Escarlata Circus, cucurucho et lancer de couteaux

 

Escarlata Circus, ce week-end, avait planté son chapiteau à Martres-Tolosane, sous une pluie battante. Pourquoi Martres-Tolosane, plutôt que Mirepoix, Lavelanet, Foix ou Toulouse ? C'était, ai-je lu, à l'invitation des Pronomade(s) en Haute-Garonne. La Haute-Garonne a bien de la chance. Mais qu'importe ? D’où venaient-ils ? De Catalogne. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ?

Ils, c'est la troupe Escarlata Circus, qui jouait Devoris causa, un spectacle de "cirque objets", – rien à voir avec la programmation orientée objets, quoique… Le cirque programme, lui aussi, ses effets, et il s'applique à les déployer avec une précision chaque fois millimétrique. Or, si, dans ce cadre millimétriquement déterminé, nombre de cirques perpétuent la grande tradition des animaux qu'on apprivoise, d'autres cirques, plus nouveaux, dédient la poésie de leurs figures à l'espèce, familière croyons-nous, des objets auprès desquels nous vivons et dont nous usons sans y voir malice. Escarlata Circus, qui a reçu en Catalogne le prix national du cirque, montre dans Devoris causa  à quoi on joue dans sa cuisine lorsque, comme Lui et Elle, on entreprend de préparer un innocent plat de légumes…  

 

 

Elle paraît, monte sur une chaise et s'affaire à suspendre le panneau qui signale l'Entrada de la cuisine. C'est une petite dame d'allure maussade, coiffée de nombreuses barrettes qui maintiennent ses cheveux bien tirés. On verra par la suite comment elle quitte cet air rechigné.

 

Nous la suivons sous le chapiteau. Lui, son homme, se tient déjà derrière le fourneau. Coiffé d'une lampe étrange, dont la hampe flexible fait en avant de sa tête une sorte de lampadaire, ou encore comme l'antenne d'un hanneton géant, Lui puise dans un plat de légumes frits de quoi garnir un à un des cucuruchos en papier que Elle nous distribue, sans pour autant lâcher le moindre sourire. Lui, de son côté, fait un peu peur, avec son drôle de regard, qui luit derrière de grosses lunettes, son grand corps, son pantalon qui tombe, sa brusquerie soudaine, son sourire équivoque.  

 

Munis du cucurucho et de son petit en-cas de légumes, bienvenu par temps de pluie et de vent, nous nous installons sur la double rangée de bancs qui cerne la piste. 

Sur les bancs, nous trouvons des petites cuillères, bien pratiques pour attraper les légumes au fond du cucurucho.

Goûtons voir. C'est du chou, mêlé d'autres légumes encore, le tout relevé d'oignons. C'est très bon.

Attention ! Lui ramasse ensuite les petites cuillères. Una, dos, tres… Il en manque quatre ! Le spectacle a déjà commencé. On n'imagine rien de ce qui va suivre…

 

Le chapiteau est tout petit, 80 places seulement. On se trouve donc, chacun à sa place, à la fois bien à même de les voir, Elle et Lui, et bien à même d'être vu par eux deux. On se sait, on se sent regardé par ces personnages, alors même qu'en vertu de l'illusion théâtrale ceux-ci vaquent dans leur cuisine à leurs propres affaires, des affaires de légumes et de couteaux, censément hors de toute vue. Il s'en suit de façon troublante que l'on ne peut jouir ici du statut de spectateur-voyeur sans remarquer dans le même temps qu'il y a anguille sous roche, que l'affaire est au vrai tout autre qu'on croit, qu'on est le tertium quid d'un jeu qu'on ignore, et qu'on joue dans ce jeu le rôle de celui qui tient la chandelle, alias celui de l'acteur de bonne foi. On reconnaît alors le principe du théâtre dans le théâtre, dont l'enjeu délicieusement troublant se trouve signifié, sans qu'on le sache, dès la distribution des cucuruchos.  Comprenne ici qui pourra. L'enjeu se découvre au fil du spectacle. Je ne le dévoile pas.

Diverses séquences musicales, comme les cartons du cinéma muet, viennent renforcer le suspense. Elle et Lui pendant ce temps jouent quasiment sans paroles. Quelques onomatopées suffisent. Quelques cris. D'allégresse, de ravissement, ou de la bête. Elle et Lui composent un couple à la Laurel et Hardy, mâtiné de Julietta Massina et d'Anthony Quinn dans La Strada. Ce sont des clowns de génie. Ils jouent de l'expressivité de leur corps, de leur visage, de leur regard comme d'autres jouent de l'accordéon. On voit paraître, non sans crainte, l'animalité, d'abord par bouffées, contenue ou dissimulée, ensuite sans masque, avec des éclats paroxystiques. L'animalité toutefois est ici humaine, trop humaine, doublée d'un velours de cruauté naïve, d'une soie d'enfance, – on la reconnaît, on la partage, on en joue tout pareillement. Drôle de partage. Drôle de jeu. Devoris causa. C'est le titre du spectacle. Il dit tout. Elle et Lui narrent sans paroles un conte cruel, joyeusement cruel.

 

 

J'ai adoré ce spectacle. Après la représentation, je suis allée saluer les artistes. Nous nous sommes embrassés. Sous la pluie. Ils ne m'ont pas dévorée.