Monthly Archive for janvier, 2010
C’était une maison rose – Retour sur le futur
Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
Change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel)…1
Hier, à Pamiers, je remontais l'ancienne rue du Collège et ces vers me revenaient en mémoire. Ils datent de l'époque du baron Haussmann et de la transformation de Paris, – "Paris embelli, Paris agrandi, Paris assaini".
Je remontais l'ancienne rue du Collège, oui, car je n'ai pu m'empêcher de retourner sur le lieu de la destruction. Je me ressouvenais de la chanson…
C'était un petit jardin
Avec une table et une chaise de jardin
Avec deux arbres, un pommier et un sapin
Au fond d'une cour à la Chaussée-d'Antin
Mais un jour près du jardin
Passa un homme qui au revers de son veston
Portait une fleur de béton…2
Malte Laurids Brigge, alias Rainer Maria Rilke, s'installe un jour de septembre rue Troullier, à Paris. Il sort, il regarde : C'est donc ici que les gens viennent pour vivre ?
Il raconte :
Voilà ce que j'ai vu.
Croira-t-on qu'il y ait de pareilles maisons ? [...] Maisons ? Mais, pour être précis, c'étaient des maisons qui n'étaient plus là. Ce qu'il y avait, c'étaient les autres maisons, celles qui s'étaient appuyées contre les premières, les maisons voisines, [...] le sol encombré de gravats et la paroi dénudée. Je ne sais pas si j'ai déjà dit que c'est de cette paroi que je parle. Ce n'était pas, à proprement parler, la première paroi des maisons subsistantes (comme on aurait pu le supposer), mais bien la dernière de celles qui n'étaient plus. On voyait sa face interne. [...] J'ai dit, n'est-ce pas, qu'on avait démoli tous les murs à l'exception de ce dernier. C'est toujours de celui-ci que je parle. On va penser que je suis resté longtemps devant ; mais je jure que je me suis mis à courir aussitôt que je l'eus reconnu. Car le terrible, c'est que je l'ai reconnu. Tout ce qui est ici je le reconnais bien, et c'est pourquoi cela entre en moi aussitôt ; comme chez soi.3
Je le cite, car on ne saurait dire mieux la terrible banalité de la destruction : "Tout ce qui est ici, je le reconnais bien…" "C'était ainsi, voilà tout", ajoute Malte Laurids Brigge. "L'important était que l'on vécût. Oui, c'était là l'important".
La terrible banalité de la destruction… D'aucuns disent que "rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme".
D'autres, comme Baudelaire, ont pour étrange destin de vivre dans l'invisible des choses dont ils se souviennent :
Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N'a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
D'autres encore, comme Ronsard, tranchent dans le vif : La matiere demeure, et la forme se perd.4.
La terrible banalité de la destruction… De cette terrible banalité-là, on ne sait pas si elle appartient au visage de la fin ou à celui du recommencement.
A lire aussi :
A Pamiers – C'était une maison rose…
Visite à la chapelle du Carmel de Pamiers
- Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, LXXXIX, Le Cygne [↩]
- On aura reconnu la chanson de Jacques Dutronc. Les paroles sont de Jacques Lanzmann. Elles datent de 1972. [↩]
- Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge, 1910 [↩]
- Ronsard, Elégies, XXIII, Contre les bucherons de la forest de Gastine, 1560 [↩]
Hommage aux Pyrénées – 13e journée d’hiver de l’histoire locale à Mirepoix
J'y étais, et c'est comme si tous ensemble nous avions passé la journée au grand air. Du piémont aux cimes, du Chalabrais au Béarn, de la forêt aux glaciers, nous avons vu du pays, partagé des histoires, et approché un peu, depuis notre modeste plaine, le secret de la passion pyrénéiste. "Une journée de rêve", m'a dit une amoureuse des Pyrénées, venue tout exprès de Pau.
Avec cet Hommage aux Pyrénées, Mirepoix a eu hier, de 9 heures à 18 heures, sa folle journée, avec deux conférences : Vie et mort des piémonts – Des zones sensibles à la désertion, par Eric Fabre, maître de conférences à l'université de Provence, chercheur au Centre de Recherche d'Histoire Quantitative de l'université de Caen ; puis Henry Russell et les Pyrénées : de l'exploration des sommets aux fastes du Vignemale, par Monique Dollin du Fresnel, directrice des bibliothèques de Sciences Po Bordeaux, chargée d'enseignement à l'université de Bordeaux, arrière-petite nièce d'Henry Russell ; et deux films dédiés au Vignemale, Vignemale I : les découvreurs, Vignemale II : l'épopée Russell, par René Dreuil, ancien photographe de presse, membre du club alpin d'Agen.
Ci-dessus : bristol d'invitation à la 13e journée d'histoire locale à Mirepoix ; conception et réalisation : Jouch.
Très originale, la démarche d'Eric Fabre se déploie de façon transdisciplinaire entre histoire et géographie, économie et sciences sociales, dans une perspective d'étude qui se propose ici de mieux comprendre pourquoi la forêt redevient maîtresse des piémonts ariégeois et comment l'histoire des métairies chalabraises détermine celle du paysage alentour.
Eric Fabre a publié sur ce sujet un livre passionnant intitulé Les métairies en Languedoc – Desertion et création des paysages (XVIII-XXes siècles)1. Outre l'étude d'une riche collection de données essentiellement relatives aux communes de Peyrefitte du Razès, Courtauly et Gueytes, il y a dans ce livre un supplément d'âme, les mots qui viennent du coeur pour dire le sentiment du paysage, l'attachement à une contrée, le respect de ceux qui au fil des siècles ont sculpté le visage de cette dernière. Le livre savant ne dissimule pas ici d'être aussi un livre de vie.
Cette ferveur simple et discrète, Eric Fabre nous la faisait partager samedi dernier, sans rien qui pèse ou qui pose, dans sa conférence du 13e salon d'histoire locale.
Observant d'abord que la vie des campagnes dépend bien plutôt des grands cycles démographiques que des soubresauts de l'histoire politique, Eric Fabre rappelle que la vie des campagnes a été marquée à partir de 1730 par une croissance de la population qui atteint son apogée entre 1830 et 1850, puis par une décroissance de la dite population qui se prolonge et s'accélère dans les années 1960. Les campagnes entrent alors dans un âge nouveau : elles connaissent un nouveau peuplement, dû à l'installation des néo-ruraux : "on habite à la campagne ; on travaille en ville". C'est là une autre histoire, aux frontières de laquelle l'étude d'Eric Fabre s'arrête.
Zone de transition entre la montagne et la plaine, le piémont a une histoire qui est inséparable de celle des hommes. Il doit à cette dernière, plus spécialement au grand cycle démographique qui s'est achevé dans les années soixante, son visage actuel, d'avenir incertain.
Dotée de sols riches, la plaine, depuis le Moyen Age, constitue en matière d'exploitation la chasse gardée des élites urbaines. A ce titre, elle se voit soumise à l'emprise économique de ces dernières. Dotée de sols pauvres, la montagne, alors contrôlée par les seigneuries, demeure peu propice à l'exploitation, sinon à proximité de l'habitat où la terre se trouve fertilisée par le crottin des bêtes. Peu à peu cependant, des communautés plus nombreuses s'y développent, plus puissantes en termes de possession foncière, d'où plus productives. La montagne connaît alors une phase de surpopulation. Elle constitue dès lors un réservoir de main d'oeuvre pour la ville.
Lieu des échanges entre montagne et plaine, le piémont, avec son relief morcelé, est demeuré durant des siècles un espace mosaïque, alternant pâturages et terres à blé. A partir de la fin du XVIIIe siècle, la croissance démographique s'y accompagne comme ailleurs d'une accélération du défrichement, de la création de nouveaux habitats, d'une surexploitation de la forêt, partant, d'une disparition de la grande faune. A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, la décroissance démographique entraîne à l'inverse l'abandon progressif des espaces agricoles, la disparition de nombreux habitats, la sous-exploitation de la forêt, d'où progressivement le retour, actuellement observable, de la grande faune.
C'est dans le cadre d'un tel "cycle agraire", décrit de façon magistrale par Emmanuel Le Roy-Ladurie, qu'Eric Fabre s'est donné pour objet d'étude la "désertion" des métairies, i. e. des "domaines agricoles isolés", en pays chalabrais. Distinguant à cette occasion "désertion" et "déprise", il montre que dans le cadre du cycle invoqué plus haut les deux phénomènes se succèdent : il y a d'abord "déprise", ou diminution du nombre de personnes par métairie, puis "désertion", ou abandon de l'habitat. Des villages entiers, dans lesquels l'électricité n'est jamais arrivée, ont ainsi disparu dans l'entre-deux guerres.
Cet abandon de villages entiers n'est pas toutefois un phénomène réservé au siècle dernier. On l'observe de façon analogue à la fin du Moyen Age. Aujourd'hui en tout cas, il se perpétue lentement, à l'échelle des hameaux et des métairies les plus isolées. Il va de pair depuis la fin du XIXe siècle avec le retour naturel des boisements de chênes sur les anciens labours et les pâturages un peu pentus, et/ou la plantation de conifères.
Concentrant ici son étude sur le diocèse de Limoux, Eric Fabre y relève, entre 1730 et 1740, i. e . avant la phase d'expansion démographique, la présence de biens abandonnés, sans doute parce qu'ils sont trop pentus, plus encore parce qu'on manque de bras. Vers 1786-1787, la croissance démographique s'amorce progressivement. Le diocèse connaît ainsi une augmentation de 52 paroisses. Peyrefitte du Razès, entre autres, bénéficie d'une nette croissance et atteint de la sorte son maximum de population entre 1830 et 1840, ultérieurement suivi d'une sévère décrue. Le Chalabrais va perdre alors plus de la moitié de sa population.
A noter, précise Eric Fabre, qu'en 1936, i. e. à l'époque où le Chalabrais atteint son maximum de population, celle-ci se trouve essentiellement concentrée dans les communes industrielles de Chalabre, Rivel, Bonnac, Sainte-Colombe.
