Ci-dessus : variation sur un portrait de Frédéric Soulié.
De l'homme Frédéric Soulié, né à Foix le 23 décembre 1800, élevé à Mirepoix durant sa prime enfance, mort à 47 ans, enterré au cimetière du Père Lachaise, nous ne savons presque rien. Qui était-il ? Le peuple parisien se pressait le 23 septembre 1847 à ses funérailles. Ecrivain, il a été l'un des fers de lance de la révolution romantique, il a déployé jusqu'à l'épuisement une activité de polygraphe inspirée par les nécessités de sa condition d'écrivain, il a été à partir des années 1830 l'un des dramaturges et des romanciers les plus célèbres de son temps. L'oeuvre de Frédéric Soulié, pourtant passionnante, est aujourd'hui oubliée. L'homme est demeuré inconnu. Je cherche à en savoir davantage. Qui était-il ?
J'ai trouvé dans Mes Mémoires d'Alexandre Dumas un chapitre dédié Frédéric Soulié.
Dumas l'y assassine : Frédéric Soulié était son rival sur la scène des lettres. Mais en même temps qu'il assassine le rival, Dumas nous livre ici le portrait de l'homme, à contre-jour ou comme en creux. Je reproduis ici l'essentiel de ce portrait.
Les coupes signalées entre crochets correspondent sous la plume de Dumas à des digressions portant sur l'oeuvre de Lamartine et de Victor Hugo, puis sur celle des vaudevillistes du temps.
Ci-contre : Alexandre Dumas en 1830.
Le soir, Adolphe m'emmena chez Frédéric Soulié.
Frédéric Soulié réunissait quelques amis pour fêter son refus du Gymnase ; car Frédéric Soulié regardait cette réception à correction comme un refus.
Je reviendrai souvent à Soulié ; j'en parlerai beaucoup ; c'est une des plus puissantes organisations littéraires de l'époque, c'est un des tempéraments les plus vigoureux que j'aie connus.
Il est mort jeune ! Il est mort, non seulement dans la force de son talent, mais encore avant d'avoir produit l'oeuvre irréprochable et complète qu'il eût certainement produite, un jour ou l'autre, si la mort ne se fût pas tant hâtée.
Soulié avait quelque chose d'emmêlé et d'obscur dans le cerveau ; sa pensée était, comme le monde, éclairée d'un côté seulement ; l'antipode de ce côté illuminé par le soleil était impitoyablement plongé dans les ténèbres.
Soulié ne savait commencer ni un drame ni un roman. Son exposition se faisait au hasard : tantôt au premier, tantôt au dernier acte, si c'était un drame ; tantôt au premier, tantôt au dernier volume, si c'était un roman.
Presque toujours, cette exposition, timidement abordée, se débrouillait péniblement. On eût dit que, pareil, à ces oiseaux de nuit qui ont besoin des ténèbres pour jouir de toutes leurs facultés, Soulié n'était à son aise que dans une demi-obscurité.
C'était, avec lui, l'objet de mon éternelle querelle. Comme il avait des qualités d'imagination et de puissance que personne n'avait, une fois l'action engagée, je l'invitais éternellement à jeter le plus de jour possible sur le commencement de son action.
- Sois clair jusqu'à la limpidité, lui disais-je toujours. Dieu n'est grand que parce qu'il a fait la lumière. Sans la lumière, le monde n'eût pas su apprécier la sublime grandeur de la création.
Soulié avait, à l'époque où je l'ai connu, vingt-six ans : c'était un vigoureux jeune homme, de taille moyenne, mais admirablement prise ; il avait le front proéminent ; les cheveux, les sourcils et la barbe noirs ; le nez bien fait, et les yeux à fleur de tête ; les lèvres grosses, les dents blanches.
Il riait facilement, quoiqu'il n'ait jamais eu le rire jeune. Ce qui le vieillissait, c'était un frissonnement strident et ironique. Il était naturellement railleur, et l'ironie était chez lui une arme admirablement emmanchée dans le sarcasme.
Il avait essayé un peu de tout, et il lui était resté un peu de tout ce qu'il avait essayé. Après avoir reçu une excellente éducation provinciale, il avait été faire son droit à Rennes, je crois. De là, cette admirable peinture de la vie d'étudiant qu'il a faite dans la Confession générale.
Il avait passé ses examens de droit, et avait été reçu avocat. Mais il éprouvait une certaine répugnance pour le barreau. Aussi, plutôt que d'exercer cette profession toute libérale, il eût préféré un travail industriel.
Cette répugnance devait le conduire, en 1824 ou 1825, à se mettre à la tête d'une grande entreprise de scierie mécanique.
En attendant, Soulié – il signait alors Soulié de Lavelanet –, en attendant, Soulié vivait d'une petite rente que lui faisait son père : cent louis, autant que je puis me le rappeler ; il demeurait rue de Provence, à l'entresol, dans un appartement plein de coquetterie qui nous paraissait un palais. Il y avait surtout, luxe inouï ! dans cet appartement un piano sur lequel Soulié jouait deux ou trois airs.
Il était à la fois fort libéral et fort aristocrate, deux choses qui, à cette époque, marchaient souvent de compagnie [...].
