Monthly Archive for avril, 2009
Coeur de Marie
Nomina si nescis, perit et cognitio rerum, dit Carl von Linné dans sa Philosophia botanica, en 1751. "Si tu ignores les noms, alors la connaissance des choses se perd". C’est au regard d’un tel axiome que, durant l’été 1771, Jean-Jacques Rousseau écrit à son amie Madame De Lessert pour la féliciter d’être une bonne mère qui enseigne à sa fille le nom des plantes : "Vous avez commence par apprendre à la Petite les noms d’autant de plantes que vous en aviez de communes sous les yeux : c’etoit précisément ce qu’il faloit faire"1.
Rousseau observe toutefois que la connaissance des noms doit accompagner celle des choses, faute de quoi elle demeure un savoir vain : "D’ailleurs ne connoître simplement les plantes que de vue & ne savoir que leurs noms, ne peut être qu’une étude trop insipide pour des esprits comme les vôtres, & il est à présumer que votre fille ne s’en amuseroit pas long-tems"2. Rousseau en conséquence se propose d’évoquer à l’intention de la mère, institutrice de sa fille, "quelques notions préliminaires de la structure végétale ou de l’organisation des plantes " afin que la Petite, "dût-elle ne faire que quelques pas dans le plus beau, dans le plus riche des trois règnes de la nature, puisse y marcher du moins avec quelques lumieres".
"J’ai toujours cru, ajoute Rousseau, "qu’on pouvoit être un très-grand Botaniste sans connoître une seule plante par son nom ; & sans vouloir faire de votre fille un très-grand Botaniste, je crois néanmoins qu’il lui sera toujours utile d’apprendre à bien voir ce qu’elle regarde"3.
Radicalisant ici son propos, Rousseau se réclame d’une botanica prima qui se entreprend caractériser la structure et l’organisation de chaque plante avant de dire quel nom revient à cette dernière. Il omet toutefois de signaler, sans doute pour faire valoir l’essentielle simplicité de sa pratique, que, s’il peut se passer de connaître le nom des plantes, il doit en revanche connaître celui des organes et celui des diverses propriétés afférentes à ces derniers, afin de mieux "voir", par là de mieux sentir ce qui fait du végétal "le plus beau, le plus riche des trois règnes de la nature".
"L’Ortie blanche porte une fleur monopétale labiée, dont le casque est concave & recourbe en forme de voûte pour recouvrir le reste de la fleur & particulièrement ses étamines qui se tiennent toutes quatre assez ferrées sous l’abri de son toit. Vous discernerez aisément la paire plus longue & la paire plus courte, & au milieu des quatre le style de la même couleur, mais qui s’en distingue en ce qu’il est simplement fourchu par son extrémité au lieu d’y porter une anthère comme sont les étamines. La barbe, c’es-à-dire, la levre inférieure se replie & pend en en-bas, & par cette situation laisse voir presque jusqu’au fond le dedans de la corolle"4.
Se laisser orienter par les choses dans le sens de l’étonnement et mettre des mots sur cet étonnement afin d’en mesurer la portée mystérieusement éclairante, c’est cela que Rousseau recommande à l’intention de la Petite, lorsqu’il parle "d’apprendre à voir" :
"On prétend que la Botanique n’est qu’une science de mots qui n’exerce que la mémoire & n’apprend qu’a nommer des plantes. Pour moi, je ne connois point d’étude raisonnable qui ne soit qu’une science de mots ; & auquel des deux, je vous prie, accorderai-je le nom de Botaniste, de celui qui fait cracher un nom ou une phrase à l’aspect d’une plante, sans rien connoître à sa structure, ou de celui qui connoissant très-bien cette structure ignore néanmoins le nom très-arbitraire qu’on donne à cette plante en tel ou en tel pays ? Si nous ne donnons à vos enfans qu’une occupation amusante, nous manquons la meilleure moitie de notre but qui est, en les amusant, d’exercer leur intelligence & de les accoutumer à l’attention. Avant de leur apprendre à nommer ce qu’ils voient, commençons par leur apprendre à le voir. Cette science oubliée dans toutes les éducations doit faire la plus importante partie de la leur. Je ne le redirai jamais assez ; apprenez-leur à ne jamais se payer de mots, & à croire ne rien savoir de ce qui n’est entre que dans leur mémoire"5.