Le déclin démographique qui s'amorce à partir de 1836 se traduit d'abord par une diminution du nombre de personnes réunies au sein de la famille, puis par la diminution du nombre des familles elles-mêmes. Le nombre des familles se maintient à peu près inchangé jusqu'à la fin du XIXe siècle, puis connaît une diminution drastique à partir du début du XXe siècle.
La réduction du nombre de personnes par famille semble due tout à la fois à une série de mauvaises récoltes, aux prodromes de la crise industrielle, et plus encore à la chute de la fécondité, induite elle-même, en dépit de l'allongement de la durée de la vie, par le retard apporté à l'âge du mariage. On observe ainsi qu'à partir de 1850, le nombre des familles nombreuses diminue fortement. La majorité des familles n'ont plus dès lors qu'un ou deux enfants seulement.
Le Chalabrais, qui avait eu auparavant jusqu'à 2,2 habitants par hectare, voit ainsi fondre rapidement sa population. Victime de la déprise, Saint-Benoît, par exemple, perd 90% de ses habitants. L'ensemble du Chalabrais se vide de la moitié de sa substance, d'abord par perte de 90% des personnes à l'intérieur des familles, ensuite par perte des familles elles-mêmes, enfin par disparition des habitats. Dans le bourg, la plupart des maisons abandonnées se trouvent rachetées par des voisins, soucieux d'agrandir leur maison ou bien d'augmenter leur surface de remise. Les métairies isolées, quant à elles, tombent en ruine, et les terres attenantes sont abandonnées.
C'est la redécouverte de telles ruines qui a inspiré à Eric Fabre et aux municipalités du Chalabrais l'idée de dresser de dresser la carte des anciennes métairies, de créer le sentier correspondant2, de le signaler sur les topo-guides, bref de le proposer à la curiosité du promeneur, et, pourquoi pas, à la rêverie des âmes sensibles. L'identification des ruines n'a pas été facile, raconte Eric Fabre, car même si les archives mentionnent ici ou là les noms des métairies de jadis, ces noms ont pu varier au cours du temps. "Eh oui ! Les lieux changent de nom", soupire ici Eric Fabre.
Eric Fabre fournit ensuite une brève statistique de la désertion. Pendant la période de maximum démographique, il relève ainsi : avant 1790, 1 ou 2 désertions ; entre 1790 et 1851, 3 ou 4 désertions. Pendant la période de déclin démographique, il relève ensuite : entre 1851et 1914, 18 désertions ; dans l'entre-deux guerres, 10 désertions, la "queue de la comète", dit joliment Eric Fabre. Entre 1960 et 1970 cependant, certains lieux se trouvent rebâtis.
Cette petite chronologie de l'abandon mérite toutefois d'être considérée à l'échelle d'un temps plus long, remarque ici Eric Fabre. La désertion des métairies languedociennes ne révèle en effet sa raison première qu'au regard d'un ensemble de désertions plus anciennes, par exemple celle de 7 ou 8 métairies dans la forêt de Pechtignous, près de Rivel, en 1616. Ces désertions sont dues à la stratégie d'investissement du seigneur, qui, à des fins purement spéculatives, souhaite substituer aux métairies une sapinière. C'est donc initialement la création de telles "forêts spéculatives" qui cause le départ des familles.
Le développement de la forêt spéculative a eu ainsi pour effet de bouleverser sur les piémonts pyrénéens la distribution plus ancienne de la silva, de la forêt, du saltus, de la lande, et de l'ager, des espaces agricoles. La forêt gagne au fil du temps sur le saltus et l'ager ; elle occupe désormais jusqu'à 40% du sol. Il s'agit d'une forêt de conifères, qui vient remplacer l'ancienne forêt de taillis, exploitée jadis au bénéfice de l'industrie et du charbonnage.
La forêt conserve jusqu'au début du XIXe siècle un visage plus varié qu'aujourd'hui. Il y a d'une part la "futaie des élites", i. e. la forêt de sapins sur les contreforts du pays de Sault ou la forêt de chênes à Léran et à Bélengard ; d'autre part le taillis de chênes, exploité par les maîtres de forges et par le monde paysan. 73 métairies se partagent ainsi 37,3% du bois taillis, à raison d'environ 10 hectares par métairie. Les bois de futaie, quant à eux, n'occupent que 0,05% à l'hectare. Le bois taillis fait l'objet alors de nombreux usages agricoles et industriels. Il sert de pâturage, il fournit aux besoins d'outils, de chauffage, de construction. Jadis nécessaire à la verrerie de Gauzières, disparue à la fin du XVIIe siècle, il continue d'alimenter les scieries de Rivel, Bélesta, Puivert, le charbonnage, les forges, la production des barreaux de chaise, des comportes, des peignes en buis.
Entre 1825 et 1950, on assiste ensuite à une explosion de la croissance forestière. Celle-ci atteint par exemple le taux record de 120% à Caudeval, Tréziers et Puivert. Les photos aériennes prises entre 1971 et 2004 montrent ainsi qu'après les espaces de plateaux, tous les espaces de vallée, à leur tour, sont en train de se refermer, de telle sorte que les bois arrivent maintenant au contact direct des villages. Contrairement à ce qui se passe dans la France du Nord, c'est ici le défaut d'agriculture qui ruine la bio-diversité, constate d'un mot Eric Fabre.
Après avoir commenté quelques photos significatives, Eric Fabre observe que l'histoire des métairies languedociennes n'est pas linéaire, mais présente dans son cours de possibles "bifurcations évolutives". Certaines ruines des années 1850 ont plus tard été remontées. Le domaine de Piquetalen, près de Peyrefitte du Razès, a ainsi été repris et à nouveau exploité jusque dans les années 1980. Il constitue aujourd'hui la résidence de loisir d'un Européen du Nord.
Eric Fabre conclut cette conférence par une réflexion relative à ce qui fait en termes de territoire la fragilité des piémonts pyrénéens. Pourquoi, questionne-t-il, ces piémonts sont-ils particulièrement sensibles à la désertion ?
Il s'agit, rappelle-t-il, de terres morcelées, qui, à la différence de la montagne et de la plaine, pourvoyeuses d'herbe ou de blé, n'ont aucune spécialisation. Il s'agit également de lieux qui, suite au développement des moyens de transport, ont perdu leur rôle d'intermédiaire, de seuil-relais entre montagne et plaine. D'où le déclin, par exemple, de Bélesta. Il s'agit enfin de contrées dénuées de ce pittoresque des cimes et des gouffres "horribles" qui a suscité à partir de la fin du XVIIIe siècle la vogue de "l'exotisme montagnard". A ce titre, les piémonts ne sont point évoqués dans les récits de voyage. Arthur Young, à propos de la journée qu'il passe à Mirepoix3, ne rapporte en gros que les mouches et la "chaleur accablante".
Quel visage les piémonts pyrénéens présenteront-ils demain ?
Rares au XVIIIe siècle en raison du morcellement des surfaces, sangliers et chevreuils ont depuis l'explosion de la croissance forestière déjà réinvesti le territoire. Les quelques loups, signalés de façon sporadique dans les années 1860 du côté de Gueytes, devraient pouvoir redevenir plus nombreux. L'espace désormais s'y prête : le taillis, jadis densément utilisé, a disparu, et avec lui, la mosaïque des parcelles, largement ouverte à la vue et à la présence des humains. La disparition de cette spatialité mosaïque est évidemment corrélative à l'avancée de la forêt.
La forêt ici va continuer à grandir, prévient Eric Fabre, avec ça et là, de façon plus locale et toujours pour des raisons spéculatives, des déboisements massifs. Les vues aériennes montrent qu'il résulte de ces déboisements, par effet-timbre poste, un paysage bizarrement mité, des trous lilliputiens, rapportés à l'étendue spectaculaire du manteau forestier.
Après l'histoire des piémonts pyrénéens, si clairement dessinée par Eric Fabre, René Dreuil vient nous raconter l'épopée des découvreurs du Vignemale, qui est le point culminant des Pyrénées françaises. Il le fait dans le cadre d'un film en deux épisodes. Le premier épisode est dédié à Miss Anne Lister, à Napoléon Joseph Ney, prince de la Moskowa, au guide Henri Cazaux ainsi qu'aux frères Guillembet, qui ont atteint le sommet du Vignemale en 1838 par la voie longue et délicate dite (par effet de préférence mâle) "de la Moskowa", aujourd'hui délaissée ; le second épisode se trouve tout entier consacré au comte Henry Russell, à l'excentricité de son approche de la montagne, mais aussi à la dimension contemplative, poétique et métaphysique de son expérience. La dynamique du film suit du va-et-vient entre le présent et le passé.
Quatre amis, membres du club alpin d'Agen, entreprennent de remettre leurs pas dans ceux de Miss Anne Lister, puis dans ceux de Napoléon Joseph Ney, puis encore dans ceux du comte Russell afin de répéter l'aventure de ces précurseurs, telle que ceux-ci l'ont possiblement vécue ou telle que les témoins et la chronique locale l'ont ensuite rapportée. Le récit de l'ascension des quatre randonneurs modernes alterne de façon plaisante avec, tourné en costumes d'époque, celui de l'ascension des premiers vainqueurs du Vignemale. Attention, vertige ! Les vues de la montagne coupent le souffle !
Je n'en dis pas plus. Il faut voir le film, que l'on peut se procurer en 2 DVD4, ou peut-être gagner en septembre prochain, lors de la tombola de la journée d'automne de l'histoire locale à Mirepoix.
Quelques images pour le plaisir, façon bande-annonce :
En 1838, à gauche, la victoire de Miss Anne Lister ; à droite, quelques jours plus tard, la victoire de Napoléon Joseph Ney.
De gauche à droite : en 1869, la première hivernale du Vignemale par Henry Russell, Hippolyte et Henri Passet ; en 1889, bénédiction de la grotte Russell, dite "Villa Russell" ; pique-nique sur le toit des Pyrénées françaises.
