temps où la fabrique n'offrait pas une aussi grande importance et inutilisé depuis longtemps. Comme cette sorte de baraque déparait son usine, bien qu'elle se trouvât derrière celle-ci et ne pût, en réalité, être aperçue que de la prairie elle-même, Charles Terrail avait décidé de s'en débarrasser. En ce moment, debout devant la vieille porte aux planches usées… 4)p. 131 .

Au-delà du stéréotype – la maison de maître, l'usine et ses sheds – l'effet de réel, dans chacune des descriptions, est induit par un détail, visuellement prégnant, qui focalise le regard en un point précis du tableau et le reconduit en ce point au Vrai de la sensation pure. C'est le Vrai de la baraque avec sa "vieille porte aux planches usées", celui de la villa aux stores "jaunes", des meubles de jardin aux coussins de même toile jaune éclatante" ; a fortiori celui du tableau de Brianchon : "une toile de Brianchon égayait seule le panneau vide et nu de son bouquet échevelé à rubans mauves".

Le Vrai  de la sensation, ainsi induit, m'inspire le sentiment d'un bizarre déjà-vu. Quel déjà-vu ?

 

 

 

Je vois le jaune des "stores jaunes" de la villa et celui des "coussins de même toile jaune éclatante"qui habillent les "meubles du jardin", comme je vois le jaune du "petit pan de mur jaune"devant lequel l'écrivain Bergotte, alias Marcel Proust, se dit qu'il eût fallu écrire ainsi, écrire jaune,"petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune", écrire matière, écrire couleur.

Enfin il fut devant le Vermeer, qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune […]. "C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune." […] Il se répétait: "Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune".

Je ne sais rien du tableau de Brianchon accroché dans le bureau de la villa. Je le vois pourtant, je reconnais "son bouquet échevelé à rubans mauves". C'est un Brianchon ! Je ne sais rien non plus de Brianchon. Mais le nom seul de Brianchon suffit à me représenter une matière chaude, lumineuse, briochée. Le Vrai de la sensation pure… Le paradoxe veut ici qu'il ne se trouve ni dans les mots, qui, per se ne contiennent pas le "mauve", ni dans l'oeil, qui, à proprement parler ne voit pas la couleur, mais dans l''imagination qui, requérant l'idée du "mauve", celle de "l'échevelé", celle du "bouquet", me représente sur le mode synoptique un "bouquet échevelé à rubans mauves". L'imagination, dit Kant, est un "art caché" (Kant, Critique de la Raison pure, A 141, B 180)) qui opère ici dans sa chambre obscure la révélation de ce rien d'étant et cependant étant, le "bouquet échevelé à rubans mauves", dont la couleur m'atteint de cette façon mystérieusement sensible que Philon d'Alexandrie prête au "bruit d'un coquillage au fond de la mer".

Cet éclat du mauve qui s'échevèle sur le mur d'un bureau "sec, glacial", du jaune qui "flambe" sur la façade sobrement élégante d'une demeure Premier Empire, a ici valeur de signal. Il fait lever physicaliter le désir de la "tornade" annoncée par le titre du roman, d'où, sur le mode de la libido videndi, le besoin de voir ce qui, derrière les "meubles de jardin aux coussins de toile jaune", derrière les "stores jaunes, à demi-baissés", et alentour du "bouquet échevelé aux rubans mauves", se réserve hors-champ.  

D'où viennent ce jaune ? ce mauve ? Qui les a choisis ? Qui a voulu  cet éclat sur le mur "sec, glacial", du bureau, sur les stores de la façade un peu triste et sur les meubles de jardin ?