Ci-dessus : au jardin, Dicentra spectabilis, dite Coeur de Marie, ou Coeur de Jeannette, ou Coeur saignant. Plante originaire de Chine, anciennement classée dans la famille des Fumariacées, aujourd’hui dans celle des Papavéracées.
"Les 4 pétales sont diversement soudés, particulièrement vers l’apex, et les pétales externes sont munis d’un éperon à la base, les apex des pétales internes étant soudés autour des anthères. Les étamines sont disposées en 2 faisceaux opposés aux pétales internes, chacun possédant un filet unique qui se divise en 3 parties au niveau de l’apex. Chaque division centrale porte une anthère, les divisions latérales portant seulement la moitié d’une anthère chacune. La base de chaque filet se prolonge dans l’eperon et y sécréte du nectar"6.
- Jean-Jacques Rousseau, Lettres élémentaires sur la botanique, à Madame De Lessert, Lettre première [↩]
- Ibidem [↩]
- Ibid. [↩]
- Ibid., Lettre IV [↩]
- Ibid., Lettre V [↩]
- Cf. Plantes et botanique [↩]
La vitrine du bouquiniste en avril
La vitrine du bouquiniste somnolait un peu depuis Noël. La boutique aussi. Ouverte ou fermée ? Je suis repassée devant la vitrine, la semaine dernière. Signe de bon augure, la vitrine a changé. Il y a un chat. installé sous un globe, il fixe, je suppose, le point imaginaire où paraîtra un jour, surgi du fond des rêves, un oiseau. Pour le moment, il y a un oeuf, et, comme on sait, l’avenir est dans l’oeuf. Mais comment le chat le sait-il ? Il faut qu’il ait à la fois de la mémoire et de l’imagination. Que savons-nous de l’imagination des chats ? Supposons qu’il y ait dans l’imagination du chat, tout à coup, une rivière, une barque sur la rivière, une brebis dans la barque, et que, laissant ses rames, la brebis descende sur la rive et engage cette drôle de conversation, toujours dans l’imagination du chat :
- Tu n’as que l’embarras du choix, mais il faudrait te décider. Voyons, que veux-tu acheter ?
– Acheter ! répète le chat, d’un ton à la fois surpris et effrayé, car les rames, la barque, et la rivière, ont disparu en un instant, et il se trouve de nouveau dans la petite boutique sombre.
– S’il vous plaît, je voudrais bien acheter un oeuf reprend-il timidement. Combien les vendez-vous ?
– Dix sous pièce, et quatre sous les deux, répond la brebis.
– En ce cas, deux oeufs coûtent moins cher qu’un seul ? demande le chat d’un ton étonné, en prenant son porte-monnaie.
– Oui, mais si tu en achètes deux, tu es obligé de les manger tous les deux, répond la brebis.
– Alors, je n’en prendrai qu’un, s’il vous plaît, dit le chat en posant l’argent sur le comptoir. Après tout, peut-être qu’ils ne sont pas tous très frais.
La brebis ramasse l’argent et le range dans une boîte ; puis, elle déclare :
– Je ne mets jamais les choses dans les mains des gens… ça ne serait pas à faire… Il faut que tu prennes l’oeuf toi-même.
Sur ces mots, elle va au fond de la boutique, et met l’oeuf tout droit sur l’un des rayons. "Je me demande pourquoi ça ne serait pas à faire", pense le chat, en se frayant un chemin à tâtons parmi les tables et les chaises, car le fond de la boutique est très sombre. "A mesure que j’avance vers l’oeuf, on dirait qu’il s’éloigne. Voyons, est-ce bien une chaise ? Mais, ma parole, elle a des branches ! Comme c’est bizarre de trouver des arbres ici ! Et il y a bel et bien un petit ruisseau ! Vraiment, c’est la boutique la plus extraordinaire que j’aie jamais vue de ma vie !" Il continue d’avancer, de plus en plus surpris à chaque pas car tous les objets deviennent des arbres lorsqu’il arrive à leur hauteur, et il est sûr que l’oeuf va en faire autant.