Arrière-petite-fille d'Henry Russell-Killough, lui-même descendant en ligne directe de Pierre Pol Riquet, Monique Dollin du Fresnel, qui a retrouvé dans sa demeure familiale deux malles de photos et documents hérités de son illustre ancêtre, vient de publier Henry Russell (1834-1909) – Une vie pour les Pyrénées,5 un beau livre dédié au grand voyageur et au héros de la légende pyrénéenne, mais aussi à l'homme sensible, secret, sans doute inguéri de l'échec d'un seul amour, par ailleurs solitaire dans l'âme sous les dehors du Palois mondain et de l'excentrique des grottes du Vignemale.
René Dreuil observait précédemment que nul ne sait en quoi consiste le pyrénéisme, sinon que les pyrénéistes le vivent, que certains alpinistes s'en réclament, et que, pour les pyrénéistes fervents, le pyrénéisme va mieux sans dire.
Concernant l'essence poétique et mystérieuse du pyrénéisme, Monique Dollin du Fresnel rappelle que Henry Russell, muni d'un duvet en peau d'agneau, rêvait de dormir une nuit, seul au sommet du Vignemale. Il l'a fait. Sous lui, la musique inquiétante du glacier. Au-dessus de lui, dans le froid stellaire, le gouffre du ciel. L'épreuve de l'angoisse cosmique a été si forte qu'il n'a pas souhaité la réitérer. Il a préféré par la suite dormir dans la grotte du Paradis, creusée à sa demande au pied de la Pointe Longue. Il remonte jusqu'à l'âge de 70 ans au sommet du Vignemale qu'il aura gravi ainsi 33 fois.
Monique Dollin du Fresnel rapporte qu'Henry Russell pyrénéiste réprouvait les exploits des "acrobates", surtout des "acrobates" pères de famille, qui, pour faire sensation, préfèrent les voies dangereuses aux voies sûres. C'est ainsi qu'en 1889, il critique sévèrement la première ascension du Vignemale par une cheminée de glace, dite "couloir de Gaube", située sur la face nord du massif, haute de 600 mètres et dotée d'une pente de plus de 50%. Henri Brulle, Jean Bazillac et Roger de Monts, conduits par les guides Célestin Passet et François Bernat-Salles, sont les inventeurs de cette voie d'accès.
Dédaigneux des exploits d'Henri Brulle et des siens, Henry Russell pendant ce temps loue le Vignemale via un bail emphytéotique de 99 ans. Il y fait creuser au total 7 grottes, dont la fameuse "Villa Russell". Il y vit l'été et il y donne des fêtes insolites, étranges ou folles, comme on veut. Lorsqu'arrivé à l'âge de 70 ans, il constate qu'il ne pourra plus monter au Vignemale, il se retire à Biarritz où il meurt de chagrin, puis meurt tout court.
René Dreuil observait tout à l'heure quant au pyrénéisme que ce qui fait le propre de dernier demeure question. La vie d'Henry Patrice Marie, comte Russell-Killough, fournit à cette question une réponse singulière autant qu'essentielle.
Une journée de rêve ! disais-je plus haut. Une journée à conserver en mémoire, riche de poésie, d'aventure et d'idées.
Une journée dont Martine Rouche, vice-présidente du Salon du Livre d'Histoire Locale de Mirepoix, a été l'initiatrice et le maître d'oeuvre inspiré. Qu'elle en soit ici remerciée au nom de tous. Grand merci aussi à Max Brunet, révéré et bien-aimé président du SLHLM.
- Eric Fabre, Les métairies en Languedoc – Desertion et création des paysages (XVIII-XXes siècles), éditions Privat, 2008. [↩]
- Le sentier des métairies : 8,5 km, 2h30, départ de Peyrefitte du Razès [↩]
- Cf. La dormeuse blogue : Arthur Young à Mirepoix [↩]
- Contact : Photo Vidéo Création 47 - 6, chemin de halage haut, 47550 Boé - Téléphone : 05 53 98 12 80 [↩]
- Monique Dollin du Fresnel, Henry Russell (1834-1909) – Une vie pour les Pyrénées, Sud Ouest Editions, 2009 [↩]
Quand Frédéric Soulié retourne en Ariège – 2. Déjà nous apercevions à l’horizon le haut clocher de Mirepoix
Dans la voiture qui le conduit de Toulouse à Pamiers, Frédéric Soulié fait la connaissance de Lucien de Mauvrelier, un jeune homme au teint blême, qui tousse beaucoup. Celui-ci a fui la maison familiale pour rejoindre à Lavelanet une jeune fille nommée Pauline, qu'il aime et que ses parents lui interdisent d'épouser parce qu'elle n'est pas née. Les deux hommes conviennent à tout hasard de se retrouver plus tard à Lavelanet.
J'appris que Pauline était la fille d'un fabricant de draps de La… petit village situé au pied du mont Saint-Barthélémy. J'allais à ce village, mais je ne suivais pas le chemin direct comme Lucien. Arrivé à Pamiers, il fallait m'arrêter…
Le hasard sied à l'écrivain romantique. A la fête du maïs de Janissou,1 Frédéric Soulié rencontre Pauline. Pauline lui confie qu'elle aime Lucien. Avisés qu'elle fréquente un jeune homme au-dessus de sa condition, ses parents l'ont envoyée à Janissou chez une vieille tante afin de l'éloigner de son amoureux. Pauline souhaite gagner discrètement Lavelanet afin d'y rejoindre Lucien. Elle demande à Frédéric Soulié de l'aider. Prétextant le désir d'embrasser ses parents, elle obtient de sa vieille tante l'autorisation de se rendre à Lavelanet sous la protection de l'écrivain. Tous deux partent bientôt à cheval en direction de Mirepoix, où Frédéric Soulié a prévu de faire halte avant de gagner Lavelanet.
De Toulouse à Pamiers, tandis que Frédéric Soulié roulait dans la nuit en compagnie de Lucien, il faisait froid. Ce froid inspirait alors à l'écrivain une remarque tragique concernant l'influence exercée sur les âmes par le climat pyrénéen :
Je le savais, pour en avoir vu de cruels exemples, dans nos montagnes des Pyrénées, la vie doit être forte ou ne pas être. L'air qui descend de nos glaciers est cruel comme la loi de Lacédémone : il tue ceux qui ne sont pas nés puissants.
De Janissou à Mirepoix, Frédéric Soulié et Pauline chevauchent dans un paysage triste, sillonné de sentiers qui bifurquent. Les sentiers deviennent de plus en plus étroits. Au détour de l'un de ces petits sentiers, les deux voyageurs font une découverte macabre :
Nous passions à travers une lande assez étendue : le chemin, creusé entre deux champs beaucoup plus élevés que la route, ne permettait pas à l'oeil de s'étendre au-delà de quelques pas ; nous marchions fort près l'un de l'autre, lorsqu'au détour d'un autre petit sentier qui venait aboutir dans celui que nous suivions, nous fûmes surpris par un grognement sauvage ; le cheval de Pauline s'arrêta tout net, ainsi que le mien, et nous aperçûmes quelques chiens qui dévoraient un cheval mort, qu'on avait jeté au bord du sentier.
La jeune fille, au vu de cette scène sinistre, se trouve frappée de terreur :
J'ai eu tort d'aller retrouver Lucien. La montagne me sera fatale ; il m'y arrivera malheur, c'est sûr.
Surpris par ce trait de superstition, Frédéric Soulié apprend de la jeune fille que "toutes celles de sa famille ont péri dans la montagne".
Ma cousine Louise s'y est noyée dans un torrent, et ma pauvre soeur… Oh ! ma pauvre soeur ! quel horrible sort elle y a trouvé !
La jeune fille raconte alors la triste histoire de sa "pauvre soeur" :
Elle était amoureuse du fils d'un de nos voisins, dont je me souviens encore, car il était bien beau. Il s'appelait Fabre, et son père est encore tisserand dans notre village ; il était pauvre comme il l'est toujours.
Le père de la jeune fille ne veut point de Fabre pour gendre. Un matin d'hiver, la jeune fille s'enfuit. Les deux amoureux se sont donné rendez-vous dans la montagne. Le jour passe. Il neige. Les amoureux ne reviennent pas. On s'inquiète. Quelqu'un les a vus le matin "gagner le sentier de Saint-Barthélémy". Vers le soir, on a "entendu hurler les loups".
Ce mot fatal retentit bientôt d'une maison à l'autre :
- Les enfants sont dans la montagne !
Ce fut un mot d'ordre qui rallia en un instant tout le monde autour de la maison de mon père. On s'était armé de torches, de fusils…
Bientôt, on repère les traces du couple dans la neige :
Il y avait une troisième trace à côté de celles de ma soeur et de Fabre [...] ; la griffe d'un loup était inscrite sur la neige, et cette griffe continuait à marcher sur les pas des deux pauvres enfants. [...].
La trace seule du loup était infatigable ; sa marche ne semblait s'être ni hâtée ni ralentie un seul moment ; c'est comme le malheur qui nous poursuit et qui est toujours sûr d'arriver.
Puis on trouve les corps :
A cet endroit, la neige était foulée et sanglante ; à cet endroit, il y avait eu une lutte terrible entre l'homme et la bête féroce. Cependant ni l'un ni l'autre n'avaient succombé là, et ce ne fut que quelques pas plus loin que nous trouvâmes les lambeaux de corps humains tout saignants et tout déchirés. L'issue même de ce combat semblait écrite en ces restes misérables. Ma soeur tombée sur la face, les bras en avant, avait sans doute succombé en tentant un dernier effort pour s'échapper. Fabre, traîné dans la neige, les deux bras tendus, n'avait sans doute lâché le loup que lorsque la force ou la vie l'avait quitté ? car ses ongles sanglants et ses mains fermées avec force étaient encore pleines des poils fauves du terrible animal.
J'étais bien jeune encore lorsque je vis cet horrible tableau, et cependant il m'est demeuré si présent à la pensée, que lorsqu'il se rencontre quelque chose qui me le rappelle, comme tout à l'heure, je sens ma raison prête à s'égarer. Il me semble que toute chair est celle de ma soeur, et je puis vous le dire même, en rapprochant la rencontre que nous venons de faire du but de mon voyage, il me semble y lire un avertissement de malheur.