Soulié était brave, sans être querelleur. Seulement, il avait à la fois la susceptibilité de l'étudiant et du Méridional ; il tirait passablement l'épée, et bien le pistolet.
Je fus d'abord pour Soulié, et la chose était toute naturelle, un enfant sans valeur et sans importance. Mes débuts l'étonnèrent, le blessèrent presque. Quand nous en serons là, je montrerai Soulié tel qu'il était : jaloux, presque envieux, mais brisant, par la puissante volonté de son coeur droit et honnête, toutes les mauvaises tendances de son esprit. C'était en lui une lutte continuelle du bon et du mauvais principe, et, cependant, pas une seule fois peut-être le mauvais principe ne l'emporta.
Bien souvent, il essaya de me haïr, sans jamais pouvoir en venir à bout ; bien souvent, il entreprit, en commençant par dire du mal de moi, une conversation qu'il acheva en en disant du bien.
Et, en effet, je fus l'homme qui le gêna le plus dans sa carrière : au théâtre, au journal, en librairie, il me trouva partout sur son chemin, lui faisant partout un tort involontaire mais réel ; et, malgré cela, j'étais si sûr de Soulié, si sûr de son coeur, de sa suprême probité, que, si j'eusse eu un service à demander, c'est à Soulié que j'eusse demandé ce service, à lui, plutôt qu'à tout autre – et lui, plutôt que tout autre, me l'eût rendu.
Ci-dessus : Frédéric Soulié vu par un caricaturiste du temps.
Soulié s'était, d'abord, tourné vers la poésie. C'était à la poésie, je crois, qu'il comptait demander ses triomphes. Sa première pièce au théâtre fut une imitation de Roméo et Juliette, de Shakespeare. Je n'ai jamais senti d'émotion pareille à celle que j'éprouvai à la première représentation de cette pièce.
Nous fûmes souvent des mois, une année sans nous voir ; mais lorsque le hasard nous jetait en face l'un de l'autre, du plus loin que nous nous apercevions, nous marchions l'un à l'autre le coeur et les bras ouverts. Peut- être, avant de m'apercevoir, Soulié eût-il autant aimé ne pas me rencontrer. Peut-être, si on lui eût dit : « Dumas vient de ce côté », eût-il fait un détour ; mais, du moment où il m'avait vu, le courant électrique dominait sa volonté, et il était à moi corps et âme, comme si jamais une pensée jalouse n'eût traversé son esprit.
Il n'en était point de même pour Hugo ni pour Lamartine : il ne les aimait pas, et rarement parlait-il de leur talent d'une façon impartiale.
[...]
Les amitiés de Soulié, à cette époque, étaient, en littérature, Jules Lefèvre et Latouche – Latouche, avec lequel il se brouilla si cruellement depuis, à propos de Christine ; – dans la vie privée, c'était un grand et gros garçon, nommé David ; il était, à cette époque, et doit être encore aujourd'hui agent de change. Je ne crois pas qu'il ait fait un seul ami à Soulié ; mais je crois qu'en échange, il lui a fait pas mal d'ennemis.
Soulié nous attendait chez lui avec une douzaine d'amis, du thé, des gâteaux, et des sandwichs. C'était un si grand luxe, que j'en fus un peu ébloui.
Soulié sentait ce qu'il renfermait en lui, et cela le rendait fort méprisant pour la littérature secondaire. Tout en essayant de braconner sur leurs terres, en attendant qu'il fit mieux, il traitait du haut de sa grandeur certaines réputations contemporaines dont, moi, j'enviais fort la position. Il se proposait, disait-il, de publier, pour la prochaine année 1824, un almanach intitulé Le Parfait Vaudevilliste, où l'on trouverait des couplets de vieux soldats et de jeunes colonels tout faits.
[...]
Revenons à Soulié. On venait de lui renvoyer en épreuve la première de ses pièces de vers qui ait eu les honneurs de l'impression ; elle était intitulée La Folle de Waterloo, et avait été faite à la demande de Vatout, pour l'ouvrage qu'il publiait sur la galerie du Palais-Royal.
Il va sans dire que Soulié nous la lut.
La voici. – Nous tâcherons de constater ainsi le point de départ de tous nos grands poètes. En voyant le but auquel ils sont arrivés, on mesurera la distance parcourue. Peut-être quelques contemporains maussades nous diront que peu leur importent et le point de départ et le point d'arrivée : à ceux-là, nous répondrons que nous n'écrivons pas précisément pour l'an 1851 ou l'an 1852, mais pour ce pieux avenir qui ramasse le ciseau, le crayon ou la plume échappés aux mains des illustres mourants.
La Folle de Waterloo.
Un jour, livrant mon âme à la mélancolie,
J'avais porté mes pas errants
Dans ces prisons où la folie
Est offerte en spectacle aux yeux indifférents.
C'était à l'heure qui dégage
Quelques infortunés des fers et des verrous ;
Et mon coeur s'étonnait d'écouter leur langage,
Où se mêlaient les pleurs, le rire et le courroux.