Mais l’oeuf se contente de grossir et de prendre de plus en plus figure humaine.
Lorsque le chat est arrivé à quelques mètres de l’oeuf, il voit que celui-ci a des yeux, un nez, et une bouche ; et, lorsqu’il est tout près de lui…
Le chat de la vitrine, vous l’aurez compris, se prend ici pour Alice through the looking glass 1. Il faut croire qu’en imagination, il parle anglais.
Je ne suis pas étonnée qu’il se soit vu en train de cheminer, parmi les tables et les chaises, dans une boutique très sombre. Il pleut, et, faute d’éclairage, le fond de la boutique, ici aussi, est très sombre. Je distingue toutefois une forêt de livres, qui pousse ses piles jusqu’au plafond. Dommage que la boutique soit fermée. J’entre en imagination à mon tour. Ou plutôt, je me remémore les premières pages de L’ombre du vent2, je me prends pour Daniel, mon père me fait entrer dans le Cimetière des Livres oubliés, il me dit de chercher parmi cette foule d’oubliés celui que j’adopterai, pour le sauver.
"Durant presque une demi-heure, je déambulai dans les mystères de ce labyrinthe qui sentait le vieux papier, la poussière et la magie. Je laissai ma main frôler les rangées de reliures exposées, en essayant d’en choisir une. J’hésitai parmi les titres à demi effacés par le temps, les mots dans des langues que je reconnaissais et des dizaines d’autres que j’étais incapable de cataloguer. Je parcourus des corridors et des galeries en spirale, peuplés de milliers de volumes qui semblaient en savoir davantage sur moi que je n’en savais sur eux. Bientôt, l’idée s’empara de moi qu’un univers infini à explorer s’ouvrait derrière chaque couverture tandis qu’au-delà de ces murs le monde laissait s’écouler la vie en après-midi de football et en feuilletons de radio, satisfait de n’avoir pas à regarder beaucoup plus loin que son nombril. Est-ce à cause de cette pensée, ou bien du hasard ou de son proche parent qui se pavane sous le nom de destin, toujours est-il que, tout d’un coup, je sus que j’avais déjà choisi le livre que je devais adopter. Ou peut-être devrais-je dire le livre qui m’avait adopté. Il se tenait timidement à l’extrémité d’un rayon, relié en cuir lie-de-vin, chuchotant son titre en caractères dorés qui luisaient à la lumière distillée du haut de la coupole. Je m’approchai de lui et caressai les mots du bout des doigts, en lisant en silence…"
Que devient le chat pendant ce temps-là ? me direz-vous. Je n’en sais rien. L’imagination ne regarde jamais en arrière. Elle va son chemin, sans commencement ni fin.
- Lewis Carroll, De l’Autre côté du miroir [↩]
- Carlos Ruiz Zafón, L’ombre du vent, Prix Planeta 2004, trad. François Maspéro, Livre de Poche, 2006 [↩]
Le printemps hier faisait grise mine. Mais une journée d’histoire locale, à sa manière, fait aussi le printemps. C’est vif, comme un appel d’air. Tant de choses qu’on ne soupçonnait pas ! Chaque fois – comment dire ? – ça dépote. Il s’agissait cette fois de "la vie quotidienne sous l’Ancien Régime" dans notre région. Sur la belle affiche réalisée à l’intention de cette journée, on voit, dans son costume du temps passé, une jolie maman qui berce tendrement son enfant. Douce figure de la vie quotidienne sous l’Ancien Régime, image du bonheur, tel qu’on eût rêvé qu’il fût toujours. Le temps passé toutefois a tourné vers nous hier un visage moins rose. Marie-Rose Viala a évoqué le sort des enfants accueillis au XVIII siècle à l’Hôpital de Castelnaudary. Martine Rouche a présenté et commenté le cas de plusieurs "enfants à la marge", à partir de documents conservés aux archives de Mirepoix. Henry Ricalens a mis en lumière, via une étude de la maison, de l’ameublement et du vestiaire, l’extrême modestie de l’ordinaire qui a été celui des gens de métier du Lauragais sous l’Ancien Régime.