L'histoire des "deux enfants dans la montagne" constitue dans le récit de Frédéric Soulié un bien étrange excursus. Depuis le départ de Toulouse, l'écrivain multiplie ainsi les dérivations du récit, de façon, semble-t-il, à retarder chaque fois le moment d'arriver à l'étape suivante. Outre qu'elle participe de cet effet dilatoire, la terrible histoire racontée par Pauline vérifie le fatum ariégeois qui veut que, "dans nos montagnes des Pyrénées", l'air qui descend de nos glaciers… tue ceux qui ne sont pas nés puissants". De Janissou à Mirepoix, le narrateur et sa compagne évoquent par trois fois ce fatum, et leurs mots sont ici comme trois coups frappés sur la porte du malheur.
Ce que dit le narrateur de la "trace du loup", vaut aussi la trace du passé qui le hante : "c'est comme le malheur qui nous poursuit et qui est toujours sûr d'arriver". Semé de présages funestes, le récit de la chevauchée vers Mirepoix révèle la charge d'angoisse qui demeure attachée au souvenir de cette ville et à celui de la prime enfance. Avatar de l'antique labyrinthe, la figure des sentiers qui bifurquent fait apparaître Mirepoix, au coeur d'une contrée inhospitalière, comme le lieu où le malheur "qui nous poursuit est toujours sûr d'arriver". Désignant les enfants de l'Ariège, et parmi eux "ceux qui ne sont pas nés puissants", ce "nous" suffit à signifier à la fois le caractère tragique de l'attachement à un "pays natal" qui est aussi un pays maudit, et le sentiment d'une communauté de destin qui, liant l'écrivain aux faibles, aux perdants, aux parias, fera de lui l'auteur révolté des Drames inconnus et des Mémoires du Diable.
Déjà nous apercevions à l'horizon le haut clocher de Mirepoix tout hérissé de têtes de loups. Bientôt nous arrivâmes dans cette ville, autrefois le siège d”un évêché, et qui a jeté sur un torrent un pont plat, bien longtemps avant que les Parisiens eussent à admirer le pont d'Iéna.
- Je n”ai rien à dire du séjour que je fis en cette ville. J'avais laissé Pauline dans une auberge pendant quelques heures, et lorsque je la revis, j'avais appris une nouvelle et triste histoire ; plus triste que l'histoire de sa soeur, car la souffrance avait duré longtemps et le supplice avait été souffert dans la solitude…
Le clocher, "tout hérissé de têtes de loups", fixe "à l'horizon" le port de l'angoisse. Feignant le détachement, l'écrivain adopte, le temps d'une phrase, la posture du cicerone : "cette ville, autrefois siège d'un évêché…". Arrivés de Janissou par le chemin de Mirepoix qui circule à flanc de coteau sur la rive droite de l'Hers, les deux cavaliers distinguent d'abord, comme on peut le faire aujourd'hui encore, le clocher de la cathédrale, puis le "pont plat", qui constitue sur cette rive la seule voie d'accès à la ville. Ils se trouvent ici à l'emplacement même où se tenait quarante-quatre ans plus tôt Arthur Young, voyageur anglais, qui arrivait à cheval de Fanjeaux2. C'était le 3 août 1787. Alors en cours de construction, le "pont plat" ne serait terminé qu'en 1789. Arthur Young a recueilli ses impressions mirapiciennes dans l'ouvrage intitulé Voyages en France pendant les années 1787-88-89 et 90 :
A Mirepoix, on bâtit un pont magnifique à sept arches plates, chacune de 64 pieds d'ouverture, qui coûtera 1,8000 000 livres (78 758 l. st.). Voilà douze ans qu'on y travaille ; il en faudra encore bien deux pour le finir. Le temps, depuis quelques jours, a été aussi beau que possible, mais très chaud ; aujourd'hui, la chaleur était si désagréable, que je me suis reposé à Mirepoix depuis midi jusqu'à trois heures ; il faisait un soleil si brûlant, qu'il m'en coûta beaucoup de faire un demi-quart de mille pour voir le pont. Des myriades de mouches me dévoraient, et je pouvais à peine supporter un peu de clarté dans ma chambre3.
Passionné d'aménagement du territoire mais dédaigneux des vieilles pierres, Arthur Young s'émerveille du pont et ne dit rien du clocher, dont la flèche, qui s'élève à 65 mètres, demeure visible pourtant jusqu'à douze kilomètres à la ronde. Exclusivement soucieux du progrès, Arthur Young ne s'intéresse pas à la ville ancienne. Accablé par la chaleur et les mouches, il quitte très vite Mirepoix, dont il juge le climat invivable. Curieusement, les observations qu'il formule concernant la cruauté de l'été mirapicien rejoignent et confirment celles de Frédéric Soulié concernant le froid de l'hiver :
Je le savais, pour en avoir vu de cruels exemples, dans nos montagnes des Pyrénées, la vie doit être forte ou ne pas être. L'air qui descend de nos glaciers est cruel comme la loi de Lacédémone : il tue ceux qui ne sont pas nés puissants.
L'Anglais de passage, l'Ariégeois de naissance constituent ici les témoins d'une même violence, d'une même ὕϐρις , qui, propre à la φύσις des Pyrénées, fait de l'Ariège un pays de douleur, soumis à une loi plus "cruelle" encore qu'à Lacédémone où "les enfants subissent un jugement solennel dès leur naissance, et sont condamnés à périr, lorsque ils paraissent mal conformés. Que feraient-ils pour l’état, que feraient-ils de la vie, s’ils n’avaient qu’une existence douloureuse ?"4.
Arthur Young prend la fuite, au nom du comfort. Frédéric Soulié, qui n'a pas péri dès sa naissance mais dont la naissance a "laissé sa mère infirme", brode dans chacun de ses ouvrages la plainte métaphysique de celui qui, en vertu de quelque décret de Pyrène, n'a jamais eu et n'aura jamais qu'une "existence douloureuse".
"- Je n”ai rien à dire du séjour que je fis en cette ville", observe Frédéric Soulié à propos de Mirepoix. Exposant ici le lecteur à un effet de frustration très puissant après le récit de l'étrange chevauchée qui précède, l'ellipse procède d'un souci de discrétion bien compréhensible. Elle confirme par ailleurs le caractère final du décret de Pyrène sous le couvert duquel par avance l'écrivain a déjà tout dit :
Je le savais, pour en avoir vu de cruels exemples, dans nos montagnes des Pyrénées, la vie doit être forte ou ne pas être. L'air qui descend de nos glaciers est cruel comme la loi de Lacédémone : il tue ceux qui ne sont pas nés puissants.
Le "rien à dire", qui est ici un "rien à dire de plus", laisse entendre que l'écrivain n'a pas trouvé ce qu'il attendait auprès de sa soeur, chez qui, si tout se passe comme prévu, il a dû "descendre". Le même "rien à dire" laisse entendre aussi que la visite à la tombe de sa mère, à quoi, dit l'écrivain, "son coeur l'appelle", n'est pas une chose qu'on dit, qu'il n'y a pas de mots pour la dire, qu'elle renvoie tout discours au néant d'où le dire provient et où il retourne. Ce qu'on ne peut pas dire, observera plus tard Wittgenstein, il faut le taire. Le moment du "rien à dire" est ainsi, de façon gravissime pour l'écrivain, celui où, trouée par la tombe, la littérature vient à manquer.
- Je n”ai rien à dire du séjour que je fis en cette ville. J'avais laissé Pauline dans une auberge pendant quelques heures, et lorsque je la revis, j'avais appris une nouvelle et triste histoire…
La reprise du discours tient ici à Pauline, "laissée dans une auberge pendant quelques heures" avant que l'écrivain ne la rejoigne pour lui raconter derechef une triste histoire, apprise le jour même de la bouche d'une parente nommée Henriette. Compagne d'infortune sur le chemin de vie assigné à l'écrivain par le décret de Pyrène, figure substitutive de la soeur trop lointaine dont l'écrivain n'attend rien, Pauline incarne le visage d'Autrui, i. e. la nue fragilité d'une question qui per se nous oblige et par là nous délivre de la solitude du Moi. Pauline attend à l'auberge l'écrivain qui a promis de veiller sur elle, et l'attente de la jeune fille est ici ce qui, obligeant l'écrivain à tenir parole, l'oblige du même coup à renouer le fil du récit.
Réputé prolixe, Frédéric Soulié demeure paradoxalement un écrivain de la parole qui manque, du dire qui se refuse, parce qu'il n'y a pas de mots pour dire ce qu'on ne sait pas. Mais de façon tout aussi paradoxale, Frédéric Soulié doit à ce fonds d'indicibilité d'être un écrivain de la parole abondante, du dire qui toujours recommence, car empruntant à la fiction le pouvoir d'être successivement une multiplicité d'autres, il délègue à ces autres le soin de parler à sa place, et il se peut que ces autres disent, malgré eux, malgré lui, justement ce qu'il ne sait pas.
C'est ainsi qu'après avoir emprunté, sans rien dire de ce qu'ils peuvent signifier pour lui, les mots de Pauline dans l'histoire des "enfants dans la montagne", il emprunte les mots de sa parente Henriette dans l'histoire "plus triste" encore d'Eugénie, amie de pension et soeur d'adoption d'Henriette.
Nouvel excursus, apparemment tout aussi étranger au récit principal que semble l'être le récit de Pauline, le récit de la tante Henriette comporte toutefois diverses précisions qui le rattachent sans doute de façon souterrainement exacte au secret de Frédéric Soulié et à celui de la visite familiale de 1831.
