Choses vues sur des carreaux de ciment

« Si tu regardes des murs marqués de taches, ou faits de pierres multicolores, avec l’idée d’imaginer quelque scène », dit Léonard de Vinci, « tu y trouveras par analogie des paysages au décor de montagnes, rivières, rochers, arbres, plaines et collines de toutes sortes. Tu pourras y voir aussi des batailles et des figures aux gestes vifs et d’étranges visages et costumes et une infinité de choses ».

Cet effet d’analogie, le hasard nous y expose partout. Il suffit d’être et de se laisser appeler par le visage que les choses tournent silencieusement vers nous.

Voici ce que j’ai vu sur de vieux carreaux de ciment, naguère recouverts d’un vilain lino et, dixit le maçon, voués à la décharge…

 

Ce visage et cette silhouette gracieuse, j’ai le sentiment de les avoir déjà vus. Mais où ? Je vois une jeune femme en costume, coiffée d’un petit chapeau à la niçoise… Quoique, autrement regardée, je lui trouve un profil médiéval, ou encore, associé à l’oeil noir, un air brisé de Dora Maar…

 

La brisure se trouve figurée par une veine laiteuse qui brouille l’axe du visage et rend dissociables deux aspects de la jeune femme. D’un côté, le visage est lisse, pensif. De l’autre, comme vitriolé, il demeure illisible. Quel mal étrange ronge, au point de la fendre, la face taciturne de la belle inconnue ? Le temps, la difficulté d’être soi, les chimères absentes ?

 

 

Picasso, Dora Maar au chat, 1941 ; Picasso, portrait au crayon de Dora Maar.

 

Je vois ici un plongeur, ou un acrobate qui exécute un numéro de trapèze volant. Je le reconnais au mouvement, saisi à l’instant où la chute s’envole, où la chevelure flambe sous l’effet de la poussée aérienne. Ce ludion me fascine depuis toujours. Figure lumineuse du Plan Originel, il renaît d’âge en âge, depuis la Tombe du Plongeur jusqu’aux variations fildeféristes de Calder.

 

Ci-contre, détail de la Tombe du Plongeur : scène peinte, vers 480 avant J. C., sur la dalle de calcaire qui formait le couvercle d’une tombe à ciste découverte à Paestum, Italie.

 

Ci-contre, à gauche : Seurat, Au cirque, 1891 ; à droite : Mirò, Constellations, L’étoile du matin, 1940.

 

Ci-contre, à gauche : Matisse, La Chevelure, papier découpé, 1952 ; à droite : Calder, Yellow Whale, sheet metal, wire, and paint, 1958.

 

Pente de la rêverie ou hasard objectif, je me suis souvenue que Suzanne Valadon fut un moment trapéziste avant de devenir peintre. Elle faisait la voltigeuse au cirque Molier. Puis elle tombe, et elle doit à la chute tour à tour sa carrière de modèle, l’aventure avec Toulouse-Lautrec, enfin la peinture. Je la vois soudain tout à la fois, jeune, sombre, fermée, et lasse, flétrie, proche déjà de sa vieille mère, peinte en 1912 par Edmond Heuzé.

 

Veuve de Léger Coulaud, forgeron-mécanicien et faussaire, avec qui elle a déjà eu deux enfants et qui est mort au bagne, Magdeleine Célina Valadon, lingère, met en monde en 1865, à Bessines, Marie-Clémentine Valadon, alias Suzanne Valadon, née de père inconnu. En 1870, Magdeleine Valade s’installe avec sa fille à Paris, impasse Guelma (Montmartre). Elle travaille comme femme de ménage et repasseuse. Elle meurt en 1818, après avoir fait domicile commun avec sa fille, toute sa vue durant.

 

Dans Montmartre, hier et aujourd’hui, Jean-Emile Bayard décrit en 1925 l’ambiance du quartier : « Vivait à cette époque à Montmartre une population féminine médiocre et débauchée, sale et criarde, beaucoup de faux modèles, entôleuses le soir. A la place Pigalle, se tenait le rendez-vous de tous les modèles ; il y avait des Jésus et des Christ, des Saint Jean » et des Saint Pierre, des Vierges et des anges de tous les sexes, de tous les âges et de tous les prix. La grisette de Montmartre m’est toujours apparue introuvable, sans doute se réfugiait-elle dans les bars de la rue Lepic, attendant les clients. Avec elle, vivaient le plus souvent les pseudo-rapins, sans moyens d’existence précis. […] C’est de l’époque où elle [Marie-Clémentine Valadon] posait pour Renoir que date l’autoportrait au pastel, aujourd’hui au musée d’Art Moderne de la Ville de Paris » 1)http://www.utrillo.com/pdf/biographie_valadon.pdf ..