En 1685, l’hôpital diocésain de Castelnaudary, qui existe déjà depuis la fin du XIVe siècle, se voit assigner par lettres patentes royales le statut d’Hôpital général. A la différence de l’hospice, qui assure l’accueil des malades, l’hôpital, tel qu’on le conçoit alors, se trouve chargé de recueillir les "laissés pour compte" et de "renfermer" les déviants afin de "faire cesser l’oisiveté, le libertinage, la corruption et le vice qui accompagnent la mendicité". A ce titre, l’Hôpital général de Castelnaudary accueille au XVIIIe siècle, de façon transitoire ou durable, un nombre mal connu d’enfants, d’âge et de statut divers.
Le nombre de ces enfants demeure difficile à chiffrer, faute de régularité dans la tenue des registres. Il serait à comparer avec les déclarations de grossesse, obligatoires depuis 1556. Mais nombre de grossesses échappent à toute déclaration. On sait seulement que l’hôpital, en 1711, compte 25 à 30 enfants "à charge", i. e. élevés durablement aux frais de l’institution; il en compte, en 1747, 52 ; en 1789, 120. Les registres des nourrices, qui font l’objet d’un suivi plus strict, fournissent des renseignements hélas relatifs à la mortalité des enfants en bas-âge. Ils montrent qu’au fil du siècle, cette mortalité va croissant et qu’elle atteint à partir de 1760, période marquée par un début de pénurie, le chiffre de 273 décès annuels, soit un taux de 24,4%. A noter qu’à la même époque, la mortalité de tels enfants atteint à Paris le taux record de 45,93%. L’Hôpital parisien a pour politique d’envoyer les enfants à la campagne afin qu’ils y bénéficient du grand air. Il fait convoyer ces enfants en charrette. Le voyage dure plusieurs jours, parfois sous un soleil brûlant, ponctué de haltes fréquentes…
D’où viennent ces enfants ? Il peut s’agir d’enfants légitimes, orphelins ou issus de familles en difficulté ; il s’agit plus souvent d’enfants illégitimes, qui ont été exposés ou abandonnés. Il peut s’agir enfin d’enfants "abonnés", i. e. bénéficiaires d’une prise en charge financée par un tiers.
On expose en ce temps-là les enfants à la porte de l’Hôpital, parfois aussi devant la maison d’un particulier, ainsi désigné publiquement au soupçon. Plus tardif, l’usage du "tour" date du début du XIXe siècle. L’enfant, souvent un nouveau-né, porte quelquefois sur lui, attaché à ses vêtements, un billet indiquant son âge, son prénom, précisant qu’il a été baptisé, voire même qu’on viendra le reprendre un jour, – ce qui arrive en effet de temps à autre, lorsque les parents ont régularisé leur union ou que la famille a retrouvé un niveau de vie décent. L’abandon, quant à lui, se fait dans la rue, dans la nature, n’importe où, cette fois sans indication aucune, car toute mère convaincue d’un tel crime encourt la foudre des tribunaux.
La prise en charge de ces enfants nécessite l’emploi de plus de 800 nourrices que l’Hôpital recrute dans les quartiers populaires de la ville, et à la campagne pour l’air pur. Heureusement, l’air pur n’est pas aussi éloigné de Castelnaudary qu’il l’est de Paris. Il arrive que que l’Hôpital emploie des "filles de la débauche", lorsque l’arrivée concomitante de plusieurs nouveaux-nés nécessite l’intervention de "nourrices de secours". Ce sont les maris des nourrices, maîtres-valets, jardiniers, métayers, etc., qui viennent signer le contrat, qui embarquent les enfants dans leur charrette, et qui reviennent chaque mois percevoir les 10 livres dues à leur épouse. Progressivement augmentée, la rémunération des nourrices s’élève à la fin du siècle à 45 livres par mois, soit, en vertu d’une conversion hasardeuse, à environ 125 €.