En cherchant des papiers de famille, chez une de mes parentes qui s'appelle Henriette…
Ainsi commence le nouvel excursus. Je me suis demandé qui était cette parente et où elle pouvait bien habiter dans Mirepoix. Frédéric Soulié est censé être descendu chez sa soeur, Antoinette Françoise Fanny Soulié. Celle-ci n'habite plus la maison familiale, 35 rue Courlanel. Elle réside depuis le 8 janvier 1823, date de son mariage avec Jean Louis Baptiste Gorguos, au n° 24 de la section B, dans le faubourg Saint Jammes. Logiquement, les "papiers de famille", devraient être soit chez Antoinette Soulié-Gorguos, au n° 24 du faubourg Saint Jammes, soit au n° 35 de la rue Courlanel, chez Agnès Pétronille Germaine Baillé, tante de Frédéric Soulié. Mais s'il s'agit de papiers relatifs à l'héritage de Jean Cairol dit Lamarsale, auquel Frédéric Soulié est apparenté par sa grand-mère Dorothée Cairol-Baillé et dont il partage l'héritage avec ses "innombrables cousins", ces papiers peuvent être chez n'importe lequel des nombreux parents du vieux monsieur célibataire, plus probablement dans la maison familiale des Cairol, située côté cours Louis Pons-Tande dans l'actuel moulon de la Poste.
Quelle sorte de "papiers de famille" l'écrivain recherche-t-il ? Il ne s'agit probablement pas de papiers d'héritage, car l'héritage en question a fait l'objet d'un règlement à l'amiable lors du passage de Frédéric Soulié à Janissou. C'est le porte-parole de la communauté des cousins, par ailleurs le plus riche d'entre eux, qui parle ici :
Je ferai, pour éviter un procès avec vous, tous les sacrifices possibles. Voici comme je l'entends.
Au lieu de déranger le partage que nous avons fait entre nous et en votre absence, nous maintiendrons ce partage ; seulement on arbitrera la valeur de la portion qui pourrait vous revenir, elle vous sera payée en espèces. Je suppose que cela vous arrange mieux que quelques champs que vous ne pourriez surveiller. […] Je me chargerai de vous payer seul, et au nom de tous, la somme qui vous sera due…
Frédéric Soulié a accepté l'offre de son cousin :
Et pour en finir tout de suite avec ce cousin […], je dois dire que j'acceptai sa proposition avec empressement…
On remarquera, au passage, que si ce petit arrangement entre cousins procure à Frédéric Soulié une compensation financière, il a symboliquement pour effet d'officialiser le statut déshérent de de l'enfant de 1804 relativement à une famille qui l'a depuis longtemps rejeté ou du moins oublié. Payé de la part d'héritage qu'on lui a volée, Frédéric Soulié reste à la façon de Nerval le Desdichado, "le ténébreux, le veuf, l'inconsolé", lorsque, à Mirepoix, il se rend chez sa parente Henriette pour y chercher des "papiers de famille". Le contexte donne à penser qu'il cherche des papiers relatifs à sa naissance, et plus encore au drame de ses parents.
En cherchant des papiers de famille, chez une de mes parentes qui s'appelle Henriette, je trouvai une lettre datée de Paris et qui lui était adressée ; j'en lus les premières lignes : la curiosité me prit ; j'étais seul, encouragé par l'excuse banale de tous les forfaits grands et petits, je m'enhardis à commettre celui de lire une lettre qui n'était pas pour moi.
Quelque chose dans la manière de Frédéric Soulié évoque ici l'enfant qui regarde par le trou de la serrure afin de surprendre ce qu'il ne doit pas voir, – en termes freudiens, la scène primitive. L'écrivain, au demeurant, se réclame de la libido sciendi de façon explicite :
Je dois le dire, je comptais sur une aventure scandaleuse, ou tout au moins amoureuse.
Sur quelle "aventure scandaleuse, ou tout au moins amoureuse", Frédéric Soulié peut-il bien compter lorsqu'il fouille dans les papiers de famille, sinon sur celle qu'aurait pu connaître sa mère, Jeanne Marie Baillé, puisque on relève une allusion à l'infidélité de cette dernière dans les Quelques vers sérieux de François Melchior Soulié, père de l'écrivain ?
Je ne prétendis point que ma femme fut belle,
Et qu’elle eut tout l’éclat de la jeune saison ;
Je voulus avant tout une épouse fidèle.
D’obtenir ce trésor on a beau se flatter…
A la fidélité trop heureux qui peut croire.
Je n’aspirais, hélas ! qu’au bonheur d’en douter,
Et n’ai pu remporter cette triste victoire.
Ainsi l’hymen souvent perd son bel avenir ;
Ainsi quand des enfants, à leurs jeunes caresses
Mêlent le nom de père, un fatal souvenir
D’un malheureux époux vient glacer les tendresses.
J'ai peine à croire que des papiers relatifs à une possible passion adultère aient pu se trouver ailleurs que dans la maison où Jeanne Marie Baillé a vécu la presque totalité de sa vie et où elle a conservé ses secrets, 35 rue Courlanel. C'est peut-être dans cette maison, où lui même a vécu les quatre premières années de sa vie, que Frédéric Soulié cherche des "papiers de famille", spécifiquement des lettres, qui l'éclaireraient enfin sur le secret du passé. Auquel cas, Henriette, sa parente, dont il dit qu'elle se nomme "Henriette Vallée", pourrait être sa tante Agnès Pétronille Germaine Baillé, célibataire, qui a toujours vécu 35 rue Courlanel, aux côtés de Jeanne Marie Baillé, sa soeur, et qui demeure encore dans la vieille maison familiale.
Voici ce que je trouvai, indique laconiquement Frédéric Soulié à propos de la lettre.
Paris, 10 mars 1830.
Je suis heureuse, Henriette, plus heureuse que tu ne peux te l'imaginer ; je suis riche, j'ai un grand nom, je suis mariée. J'ai hésité longtemps à t'écrire, parce tu sera affligée d'un bonheur qui fait le malheur de ton frère…
Surprise ! La lettre n'est pas celle qu'on croit. Lieu, date, rien ne correspond au drame de l'année 1800. Eugénie Tersin, signataire de la lettre, raconte à son amie Henriette Vallée comment, après avoir été un temps amoureuse de son frère Charles Vallée, elle a préféré épouser le comte Maskiew, qui se propose de l'emmener en Russie. Eugénie réclame à Henriette un médaillon dans lequel Charles a conservé une lettre qu'elle a eu la faiblesse de lui écrire il y a deux ans et que celui a laissée à Mirepoix, de peur de "l'exposer aux chances de son dernier voyage au Mexique".
Si tu retrouves ce chiffon, renvoie-le moi, dit Eugénie à Henriette. Tu dois connaître, par ce qui est arrivé entre Charles et le comte, que celui-ci est un homme qui tirerait vengeance d'une indiscrétion, si légère qu'elle fût.
Est-ce un médaillon et une lettre de ce genre que recherche Frédéric Soulié dans la maison d'Henriette ?
Je me suis demandé d'où vient le nom de Vallée que Frédéric Soulié prête à Henriette. Il ne s'agit pas d'un nom qui figure dans les registres d'état-civil de la ville de Mirepoix. S'agit-il pour autant d'un nom de pure fantaisie ? La matière est trop grave, semble-t-il, pour que l'écrivain sache se soustraire à la contrainte du mentir-vrai. Je me suis souvenue que Valée est le nom d'un général, comte d'Empire, qui a mené une carrière parallèle à celle du général, comte d'Empire, Bertrand Clauzel. Eugénie, qui se rit dans la lettre des idées "libérales" de Charles décoche ce méchant trait à son amie Henriette :
Un peu plus, il [Charles] m'eût dit, dans son style de 93, qu'il valait mieux être la citoyenne Vallée, marchande de toiles, que la comtesse Maskiew.
Je me suis souvenue que Gabriel Clauzel, père du général Clauzel, était à Mirepoix foulonneur de laine, marchand, fabricant de draps, et que la maison Clauzel jouxtait rue Courlanel la maison Baillé. Frédéric Soulié fait allusion à cette mitoyenneté au début du récit de son séjour en Ariège :
J'ai vécu dans la civilisation de nos petites villes, avec un épicier-mercier-marchand de modes, d'un côté de ma porte, et un tailleur-fabriquant de draps, de l'autre.
Il se peut donc que lorsque Frédéric Soulié cherche des "papiers de famille" et tombe sur la lettre d'Eugénie, il se trouve non pas au numéro 35 de la rue Courlanel, dans la maison Baillé, mais au numéro 34, dans la maison Clauzel.
Y a-t-il dans la maison Clauzel une Henriette à qui Frédéric Soulié aurait pu rendre visite en 1831 ? Deux Henriette en effet, de façon épisodique, cohabitent dans la dite maison. Il s'agit respectivement d'Henriette Clauzel, née en 1775, soeur du général, maréchal, comte, Bertrand Clauzel, épouse Captier, et de Marie Henriette Adam, la belle créole, née en 1786, épouse du même général, maréchal, comte, Bertrand Clauzel. La chronique rapporte que les deux belles-soeurs ne s'entendaient pas. Henriette Clauzel, qui adorait son frère, l'appelait "Clauzelou". Henriette Adam se plaignait de l'ascendant exercé par sa belle-soeur sur son mari.
Frédéric Soulié, dans un autre récit intitulé Scènes de 1815 au château de S…, publié en avril 1831, raconte une visite plus ancienne à "Madame C…", qui demeure alors avec ses enfants au château de S(ecourieu) : "Elle était d'une beauté remarquable. Son accent créole prêtait à son langage une grâce parfaite"5. Dans les Scènes de 1815 au château de S…, galvanisé par le charme de cette mère adorable, Frédéric Soulié, alors âgé de 15 ans, se dévoue pour sauver Madame C… des outrages des verdets.
Eugénie, dans sa lettre à Henriette, fait allusion, justement, à Madame C… :
Et si le comte de Maskiew m'a trouvée belle et m'a aimée tout de suite, c'est qu'en vérité parmi les femmes du salon de Madame C…, j'étais un peu la seule qui valût la peine d'être remarquée.
Il semble bien que dans Deux séjours – Paris, Province, le personnage d'Eugénie Tersin recoupe initialement celui d'Henriette Adam. Frédéric Soulié, bien qu'il s'applique ici à brouiller noms et liens de parenté, livre sans détour les raisons de l'antipathie qui oppose Eugénie Tersin, alias Henriette Adam lors de son arrivée en France, et la tante d'Henriette Vallée, alias Blanche Castel, mère d'Henriette Clauzel :
Ma tante détestait cette charmante fille parce qu'elle était plus belle que moi.