Terrail [l'industriel] avait perdu très tôt sa femme, beaucoup plus jeune que lui, et san foyer eût été fort triste sans la présence de deux enfants qu'il adorait 5)Ibid. p. 9

Mu par la couleur dans le sens du vivant, de l'ouvert, du libre, Pierre Maurac, le jeune homme qui revient sur les lieux de son enfance ariégeoise et qui attend son oncle dans le bureau "sec, glacial", tourne soudain son regard vers la fenêtre :  

Pierre Maurac parcourut du regard l'allée comme s'il s'attendait à y voir fleurir un coquelicot rouge… 6)p. 9

Le rouge d'un coquelicot dont on se souvient peut-il déclencher, en vertu de l'effet papillon, une tornade ici maintenant au bout de l'allée ?

La question, ainsi posée, ne figure pas dans le roman d'Alix André. Mais elle se déploie à la façon d'un jeu de couleurs dont le tableau de Brianchon fournit  les valences premières et dont le coquelicot concentre, comme chez Corot, la force vivante.

 

 

Ci-dessus : Jean Baptiste Camille Corot, Souvenir de Coubron, détail, 1872.

 

 

Roman et peinture entretiennent dans l'art du détail une proximité mystérieuse. L'imagination, reine des facultés, ménage en abîme l'étonnant effet de correspondance en vertu duquel le rouge du coquelicot dont se souvient Pierre Maurac au début du roman d'Alix André exerce la même fonction augurale que le bleu de l'arbre dressé au-dessus du bief peint vers 1960 par Maurice Brianchon.

Ut pictura poesis… dit-on d'après les mots d'Horace.

 

Ci-dessus : Maurice Brianchon, Le bief sur la Dronne en Dordogne.

 

A lire aussi :

Originaire de Lavelanet, Alix André, une romancière à succès
Notre=Dame des neiges – Le premier roman d'Alix André se passe en Ariège

Notes

↑ 1. Alix André, La Tornade, p. 12, éditions Tallandier, 1956
↑ 2. Ibidem, p. 16
↑ 3. Cf. La Dépêche, Lavelanet. Les Bastide, une dynastie de banquiers, 16/08/2009
↑ 4. p. 131
↑ 5. Ibid. p. 9
↑ 6. p. 9

2 réflexions sur « Alix André, Maurice Brianchon et l’art du détail »

  1. Martine Rouche

    Tout est dit, et ô combien brillamment ! Je retrouve dans ton post tout ce qui fait ta    " patte " (ou ta pâte, pour rester dans la peinture …),  qui nous emporte toujours dans un tourbillon de références, d'analogies, de traverses … Je n'ai pas dit " une tornade " … Quel bonheur !

  2. Martine Rouche

    " En 1934, Brianchon cédait à l'Etat une nouvelle toile : L'Atelier. C'était une nature morte. Des fruits, dans une coupe, sur un guéridon couvert d'un tapis à pampilles. Brianchon, fidèle à lui-même, s'abstenait de faire le portrait composé d'une famille de fruits, subordonnant à ces vedettes le reste du tableau. Non, sur le mur du fond, les chaises qui s'y adossent, le parquet, bref, tout ce qu'on aperçoit par cette espèce de fenêtre qu'est un cadre, concourait au même titre à la symphonie colorée. Par ce souci de rien n'affecter d'un coefficient spécial, Brianchon brave le risque d'être traité de " décorateur ". Mais, au fait, quand il répand à travers son rectangle toutes ces jolies teintes framboise tachetées de chrome, ces rouges foncés striés de blanc, ces azurs ocellés de jade, sans hiérarchiser leurs motifs, agit-il bien autrement que M. Ingres ? M. Ingres a-t-il accordé plus d'importance au visage de Mme Rivière qu'au liséré de citronnier incrusté dans l'acajou de son sofa, qu'aux broderies de son châle, aux reflets de ses bagues ? Certes, M. Ingres ciselait toutes ces beautés avec une patience chinoise, tandis que Brianchon les utilise d'une main plus pressée. Mais il n'eût certainement pas repoussé l'idée qu'un tableau, parmi ses devoirs, a celui de    " décorer " aussi. Et parfois de charmer."
    (Maurice Brianchon, par Robert Rey, collection Les maîtres de demain, dirigée par Francis Carco, Sequana éditeur, Paris, 1943, p. 26, 27.)

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