En liaison avec l’évêque qui siège au bureau de l’Hôpital avec les représentants du Présidial et les consuls, les curés jouent un rôle prépondérant dans le suivi des enfants mis en nourrice. Ils se préoccupent de la santé des enfants, les visitent, dispensent des recommandations aux familles d’accueil. Ils se portent ensuite garants de l’honnêteté des ces dernières et permettent ainsi à certaines d’entre elles de passer de la rétribution mensuelle à la rétribution bimensuelle ou semestrielle.
Que deviennent les enfants mis en nourrice ? L’examen des registres de l’Hôpital montre qu’entre 1749 et 1789, 233 enfants ont disparu des registres, 220 sont morts, 23 ont été repris par leurs propres parents, 20 ont été gardés par leurs parents nourriciers, 51 sont retournés à l’Hôpital. 21% des enfants de moins de 1 an meurent en nourrice, emportés surtout par les épidémies qui frappent chaque fois la famille nourricière toute entière. Ceux qui survivent sont rendus à l’institution lorsque la nourrice débute une nouvelle grossesse. Officieusement adoptés par leurs parents nourriciers, certains enfants servent plus tard de valet de ferme ou de remplaçant au tirage au sort qui décide du départ pour l’armée. Retournés à l’Hôpital, d’autres enfants apprennent un métier auprès des artisans employés sur le site de l’institution et, après cinq années de formation, ils reçoivent leurs lettres de maîtrise.
Ci-dessus : Cosette, vue par l’illustrateur Emile Bayard, circa 1860.
Marie-Rose Viala constate en guise de conclusion que si, comme en font foi L’Emile de Jean-Jacques Rousseau ou les portraits dédiés par Elisabeth Vigée-Lebrun à Marie-Antoinette entourée de ses enfants, "le XVIII siècle découvre l’enfance", l’enfance dont il s’agit n’est pas celle des "enfants de la maison", i. e. celle des enfants des Hôpitaux de Paris ou de l’Hôpital de Castelnaudary.
A la décharge de l’Hôpital de Castelnaudary, on notera que les enfants y meurent en moins grand nombre que dans les autres Hôpitaux du royaume : entre 1770 et 1789, le taux de mortalité des enfants est de 19,45% à Castelnaudary ; de 25,4% dans l’ensemble du royaume.
La Révolution dépénalisera l’adoption, déclarera les enfants abandonnés pupilles de la Nation et tentera de mettre en oeuvre la gratuité de la prise en charge. Mais il faut attendre 1805 pour que l’Assistance publique commence à s’organiser.
Relayant le propos de Marie-Rose Viala, Martine Rouche, vice-présidente du Salon du livre d’histoire locale de Mirepoix, évoque ensuite quelques "enfants à la marge", dont elle retrouvé la trace modeste sur les pages des registres paroissiaux de Mirepoix. C’est d’abord le petit Germain, né le 25 février 1664 "a patre incognito" de "Marguerite de Rigaud". Partiellement biffée, une mention indique de façon transparente qu’il s’agit d’un fils d’Henri de Calages, officier de la chambre à sel de Mirepoix, alors veuf de Marie de Calages, bientôt remarié à Françoise de Plos. Le registre des décès indique qu’est mort le 5 octobre 1664 un "fils baptisé de la fille de Rigaud". On lit, en marge de cet enregistrement, "bastard de la Rigaude". Martine Rouche évoque ensuite le sort de Anne, Jeanne, Marguerite, dites chacune "fille de …" laissé en blanc. A l’exception de Marie, qui, vingt ans plus tard, sera reconnue par ses parents, Anne, Jeanne, Marguerite, par la suite disparaissent. La seule trace qu’elles aient laissée sur la terre, c’est un acte de baptême expédié en deux lignes, et un blanc par en dessous, qui serre le coeur.