Plus loin, découplant Henriette Tersin de son modèle initial, Frédéric Soulié fait de la jeune femme le double juvénile d'une possible Henriette Adam désormais vieillissante, alias Madame C…
Elle [Eugénie Tersin] se résolut à chercher une enfant å élever ou une vieille femme à amuser. La vieille femme arriva tout d'abord : c'était cette madame C… qui agréa Eugénie sur sa beauté. Je crois que cette femme eut un instant l'idée de mettre les belles demoiselles de compagnie à la mode, comme sont les beaux chasseurs. Du moins ne cessait-elle d'admirer et de faire admirer son acquisition, en répétant sans cesse : – Je n'en connais pas beaucoup, de faites comme ça.
Surpris par Henriette Vallée en train de lire la lettre d'Eugénie, Frédéric Soulié lui avoue son indiscrétion. Henriette lui apprend qu'elle possède encore deux autres lettres et qu'à elles trois, ces lettres-là composent, "pauvre Eugénie ! une bien triste histoire". Frédéric Soulié se récrie :
J'avoue que je comprends mal votre pitié pour la femme qui a pu écrire une pareille lettre, cette femme eût-elle été depuis la plus malheureuse des femmes. C'est le délire de la plus sotte vanité ; c'est la sécheresse de coeur la plus impertinente que j'aie jamais rencontrée.
La réponse d'Henriette annonce un récit en forme d'exemplum :
- Homme que vous êtes, me dit Henriette, que vous comprenez mal le coeur des femmes, et que votre jugement sur leur compte est quelquefois ingrat et léger. [...] Tenez, puisque vous avez la prétention de faire des romans, je vais vous conter cette histoire.
Tout comme la fugitive apparition de Madame C…, l'histoire d'Eugénie Tersin, pathétique et folle, emprunte semble-t-il son point de départ au milieu dont Frédéric Soulié est originaire. Bien que déplacée sous la Restauration, elle s'ancre en effet dans un contexte qui ressemble fort à celui de la maison Baillé dans les années 1790, alors que Jeanne Marie Baillé, fille non mariée, rêve sans doute au prince charmant. Henriette Vallée, alias Henriette Clauzel, parle-t-elle ici en son nom propre, ou bien en lieu et place de Jeanne Marie Baillé, dont Melchior François Soulié, qui sera plus tard son époux, suggère dans Quelques vers sérieux qu'elle n'était ni jeune ni belle : "Je ne prétendis point que ma femme fut belle, Et qu’elle eut tout l’éclat de la jeune saison…"6 Mais l'époux qui soupçonne d'être trompé ne parle-t-il pas ici en jaloux ?
Moi, dit Henriette Vallée, avec ma figure médiocre, mon talent de couture et ma sonate de piano, je ne pouvais raisonnablement espérer qu'un avoué, qu'un notaire, un receveur de l'enregistrement ; nous me trouvions bien audacieuse quand je m'élevais jusqu'au sous-préfet (n'oubliez pas que c'était sous la restauration ). Quant à Eugénie, avec sa belle figure noble et suave, ses cheveux noirs qui bondissaient à flots de son front à ses épaules et de ses épaules à sa ceinture, ses yeux supérieurs, sa taille de reine, l'harmonie de sa harpe, l'empire de sa voix, je ne lui voulais pas moins qu'un prince, et elle acceptait volontiers le prince. Puis c'étaient des romans infinis, des événements impossibles pour ne pas séparer mon avoué de son prince, et vivre tous ensemble ; puis nous riions avec joie de la défaite de nos belles imaginations vaincues par la distance qui sépare le prince de l'avoué.
Je me suis demandé si, tout comme la mère de Gérard de Nerval7, Henriette Vallée, ou Henriette Clauzel, ou Jeanne Marie Baillé, la mère de Frédéric Soulié ressemblait aux femmes de Prud'hon (1758-1823), le peintre du temps.
Ci-dessus de gauche à droite, quatre oeuvres de Pierre Paul Prud'hon : Marie Marguerite Lagnier ; La Modestie ; Une lecture ; Portrait de l'impératrice Joséphine.
Eugénie Tersin, l'amie d'Henriette Vallée, figure-t-elle une beauté mirapicienne dont nous ne savons rien rien ? Figure-t-elle la Jeanne Marie Baillé idéale que la Jeanne Marie Baillé réelle se représentait en rêve ? Figure-t-elle la Jeanne Marie Baillé idéalisée au souvenir de laquelle Frédéric Soulié, son fils, se rêvait fils de reine ? Figure-t-elle, par effet d'accélération du temps, un double d'Henriette Adam, telle que celle-ci débarque, radieuse, dans la maison Clauzel pour y mettre au monde le petit Pierre Gabriel Anne Henri8, l'année même où juste à côté, dans la maison Baillé, Melchior François Soulié vient emmener le petit Frédéric, laissant ainsi derrière lui Jeanne Marie, son épouse, seule désormais pour toujours, et Antoinette Françoise Fanny, sa fille âgée de 5 ans ?
Tout cela sans doute à la fois. L'imagination, comme le rêve, condense et déplace, Freud dixit.
On notera que Frédéric Soulié en 1830 dédie à une mystérieuse "Eugénie", non identifiée, un poème dans lequel il évoque sa rencontre, toute récente, avec Jeanne Bossange, qui sera, après sa mère, la femme de sa vie, "celle qui l'a sauvé", dit l'écrivain. Le prénom d'Eugénie évoque symptomatiquement, au jardin des racines grecques, la "bien-née", celle qui est faite pour le bonheur et l'engendre.
Ecole de Pierre Paul Prud'hon, Une messe de mariage sous le Directoire, circa 1797-1805.
Jeanne Marie Baillé, dans la vraie vie, épouse le 8 Pluviôse an VI (samedi 27 janvier 1798), à l'âge de 36 ans, Melchior François Soulié, âgé de 27 ans, "inspecteur des contributions directes du département domicilié dans la municipalité de Mirepoix département de l’Ariège"9, - un avoué, un notaire, un receveur de l'enregistrement, disait l'augure. S'agit-il là, pour l'épousée, d'amour ou bien de faire une fin ?
Melchior François Soulié est issu du cercle des jeunes militaires, parmi lesquels Vincent Baillé et Norbert Baillé, qui sont partis guerroyer au nom de la République en Italie, en Espagne et en Portugal, dans le sillage du général Clauzel. C'est probablement par l'intermédiaire de Vincent ou de Norbert Baillé qu'il a été présenté à Jeanne Marie Baillé. Réformé pour cause de maladie, devenu inspecteur des contributions directes, il incarne "l'avoué, le notaire, le "receveur de l'enregistrement", qu'Henriette Vallée dit destiné à une femme de "figure médiocre", à son "talent de couture", à sa "sonate de piano".
Ci-dessus, de gauche à droite : Pierre Paul Prud'hon, La mère heureuse, 18xx ; Pierre Paul Prud'hon, La famille Schimmelpenninck, 1801-1802.
Pierre Paul Prud'hon et Charles Boulanger de Boisfrémont, Les adieux d'Hector et d'Andromaque, ou Andromaque et Astyanax, 1814-1824
Pierre Paul Prud'hon fournit là encore les images possibles d'un bonheur familial que Frédéric Soulié n'a pas connu et dont le regret l'a hanté toute sa vie durant.
Egalement oeuvre de Prud'hon, le tableau intitulé Les adieux d'Hector à Andromaque10 traduit sans doute mieux qu'on ne saurait dire, dans sa composition toute entière orientée vers l'amont du malheur, vers la mère, vers le passé, le drame du père qui s'en va, le sursaut de l'enfant déchiré par l'angoisse. Oubliez les vêtements à l'antique, et vous voyez là ce jour de l'automne 1804 où Melchior François Soulié frappe à la porte de la maison Baillé et emmène le petit Frédéric, qui ne reverra jamais sa mère. Le drame Hector, d'Andromaque et d'Astyanax cependant a viré ici du genre noble au genre bourgeois. Les époux ne vivent plus ensemble depuis quatre ans. Melchior François Soulié se dit peu sûr d'être le père de ses deux enfants. Frédéric ne sera certes point jeté du haut des murailles de Troie, mais voué toute sa vie durant au long crève-coeur des enfants sans mère.
Avant d'épouser le comte Maskiew, Eugénie Tersin a été fiancée à Charles, "jeune négociant", plus loin qualifié de "petit marchand de toile", de "mince bourgeois", au demeurant frère d'Henriette Vallée.
J'avais à peine seize ans quand il m'aimait, et lui n'en avait pas vingt… Et dans la lettre que vient de lire Frédéric Soulié, elle se souvient de ces belles figues sucrées que nous mangions ensemble à la bastide de la Bista.
En épousant le comte Maskiew, Eugénie Tersin trahit son premier amour, et, plus secrètement, la vérité de son coeur. On ne peut aimer à la fois, non plus que trouver en un seul homme, un avoué, ou un notaire, ou un receveur de l'enregistrement, ou un sous-préfet, ou encore un négociant, et un prince. Il y a du bovarysme, avant la lettre, à rêver, comme dit Henriette Vallée, "des romans infinis, des événements impossibles pour ne pas séparer mon avoué de son prince, et vivre tous ensemble". Eugénie Tersin en fera l'amère expérience. Seule, délaissée, la jeune femme connaît une fin tragique. Frédéric Soulié a voulu que dans le cas d'Eugénie Tersin le châtiment du bovarysme revête un caractère terrible.