 

Soeur de misère de La Goulue, de la Môme Fromage, de la clownesse Cha-U-Kao et autres bêtes de cirque, la petite Marie-Clémentine Valadon, 15 ans, trapéziste, témoigne du chien conquérant – chienne de vie ! chien de ma chienne -, qui animait cette « population féminine médiocre et débauchée, sale et criarde » dont parle Jean-Emile Bayard.

Ci-contre : Toulouse Lautrec, La clownesse Cha-U-Kao, 1896

 

Edgar Degas, en 1879, peint Miss Lala au Cirque Fernando. Toulouse-Lautrec, en 1899, peint La danseuse de corde. J’aime à croire qu’ils souviennent ici de la petite Marie Clémentine Valadon trapéziste, qu’ils ont découverte au cirque Molier, ensuite bien connue.

 

 

A gauche : la Môme Fromage ; à droite, Cha-U-Kao.

 

 

A gauche : La Goulue et Valentin le Désossé en 1892 : à droite : La Goulue vieillie devant sa roulotte, à la Foire du Trône (1910).

 

J’ai vu sur un carreau de ciment la figure flamboyante du moment où, échappant au poids des jours, au long savoir de la mort lente, l’âme funambule s’envole, virevolte, sous le chapiteau de quel cirque ?

 

J’ai vu sur un autre carreau l’absence des chimères, la blessure qui gagne, la lumière qui s’éteint.

Drôles de visions, drôles de pensées, inspirées par le dessin d’un vieux carrelage que j’avais décapé l’hiver dernier sans lui prêter autrement attention. Il y a sans doute, dans la courbure de l’espace-temps, un quantum nécessaire au déploiement de la puissance imageante.

 

Matisse dit qu’on devrait voir toutes choses « comme si on les voyait pour la première fois », bref qu’il faut « voir toute la vie comme lorsqu’on était enfant ». « Les habitudes acquises […] sont, dans l’ordre de la vision, ce qu’est le préjugé dans l’ordre de l’intelligence ». A ce titre, il conseille d’oublier les « images toutes faites », les feuilles d’acanthe sur les chapiteaux corinthiens, « toutes les roses peintes » 2)Henri Matisse, « Il faut regarder toute la vie avec des yeux d’enfants », Centre Pompidou, Monographies des grandes figures de l’art moderne, Dossiers documentaires sur les collections du Musée national d’art moderne ; propos initialement recueillis par Régine Pernoud dans Le Courrier de l’U.N.E.S.C.O., vol. VI, n°10, octobre 1953 .

Il me semble à moi que les images ne sont jamais « choses faites », que les « roses peintes » ou les feuilles d’acanthe sur les chapiteaux corinthiens » participent du visage qu’ici ou ailleurs, la rose et l’acanthe tournent sans pourquoi 3)« La rose est sans pourquoi », dit Maître Eckhart vers nous.

Je tiens qu’il n’y a de vérité que singulière et mouvante, indissociable du fonds de phantasia sous l’auspice duquel nous lisons le monde. Toujours en balance, toujours à venir, le sens des images qui nourrissent notre fantaisie, se découvre, de façon furtive, au regard du sans pourquoi qui lui assigne une limite d’horizon et, par là, l’autorise au possible de son déploiement soudain en une multiplicité de configurations radieuses, chaque fois nouvelles.

Comme on parle du bois dont on fait les flûtes, je parle ici de la substance image comme fondement ou raison de notre rapport au Vrai. Loin de Platon. Loin de la raison raisonnante et du positivisme régnants. Loin des empires.

 

1 réflexion sur « Choses vues sur des carreaux de ciment »

  1. Martine Rouche

    Je suis passée, comme très souvent, j’ai vu, j’ai lu, j’ai été vaincue! Il me faut le temps de me familiariser avec tes références et le chemin (progress, en anglais, m’irait bien)sur lequel tu nous emmènes. Tu appelles des images et des artistes, c’est toujours d’une acuité incroyable, je souscris, mais il me faut revenir. A plus tard!Merci à toi!

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