Tandis que leur gardien les menace ou les raille,
Une femme paraît, pâle et le front penché ;
Sa main tient l'ornement qui, les jours de bataille,
Brille au cou des guerriers sur l'épaule attaché,
Et de ses blonds cheveux s'échappe un brin de paille
A sa couche arraché.
En voyant sa jeunesse et le morne délire,
Qui doit, par la prison, la conduire au tombeau,
Je me sentis pleurer… Elle se prit à rire,
Et cria lentement : « Waterloo ! Waterloo ! »
« Quel malheur t'a donc fait ce malheur de la France ? »
Lui dis-je… Et son regard craintif
Où, sans voir la raison, je revis l'espérance,
S'unit pour m'appeler à son geste furtif.
« Français, parle plus bas, dit-elle. Oh ! tu m'alarmes !
Peut-être ces Anglais vont étouffer ta voix ;
Car c'est à Waterloo que la première fois,
Adolphe m'écouta sans répondre à mes larmes.
« Lorsque, dans ton pays, la guerre s'allumait,
Il me quitta pour elle, en disant qu'il m'aimait ;
C'est là le seul adieu dont mon coeur se souvienne.
La gloire l'appelait, il a suivi sa loi ;
Et, comme son amour n'était pas tout pour moi,
Il servit sa patrie, et j'oubliai la mienne !
« Et, quand je voulus le chercher,
Pour le voir, dans le sang il me fallut marcher ;
J'entendais de longs cris de douleur et d'alarmes ;
La lune se leva sur ce morne tableau ;
J'aperçus sur le sol des guerriers et des armes,
Et des Anglais criaient : "Waterloo ! Waterloo ! ".
« Et moi, fille de l'Angleterre,
Indifférente aux miens qui dormaient sur la terre,
J'appelais un Français, et pleurais sans remords…
Tout à coup, une voix mourante et solitaire
S'éleva de ce champ des morts :
« Adolphe ? » me dit-on. « Des héros de la garde
Il était le plus brave et marchait avec nous ;
Nous combattions ici… Va, baisse-toi, regarde,
Tu l'y retrouveras, car nous y sommes tous ! »
« Je tremblais de le voir et je le vis lui-même…
Dis-moi quel est ce mal qu'on ne peut exprimer ?
Ses yeux, sous mes baisers, n'ont pu se ranimer…
Oh ! comme j'ai souffert à cette heure suprême,
Car il semblait ne plus m'aimer !
« Et puis… je ne sais plus !… Connaît-il ma demeure ?
Jadis, quand il venait, il venait tous les jours !
Et sa mère, en pleurant, accusait nos amours…
Hélas ! il ne vient plus, et pourtant elle pleure ! »
Alexandre Dumas laisse entendre, avec quelque raison, que La Folle de Waterloo n'est pas d'un grand poète. Mais il parle d'un "point de départ", et c'est pourquoi cette Folle m'intéresse. Certes Frédéric Soulié n'a pas fait carrière dans la poésie, même si c'est à la poésie qu'à vingt ans, "il comptait demander ses triomphes". Certes il a choisi de chasser ailleurs, aux parages du mélodrame et du roman frénétique, où son génie cruel fait merveille. Il y a pourtant dans le pathos de La Folle de Waterloo, "première de ses pièces de vers qui ait eu les honneurs de l'impression", une expression de désespoir qui sonne vrai. Je ne puis m'empêcher de penser que le jeune homme emprunte là son inspiration à quelque douleur personnelle.
Hélas ! il ne vient plus, et pourtant elle pleure !
"Ma naissance rendit ma mère infirme. Elle quitta ma ville natale quelques jours après ma naissance, et, bien que je sois retourné souvent dans mon département, et à quelques lieues de Foix, je n'ai jamais vu ma ville natale. Je demeurai avec ma mère dans la ville de Mirepoix jusqu’à l’âge de quatre ans. Mon père était employé dans les finances et sujet à changer de résidence. Il me prit avec lui en 1804. En 1808, je le suivis à Nantes…"
Qu'est-il advenu de la mère de Frédéric Soulié après 1804 ? Les amis du Frédéric Soulié de 20 ans disent qu'il n'avait "plus que son père et une soeur".
Ses yeux, sous mes baisers, n'ont pu se ranimer…
Frédéric Soulié est mort jeune lui aussi. Ses amis laissent entendre qu'il souffrait d'une maladie de coeur. Une maladie de coeur… "Ce qui le vieillissait", dit Dumas, "c'était un frissonnement strident et ironique".
Armand de Luizzi, alias Frédéric Soulié, a fait un pacte avec le Diable. En échange du bonheur, qu'il sait impossible, il est devenu écrivain, i. e. mémorialiste du Diable. Il en paie le prix :
- Sa mère ! Sa mère ! Horreur ! dit Armand, saisi d'un tremblement convulsif à l'idée de tant de perversité.
Le diable se prit à rire, et Luizzi, brisé et anéanti, sentit sa tête s'égarer, son coeur faillir, et il tomba évanoui.
Les lignes que je reproduis ici constituent l'excipit des Mémoires du Diable, le roman considéré comme le chef-d'oeuvre de Frédéric Soulié.
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