Henriette Vallée, qui raconte l'histoire d'Eugénie Tersin, éclaire d'un jour plus compréhensif la destinée de sa triste amie. D'Eugénie jeune fille, puis jeune femme, Henriette dit "qu'insolentée" parce qu'elle "était pauvre", elle avait "pris la vie en vengeance". On retrouve ce motif de la jeune femme "insolentée" dans la plupart des romans de Frédéric Soulié, en particulier, de façon poignante, dans La Confession générale (1848). Du comte Maskiew, prétendant d'Eugénie Tersin, Henriette précise qu'il "poussa l'enthousiasme jusqu'a citer ces deux vers mal rimés, – lesquels ressemblent furieusement à ceux de Melchior François Soulié, poète et bon apôtre, dans Quelques vers sérieux :
Les mortels sont égaux ; ce n'est point la naissance,
C'est la seule vertu qui fait leur différence.
Eugénie mariée, ajoute Henriette, prit une éclatante revanche ; elle se fit un parler, un air, des sentiments, à l'unisson de ceux qui l'avaient si longtemps molestée…
On voit comment "prendre la vie en vengeance", c'est pour la jeune femme appliquer chaque fois un nouveau succès de vanité ; vanité de position, vanité de fortune, elle les eut toutes, même celle de son bonheur. Et cependant, observe Henriette, elle souffrait d'avoir aimé et d'aimer encore…
On ne sait rien de la vie que Jeanne Marie Baillé a menée entre entre le 27 janvier 1798 et la Noël 1800, i. e. durant la période de vie commune qu'elle a connue avec son époux. On sait par le registre de la contribution somptuaire de l'an IV (1796) que Melchior François Soulié Soulié disposait à cette date d'un domicile à Mirepoix. On sait également par les registres d'état-civil qu'Antoinette Françoise Fanny Soulié et Frédéric Melchior Soulié, les deux enfants du couple, sont tous deux nés à Foix, l'une le 9 janvier, l'autre le 23 décembre de la même année 1800. Jeanne Marie Baillé, quelques jours après la naissance du petit Frédéric, retourne à Mirepoix, rue Courlanel, dans sa maison de toujours, avec ses deux enfants. J'ignore à quelle date les époux se sont installés à Foix. La première grossesse date approximativement d'avril 1799 ; la seconde, de mars 1800. Antoinette Françoise Fanny a-t-elle été conçue à Mirepoix ou à Foix ? Le père, dans Quelques vers sérieux, laisse entendre qu'il doute de la légitimité de ses enfants :
Je voulus avant tout une épouse fidèle.
D’obtenir ce trésor on a beau se flatter…
A la fidélité trop heureux qui peut croire.
Je n’aspirais, hélas ! qu’au bonheur d’en douter,
Et n’ai pu remporter cette triste victoire.
Ainsi l’hymen souvent perd son bel avenir ;
Ainsi quand des enfants, à leurs jeunes caresses
Mêlent le nom de père, un fatal souvenir
D’un malheureux époux vient glacer les tendresses11.
Que s'est-il passé dans la vie de Jeanne Marie Baillé au printemps 1799, à Mirepoix ou à Foix, qui ait pu susciter les soupçons de Melchior François Soulié, son époux ? Les romans de Frédéric Soulié en fournissent probablement quelque idée. On y voit de façon récurrente une femme mal mariée s'éprendre d'un jeune lion romantique, alias le "prince" que, malgré son prénom de roi mage, Melchior François Soulié, inspecteur des contributions directes, homme d'esprit comptable, raisonnable et raisonneur, n'est sans doute pas, non plus que Charles Vallée, le "mince bourgeois" qu'Eugénie Tersin a quitté pour le comte Maskiew : Il y a dans le caractère de Charles une passion absolue qui, si vous me permettez d'employer un barbarisme de mon jardinier, s'expressionne par des actions plutôt que par des paroles. A l'entendre parler, on eût dit que c'était un amoureux assez vulgaire, sans larmes, ni serments, ni fureur, ni désespoir.
Jeanne Marie Baillé, après l'avoir tant attendu, a-t-elle rencontré au printemps de l'année 1799 un "prince" ? trompé "l'avoué, le notaire, le receveur de l'enregistrement" pour le "prince" ?
Ici tourne sans doute au cauchemar éveillé la longue histoire d'attente et de rêves que la jeune femme a nourrie dans le secret de son coeur depuis les années 1790. Avocat au parlement, notaire royal, Maître Géraud Baillé, son père, est mort en 1772. Née en 1761, dixième d'une fratrie de 13 enfants, elle n'avait alors que 11 ans. Dorothée Cairol, sa mère, meurt en 1793. Jeanne Marie Baillé est âgée alors de 32 ans. Elle reste co-propriétaire de la maison familiale, rue Courlanel, avec sa soeur Agnès Pétronille Germaine, alors âgée de 33 ans, également non mariée. De quelles ressources les deux femmes disposent-elles pour faire tourner la maison ? Il ne reste rien de l'héritage de Géraud Baillé, partagé entre les 13 enfants. L'examen du registre des contributions permet de vérifier ce qu'on suppose : elles sont pauvres. A ce titre, même si, filles du très honorable Maître Géraud, secrétaire du chapitre de la cathédrale de Mirepoix, et co-propriétaires d'une grande maison à belle façade dans le Mirepoix du beau linge, elles eussent dû pouvoir prétendre à un bon mariage, i. e. à épouser dans leur condition, elles sont restées seules.
Le récit de Frédéric Soulié donne à penser que, sous le nom d'Eugénie Tersin, c'est Jeanne Marie Baillé qui a été amoureuse d'un "petit marchand de toile", d'un "mince bourgeois", alors qu'elle n'avait que seize ans, si l'on en croit la lettre d'Eugénie Tersin. Le détail des belles figues sucrées que nous mangions ensemble à la bastide de la Bista (à Bize, sur la route de Mativet, où l'un des fils Baillé avait hérité de la métairie léguée par le père ?) semble relever de la chose vraie, ancrée dans la topographie mirapicienne et rapportée à l'écrivain par quelqu'un qui se souvient. Quand au "petit marchand de toile", vu la contiguïté des maisons Clauzel et Baillé, proprement attenantes et imbriquées l'une dans l'autre rue Courlanel, c'était probablement l'un des hommes d'à côté, le père ou l'un ou l'autre des fils, ou le père puis l'un ou l'autre des fils, soit Gabriel Clauzel, le père, foulonneur marchand fabricant de draps, maire de Mirepoix sous la Révolution, procureur syndic du district, membre du Directoire du département de l'Ariège ; Bertrand Clauzel, fils aîné de Gabriel Clauzel, général, puis maréchal, puis comte ; Jean Joseph Louis, fils cadet de Gabriel Clauzel, chef d'escadron, fabricant de drap, receveur d'impôts, receveur particulier des contributions directes à Narbonne.
L'examen des registres de naissance et de mariage des hommes d'à côté montre toutefois que la date de la romance invoquée dans le récit de Frédéric Soulié n'est pas plausible. J'avais à peine seize ans quand il m'aimait, et lui n'en avait pas vingt ans, dit la lettre d'Henriette Tersin. Si Frédéric Soulié prête à Eugénie Tersin une romance de Jeanne Marie Baillé à l'aurore de ses 16 ans, c'est en 1777 que débute la dite romance. Or Gabriel Clauzel en 1777 a 42 ans déjà ; Bertrand Clauzel, à peine 5 ans ; Jean Joseph Louis, 5 ou 6 mois seulement. Pourquoi cependant les critiques et amis de Frédéric Soulié répétent-ils à l'envi au cours du XIXe siècle que l'écrivain est le neveu du général Clauzel, alors qu'on ne trouve dans les registres d'état-civil aucune trace de la dite parenté ? Pourquoi Frédéric Soulié, en 1831, se rend-il dans la maison Clauzel afin d'y rechercher des "papiers de famille", plus spécialement les témoins de quelque "aventure scandaleuse, ou tout au moins amoureuse" ?
Il est au demeurant fort possible qu'après la mort de Géraud Baillé en 1772, son père, Jeanne Marie Baillé adolescente ait reporté sur Gabriel Clauzel, voisin et ami de ses parents, marié à Blanche Castel en 1772, père du petit Bertrand Clauzel la même année, puis de Jean Joseph Louis en 1777, puis d'Henriette en 1775, d'Agnès en 1779, et d'Anne en 1781, une part de du sentiment qui l'attachait à son propre père disparu. Il est également possible que, pour soulager Blanche Castel, Jeanne Marie Baillé ait été chargée de promener les deux petits garçons et de les emmener manger de belles figues sucrées à la bastide de la Bista.
Nulle rumeur ne dit en revanche à Mirepoix que Gabriel Clauzel ait pu avoir dans les années 1780 une "aventure scandaleuse, ou tout au moins amoureuse" avec Jeanne Marie Baillé, sa voisine. Connue pour son fort caractère, Blanche Castel, épouse de Gabriel Clauzel, de toute façon veillait au grain. Gabriel Clauzel sera ensuite dévoré par ses fonctions municipales, puis par son engagement révolutionnaire.
Il est également possible que dans les années 1790 Jeanne Marie Baillé, qui a vu grandir Bertrand et Jean Joseph Louis, les deux fils de Gabriel Clauzel, et qui demeure par ailleurs sans époux, se soit émue des deux hommes que sont devenus les deux petits garçons, – surtout Bertrand, "carré de tête et de base", qui s'est enrôlé en 1789 dans la garde nationale de Mirepoix, qui entre en 1792 dans l'armée nationale avec le grade de sous-lieutenant, qui sert en Catalogne jusqu'en 1795 sous les ordres de Dugommier et Pérignon, qui devient en Italie chef d'état-major de l'armée de Grouchy, qui négocie en 1796 l'abdication de Victor Amédée III, roi de Sardaigne, qui est élevé au rang de général de brigade à l'âge seulement de 26 ans12. Bertrand Clauzel et Jeanne Marie Baillé se connaissaient depuis l'enfance. Se peut-il par suite que, retournés un jour à la bastide de la Bista, ils aient goûté ensemble aux belles figues sucrées de l'arbre de la connaissance du bien et du mal ?
