L’armoire aux reliques de l’église Saint Pierre de Venerque

 

Fondée au XIe siècle, remaniée aux XIIIe et XIV siècles, puis à l'époque contemporaine, l'église Saint Martin, qui a été d'abord un prieuré bénédictin, fait aujourd'hui l'objet d'une grande restauration et d'une nouvelle campagne d'étude. Elle se trouve en ce moment ceinte d'échafaudages, et au pied de ces derniers, cernée de voitures. J'ai préféré, sans malice, reproduire ci-dessus quelques vues plus anciennes sur lesquelles l'édifice demeure exempt des impedimenta actuels.

Entreprise par l'université de Toulouse, la nouvelle campagne d'étude a permis de reconstituer les différentes étapes de l'histoire, longue et complexe, de cette église. Edifiée au XIe siècle, la base en pierre jaune correspond au sanctuaire initial. Celui-ci comportait une seule nef. Il était doté d'une couverture en briques rouges, posée à plat sur l'extrados de la voûte. L'édifice bénéficie au XIIIe siècle d'un prolongement sur ses ailes ainsi que d'une surélévation qui, réalisée par-dessus la couverture initiale, a permis, de façon exceptionnelle, la conservation de cette dernière. L'adjonction des bas-côtés et du clocher-mur date du XVIe siècle. Celle de l'appareil fortifié, de style néo-médiéval, qui hérisse le ciel, est l'oeuvre de Jacques Jean Esquié, architecte toulousain, disciple de Viollet-Le-Duc. 

 

 

Le sanctuaire abritait jadis des reliques, dont celles de Saint Phébade (IVe siècle), évêque d'Agen, ami de Saint Hilaire de Poitiers, champion de la lutte contre l'arianisme et contre les empereurs romains. Cette partie plus ancienne de l'édifice a été construite en pierre, matériau noble, symbole de pérennité, digne à ce titre d'accueillir les restes des saints les plus illustres. 

 

 

On a longtemps cru que le chevet de l'église donnait jadis sur une petite chapelle, sachant qu'on distingue la forme possible d'une porte, enclose dans les pierres du mur. L'étrange volume qui obstrue l'emplacement de cette porte fantôme serait en l'occurrence le fruit d'un ajout, motivé plus tard par le souci de ménager un effet de symétrie entre le mur central et le mur de gauche, pourvu d'un élément de contrefort, fait pour l'oeil à la façon d'un lésène ou d'une bande lombarde. 

Il ressort de l'étude menée l'université de Toulouse que l'étrange volume en question constitue la partie arrière de l'armoire murale dans laquelle se trouvaient jadis les reliques.

Les voitures masquaient l'autre jour ce mur-armoire, si longtemps refermé sur son propre secret. Constatant que j'avais photographié des voitures, je les ai supprimées, pfft ! Et sensible au mystère des silhouettes vues de dos, des visages fermés, des coffres sans serrure, j'ai cédé à la tentation de le faire paraître sur la photo, dans le style de la peinture ou comme dans les rêves.  

 

Tandis que je contemplais le dos de l'armoire aux reliques, le démon de l'analogie me représentait une toile de Chirico, sur laquelle, garée dans l'ombre au pied d'un édifice, une remorque, ou un wagon, sorte d'armoire roulante, s'est ouverte, sans qu'on puisse rien voir du contenu qu'elle abrite.

La toile date de 1914. Elle s'intitule Mystère et mélancolie d'une rue.

Cette impression de mystère et de mélancolie, je l'ai eue au chevet de l'église Saint Pierre, devant le dos de pierre de l'armoire aux reliques. Le mystère et la mélancolie de cette armoire tiennent au vide, au noir de four qu'on appréhende d'y trouver, et plus originairement encore à l'oubli de la raison pour laquelle, aujourd'hui comme hier, on éprouve la curiosité de l'ouvrir.  

Toute armoire se prête ainsi, sans jamais s'y donner, à la forme de nos désirs. Ou alors, elle s'y donne d'une façon qu'on n'attend pas. Derrière le wagon de Chirico, en 1914, tandis qu'une fillette joue tranquillement au cerceau sur la place, une ombre se profile… Au fond de l'armoire aux reliques, qu'est-ce qu'il y a ?

 

 

A l'intérieur de l'église, Saint Pierre, du haut de son vitrail, veille sur l'armoire aux reliques, fermée par une grille d'or. Le contenu de l'armoire demeure masqué par un rideau de dentelle pourpre.

Au fond de l'armoire aux reliques, qu'est-ce qu'il y a ?… qu'est-ce qu'il y a ? 

L'écho se perd dans la profondeur du temps.

Le caractère antiquisant du décor architectural et le style carolingien des peintures murales contribuent ici à l'effet d'aura qui plane sans pourquoi alentour de l'armoire close. Ainsi regardée, dans la profondeur mythologique du temps dont on ne se souvient plus, l'armoire aux reliques revêt, en vertu justement de sa fermeture, l'inquiétante étrangeté du sens qui à la fois se perd et ne se perd pas. C'est là, au demeurant, le propre de l'objet patrimonial, son pouvoir, l'énigme du signe qu'il nous adresse inlassablement.    

 

 

Lié au sentiment de la perte, ici à la nostalgie des croyances que l'on ne partage plus, l'effet d'aura se déploie de façon mystérieuse dans la sourde harmonie du décor peint, l'étrangeté des figures qui hésitent entre l'antique et le médiéval, le fantastique et le sacré, l'air de force sauvage qui anime le personnage de Saint Jean Baptiste dans le désert…     

 

 

J'ai visité l'église Saint Pierre de Venerque en compagnie d'un groupe réuni par Bernard Seiden, directeur de la revue Midi-Pyrénées Patrimoine. Venue à l'invitation de ce dernier, une étudiante de l'université de Toulouse, co-auteur d'un travail de recherche entrepris sous la direction de son professeur Pascal Julien et consacré à la dite église, nous a présenté les résultats de cette étude importante. Celle-ci, dans le même temps, a fait l'objet d'une publication dans Midi-Pyrénées Patrimoine. Les curieux pourront donc s'y reporter. 

Le portail européen Patrimoines en Midi-Pyrénées  dédie par ailleurs un dossier très fourni à l'église Saint Pierre de Venerque. Il rassemble dans sa photothèque 226 vues de cette église singulière. Les vues anciennes étonnent par l'état de délabrement qu'elles révèlent. On mesurera sur place l'importance des travaux de restauration déjà réalisés. On mesurera également la charge d'aura qui demeure attachée à cet édifice, indépendamment des nombreuses modifications qu'il a connues depuis le XIe siècle.  

2 réflexions sur « L’armoire aux reliques de l’église Saint Pierre de Venerque »

  1. Martine Rouche

    Ainsi regardée, dans la profondeur mythologique du temps dont on ne se souvient plus, l'armoire aux reliques revêt, en vertu justement de sa fermeture, l'inquiétante étrangeté du sens qui à la fois se perd et ne se perd pas. C'est là, au demeurant, le propre de l'objet patrimonial, son pouvoir, l'énigme du signe qu'il nous adresse inlassablement.  
    Puis-je, une nouvelle fois, te remercier pour un texte d'une telle densité ?  Les lignes reproduites supra m'accompagneront très particulièrement ce jour. Merci à toi.

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