Au soleil couchant, toi qui vas cherchant…

 

Hier, profitant de la lumière vermeille, nous sommes partis à pied de Mirepoix jusqu'à Mazerettes. Il faut se mettre en route de bonne heure ; en cette saison, la nuit tombe vite. A 15 h 30, le soleil descend déjà. Pour se rendre à Mazerettes sans passer par la grand-route, on emprunte l'ancien "chemin de Mirepoix", qui circule à flanc de montagne, sur la rive droite de l'Hers, dans la direction de Belpech, Villefranche de Lauragais.

On gagne d'abord le pont sur l'Hers, et tandis qu'on chemine au-dessus de l'eau, on a le temps de scruter, par-dessus le parapet la haute silhouette du château de Terride, la tour, la maison au fronton triangulaire, la chapelle, visible seulement en automne et en hiver, quand les feuilles des arbres sont tombées.  

 

 

Passé le pont sur l'Hers et arrivé à la Pierre Blanche, on prend à gauche la D 625, on marche quelques dizaines de mètres, puis on tourne à droite vers Bartas,  on traverse le village de Bartas, et parvenu au bout du village, à l'endroit où s'alignent les containers poubelles (oui, oui), on s'engage dans le sentier qui s'ouvre en contrebas du dépôt de containers (oui, oui), et l'on n'a plus qu'à marcher droit devant sur cette voie oubliée.

Ci-contre : la Pierre Blanche, vue depuis l'entrée de la D 625 ; derrière la Pierre Blanche, vue sur l'entrée de route de Carcassonne, Limoux.

 

 

On chemine d'abord à la lisière des champs, sous le grand ciel, les monts au loin. La flèche de la cathédrale figure ici le centre du monde habité.  

 

 

Plus loin, dans la campagne désertée, un poteau d'allure penchée, témoin d'on ne sait quel arrière-monde totémique, relaie le chant des pistes électriques.  

 

 

Bruce Chatwin, qui voyageait alors en Australie, parle des songlines propres au territoire des Aborigènes comme d'une figure paradigmatique de notre rapport au monde. 

J'avais le sentiment que les itinéraires chantés ne se limitaient pas à l’Australie, mais constituaient un phénomène universel, le moyen par lequel les hommes marquaient leur territoire 1)Bruce Chatwin, Le chant des pistes, 1987.

Partout, dans le champ des forces en travail, les hommes s'appliquent à tirer des lignes, i. e. à dresser la carte d'un territoire qui leur soit proprement habitable. 

 

 

Les grands pylônes, dont la tête au ciel est voisine, participent de l'emprise cartographique qui, ici comme ailleurs, a rendu le territoire habitable. Mais le territoire ainsi rendu habitable recouvre-t-il la plénitude d'espace auquel nos sens aspirent, en vertu de leur simple postulation terrestre ?

Le ciel se charge de nuages à l'instant où cette question m'affleure. 

 

 

Le sentier se rétrécit. On chemine maintenant entre deux haies d'arbres. Des ronces, ça et là, obstruent le passage. Entre Bartas et Senesse, plus personne, visiblement, n'emprunte ce chemin. Au train où la nature gagne, celui-ci se perdra bientôt. 

 

 

A mi-chemin du sentier qui se perd dans les ronces, on remarque au passage ce portail, digne de la Belle au bois dormant, qui n'ouvre sur aucun château, mais seulement la colline, le ciel, et puis rien.

Le sentier débouche sur le gué de Senesse. En ce temps de sécheresse, on passe à pied. Il faut sinon sauter de plot en plot. On traverse ensuite le joli village de Senesse, moins rupin que celui de Bartas, mais plus charmant, en ses atours anciens. 

Après Senesse, le sentier, estampillé cette fois GR 7, s'élargit, redevient commode, plaisant au pied avec son lit de feuilles mortes, qui bruissent sous les pas comme un papier qu'on froisse. 

 

 

Juste avant d'arriver à Mazerettes, on longe sur l'arrière le "château", ancienne résidence d'été des évêques de Mirepoix. L'état des lieux surprend.

 

 

Par-dessus le mur du parc, un peu partout écroulé, on aperçoit entre les arbres un vieux puits. Au débouché du sentier, on contourne cette barbacane, seul vestige du système défensif du "château, qui était jadis, dit la chronique, "faict à boullevars, créneaulx, canonniéres et barbacanes".

Traversant la route, du côté de l'église, j'ai cherché dans le cimetière la tombe de Madame Arnaud, morte vers 1901, modèle de "la petite Madame Lestelle", l'héroïne mélancolique du roman de Raymond Escholier, Dansons La Trompeuse. Je ne l'y ai pas trouvée. Peut-être s'agit-il de l'une de ces tombes renversées, dont la façade devenue illisible échappe désormais à toute identification. 

 

 

Plus bas sur la route, en dessous de l'église, une ruine dont personne ne sait plus rien s'accroche au penchant de la colline.

 

 

Après avoir contourné la barbacane, on redescend vers la grand-route.

Une fois arrivé sur la grand-route, marchant dans la direction de Mirepoix, on passe devant l'entrée principale du "château" de Mazerettes. Raymond Escholier, dans Dansons La Trompeuse, évoque magnifiquement la grande allée, la façade blanche… 

 

 

Dernière vue du "château", avant de prendre le chemin du retour vers Mirepoix.

 

 

Le soleil décline sur le plan de l'écliptique. Les ombres à longs plis descendent des montagnes.

 

 

Parvenu à la hauteur du chemin qui monte de la grand-route vers Senesse, si l'on prend à droite le sentier qui s'enfonce dans le breil, on arrive au bord de l'Hers. Nous y sommes allés. Mais comme nous avons trouvé au bord de l'eau une voiture zarbi, sans chercher à en savoir davantage, nous avons fait demi-tour.

Puis nous sommes remontés à Senesse, nous avons repassé le gué et cheminé derechef parmi les ronces, sans rien voir d'autre qu'un massacre de plumes dans l'herbe, et une queue en fourrure qui s'enfuyait dans le hallier. 

 

 

Nos ombres s'agrandissaient encore. La tête des pylônes était au ciel de plus en plus sombrement voisine.

 

 

 

Descendant de Bartas, nous arrivions en vue de Mirepoix, lorsque un bruit mécanique s'est levé. C'était, dans une gloire de poussière, un engin qui moissonnait et battait les derniers maïs.

 

 

Puis nous avons vu l'or du maïs qui s'écoulait en flots pressés dans la trémie.

 

 

Nous avons encore vaguement distingué la fontaine des Cordeliers dans sa solitude.

 

 

Un pêcheur, sous le pont de l'Hers, s'attardait dans le crépuscule.

 

 

Au soleil couchant,
Toi qui va cherchant
      Fortune,
Prends garde de choir ;
La terre, le soir,
      Est brune
2)Victor Hugo, Chanson d'Elespuru, in Cromwell, IV, 2.

 

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Notes   [ + ]

1. Bruce Chatwin, Le chant des pistes, 1987
2. Victor Hugo, Chanson d'Elespuru, in Cromwell, IV, 2

1 réflexion sur « Au soleil couchant, toi qui vas cherchant… »

  1. autissier colette

    Merci christine.  Tous ces exposés magnifiques m'enchantent. J'ai l'impression d'être à vos côtés!  Même sans les photos on devine à travers votre prose l'endroit où vous mettez les pieds, et où surtout vos yeux se posent. Merci encore – amitiés – colette

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