"Il eut naturellement des aventures de jeune homme ; ses collègues diplomates lui ont reproché ses succès féminins pendant son séjour à l'ambassade de France à Madrid"13
Bertrand Clauzel, en 1796, a 26 ans ; Jeanne Marie Baillé est âgée maintenant de 35 ans. Comme Eugénie Tersin a trouvé son "prince" en la personne du comte Maskiew, Jeanne Marie Baillé a-t-elle trouvé le sien en la personne de Bertrand Clauzel, futur comte, autrement dit comte masqué ?
On comprend que Frédéric Soulié, si l'épisode des figues est vrai, ait choisi de le repousser dans le vert paradis des amours juvéniles et de le parer ainsi de l'aura romantique qui le rend innocent, par là sauf des questions qu'il eût posé sans cela quant au secret de la mère énigmatique.
Toujours célibataire, Jeanne Marie Baillé a vu au fil des ans les mariages se succéder autour d'elle. En 1772, l'année où elle perd son père, Gabriel Clauzel épouse Blanche Castel. Puis c'est Jean Antoine Barthélémy Baillé, son frère aîné, qui épouse Marianne Rosalie Bauzil, puis encore Vincent Maurice Baillé, son frère puîné, qui épouse Marie Anne Adélaïde Olive. Peut-être rêvait-elle d'épouser Bertrand Clauzel, possible "prince", ou, à défaut de Bertrand Clauzel, général de brigade, sous lequel perce déjà en 1796 le maréchal et bientôt le "comte", Jean Louis Joseph Clauzel, chef d'escadron, fabricant de drap, receveur d'impôts ?
Bertrand Clauzel général exerce jusqu'en 1799 le commandement de sa brigade en Italie. Jeanne Marie Baillé épouse en 1798 Melchior François Soulié, ancien aide de camp de Bertrand Clauzel lors de la bataille des Pyrénées, aujourd'hui inspecteur des contributions directes du département de l'Ariège. Les deux époux se séparent à la fin de l'année 1800. Jeanne Marie Baillé regagne avec ses enfants la maison de la rue Courlanel à Mirepoix. Bertrand Clauzel est parti général de division à Saint-Domingue. Jeanne Marie Baillé assiste en 1802 au mariage de Jean Joseph Louis Clauzel avec Jeanne Marie Thècle Bonnans. A la fin de l'été 1804, on apprend que Bertrand Clauzel, futur comte, comte masqué, a épousé à New York Marie Henriette Adam, originaire de Saint-Domingue, très jeune, très belle. Marie Henriette Adam arrive en septembre à Mirepoix. Elle y accouche de Pierre Gabriel Anne Henri Clauzel, son premier fils. Elle a 18 ans. Quelques semaines plus tard, Melchior François Soulié vient emmener le petit Frédéric Soulié, son fils, laissant derrière lui Jeanne Marie Baillé, son épouse, et Antoinette Françoise Fanny, sa fille aînée. Jeanne Marie Baillé a cette année-là 43 ans. Ironie du sort, ironie tragique. Eugénie Tersin meurt lorsque son "prince" l'abandonne. "Ma naissance laissa ma mère infirme", rapporte Frédéric Soulié. Il semble qu'à partir de 1804 l'esprit de Jeanne Marie Baillé n'ait pas survécu à l'épuisement de son rêve initial.
Elle regardait autour d'elle, cachait sa tête dans ses mains, et ne pleurait pas. Où pleurer là ? Quand pleurer ? dit Frédéric Soulié dans l'histoire d'Eugénie Tercin.
Le séjour de Frédéric Soulié à Mirepoix se termine ici tout soudain. L'écrivain se souvient que la jeune Pauline l'attend à l'auberge et qu'il a promis de la conduire à Lavelanet où elle veut rejoindre le jeune homme qui tousse, Lucien de Mauvrelier, son amoureux.
Pauline m'attendait. Lorsque je retournai la prendre, elle m'annonça qu'un voyageur qu'elle ne connaissait pas lui avait fait dire qu'il partait également le soir pour La… et qu'il me priait de vouloir bien lui permettre de nous accompagner, attendu qu'il ne connaissait nullement le chemin…
A suivre…
A lire avant l'article ci-dessus :
- Cf. Quand Frédéric Soulié retourne en Ariège – 1. Je fus appelé par quelques affaires de famille dans le Midi de la France [↩]
- Cf. La dormeuse blogue : Arthur Young à Mirepoix [↩]
- Arthur Young, Voyages en France pendant les années 1787-88-89 et 90 [↩]
- Abbé Barthélémy, Le Voyage du jeune Anacharsis, ch. 43, "Idées générales sur la législation de Lycurgue", 1788 [↩]
- Cf. La dormeuse blogue : Quand Frédéric Soulié retourne en Ariège – 1. Je fus appelé par quelques affaires de famille dans le Midi de la France [↩]
- Cf. La dormeuse blogue : Un drame inconnu – 1. Quelques vers sérieux de Melchior Soulié [↩]
- Cf. Gérard de Nerval, Promenades et souvenirs, 1854-1855 : "Je n'ai jamais vu ma mère ; ses portraits ont été perdus ou volés ; je sais seulement qu'elle ressemblait à une gravure du temps, d'après Prud'hon ou Fragonard, qu'on appelait la Modestie". [↩]
- Cf. La dormeuse blogue : Quand Frédéric Soulié retourne en Ariège – 1. Je fus appelé par quelques affaires de famille dans le Midi de la France [↩]
- Cf. La dormeuse blogue : A la recherche de la maison d’enfance de Frédéric Soulié [↩]
- Commencé en 1814, le tableau intitulé Les adieux d'Hector à Andromaque a été laissé inachevé par Pierre Paul Prud'hon. Charles Boulanger de Boisfrémont, qui l'a acheté, le complète en 1824, de façon jugée malheureuse par les critiques. [↩]
- Cf. La dormeuse blogue : Un drame inconnu – 1. Quelques vers sérieux de Melchior Soulié [↩]
- Cf. Comte Ghislain Clauzel, ambassadeur de France, "Ces hommes qui ont fait l'Ariège", in Le magazine de l'ariégeois, octobre 1992, n° 94 [↩]
- Ibidem. [↩]
L’ancienne enceinte fortifiée du château de Terride
Raymond Roger, actuel propriétaire de Terride, passionné d'architecture militaire, travaille depuis des années au dégagement des anciennes fortifications du château. L'an dernier, il a mis au jour les restes des tours qui couronnaient le système des remparts. Il a dû pour cela faire venir des engins spécialisés, et, compte tenu de la forte déclivité du terrain, l'accès de ces engins au pied des zones concernées n' a pas été une mince affaire.
Ci-dessus, on voit l'une des tours dont les restes ont été dégagés, la seule qui ait conservé une part de sa superbe ancienne.
L'enceinte du château était ainsi flanquée de trois tours d'angle, en sus de la tour axiale, hélas détruite au XIXe siècle, édifiée au-dessus de l'unique porte d'entrée du site.
Totalement ruinées, les autres tours d'angle ont disparu. Il reste seulement un tumulus et quelques pierres.
Les pierres disparues ont probablement été réutilisées ailleurs sur le site.
On sait que la demeure au fronton triangulaire, située entre le donjon et la chapelle, a été aménagée au XVIIe siècle, tout comme le pont de pierre à trois arches qui franchit le fossé à l'aplomb de la porte du château. Apposée sur l'une des arches du pont, une date indique que celui-ci date sans doute du temps de Jean de Lévis Lomagne, dernier membre de la famille de Lévis qui ait occupé le château.
Les restes des courtines qui s'élevaient jadis entre les tours d'angle ont également été dégagés l'an dernier.
Les murs de l'enceinte épousent la pente du terrain.
Appareillés d'abord de pierres sèches, les murs d'enceinte étaient ensuite revêtus d'un parement de pierres taillées, savamment agencées dans les redents.
La hauteur de ces murs couronnés de tours composait jadis au château un visage formidable, fait pour signifier au regard de la plaine la puissance du seigneur et le caractère panoptique du contrôle exercé sur la communauté toute entière. Mais pareil retranchement derrière d'énormes fortifications témoigne aussi de la défiance nourrie par les premiers seigneurs de Lévis à l'encontre de la dite communauté qui les a toujours tenus pour des Mounfort, i. e. pour des créatures de Simon de Monfort, des Francimans, acteurs de la croisade contre les Albigeois, à ce titre responsables de la ruine de la civilisation occitane.
Il faut se représenter le château de Terride, première demeure des seigneurs de Lévis en pays de Mirepoix, comme une forteresse, ceinte comme dit Virgile d'un "trois fois triple tour", plus exactement d'un premier mur courant à flanc de rocher à mi-hauteur de la colline ; puis, séparé de ce premier mur par une zone de taillis escarpée, chaotique, le rempart décrit plus haut, avec ses quatre tours et son chemin de ronde ; puis séparé encore du rempart par un fossé profond ou des glacis, le donjon, lui-même assis sur une base cyclopéenne, prolongée derechef jusqu'à la porte du domaine par de hautes courtines percées d'archères et surmontées d'une échauguette, chargée de surveiller la dite porte.
J'ai fait en compagnie de Raymond Roger le tour du chemin de ronde.
On marche sur ce qui fut jadis un lit de briques recouvertes de pierres. Outre le lit de briques, ménagés entre les pierres, des espaces en forme de goulotte facilitent l'écoulement des eaux.
Les restes de briques sont de fabrication médiévale. Ce chemin de ronde daterait, me dit Raymond Roger, du premier Moyen Age, i. e. du temps des Bellisen, feudataires du comte de Toulouse, premiers maîtres du château, avant l'ère des seigneurs de Lévis.
Raymond Roger a prévu de poursuivre cette année sa campagne de fouilles. Le spectacle des anciennes fortifications qui ressurgissent de la terre et du hallier lui inspirent une satisfaction qui nourrit sa passion de l'histoire. Il sait faire partager cette passion à ses hôtes. Grâce à lui, qui a joué pour moi les cicerones, j'ai mieux compris le statut, aujourd'hui oublié, qui a été jadis celui du château de Terride. La ruine de ces fortes murailles m'a rappelée au souvenir de la grandeur et de la décadence des empires…
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