Sensible à la misère des enfants perdus, Anne d’Escale, veuve fortunée, qui a vécu à Mirepoix au XVIIe, a choisi d’être la marraine et l’ange gardien de 36 de ces derniers.
Après une matinée consacrée aux enfants, Henry Ricalens, l’après-midi, entreprend de construire point par point le tableau de la vie ordinaire, comme elle pouvait aller chez les artisans du XVIIIe siècle, à Mirepoix aussi bien que dans le Lauragais. Il rappelle d’abord quelques caractéristiques concernant les maisons du temps. La borde en pesai, ou maison en pisé, qui demeure jusqu’à la fin de l’Ancien Régime le logement des gens de peu, comporte seulement un rez-de-chaussée, un sol de terre battue, point de cheminée. Les archives des notaires indiquent qu’elle se négocie autour de 25 livres, soit trois fois moins cher qu’une paire de boeufs. Plus chère à l’achat, armée de colombages, la maison à solier, ou étage, confère à son propriétaire l’avantage du soleil. Profitant de ce que les techniques de construction s’améliorent, quelques riches négociants font édifier à Revel des garlandes à deux étages. A la fin du XVIIIe siècle, les bordes en pisai de moins de 25 livres disparaissent. Mais le logement reste dans son ensemble confiné et inconfortable.
Les inventaires des notaires ont, entre autres intérêts, celui d’indiquer le nombre de pièces habitées, observe Henry Ricalens. Ils indiquent que, sous l’Ancien Régime, on se contente généralement de une à deux pièces. C’est le cas par exemple d’un brassier. Il en va de même dans les maisons plus aisées, car, en raison des hivers interminables qui marquent la fin du XVIIe siècle, on vit uniquement dans les pièces chauffées.
Les pactes de mariage indiquent de façon très précise en quoi consistent, au XVIIIe siècle, l’ameublement et le vestiaire du ménage. L’épouse fournit le lit ainsi que la literie correspondante, i. e. le matelas de plumes d’oie ou de canard (1/2 quintal au moins), les draps de chanvre ou de lin, nommés linceuls, et la couverture de laine, d’abord appelée couverte (XVIe), puis flossade (XVIIe). Une lueur de volupté s’allume dans le regard d’Henry Ricalens lorsqu’il évoque l’usage de matelas remplis d’un quintal de plumes ! Le reste du mobilier, observe Henry Ricalens, demeure fruste et sommaire, mal entretenu, dégradé par les ans. Il s’agit de caisses en sapin, de coffres en noyer ou en hêtre, parfois d’un dressadou, ou buffet, dans lequel on range la vaisselle de terre, plus rarement d’étain. D’abord réservé aux maisons aisées, l’usage de la garde-robe, ou armoire à deux portes, remplacera peu à peu celui des coffres. La faïence n’apparaît qu’à la fin du XVIIe siècle. Point de table ni de chaises chez, par exemple, 70% des meuniers. C’est la maie qui sert indifféremment de table et de chaise. Les chaises demeurent rares jusqu’au XVIIIe siècle. Elles constituent un signe de fortune. L"inventaire relève ainsi chez un riche marchand de la fin du XVIIe siècle 7 pièces habitées, 14 chaises paillées, peintes en rouge et vert, plus 6 fauteuils. Un luxe !
Pactes de mariage et inventaires après décès détaillent également le vestiaire dont disposent les familles sous l’Ancien Régime. L’épouse, par exemple, apporte en dot une robe, sa robe, qu’elle fera durer toute la vie et qu’elle léguera si possible à sa fille. Ainsi réduit à sa plus simple expression, le vêtement est la plupart du temps largement rapiécé, parfois "à plus de cent endroits". Le prix d’un vêtement neuf demeure en effet très élevé, et lorsqu’un vêtement dit en bon état figure dans l’inventaire après décès, il faut en déduire que son propriétaire n’a pas eu le temps de l’user, donc qu’il est mort jeune. On se vêt ordinairement de "guenilles", qui ne sont pas le vêtement des gueux, mais, usé jusqu’à la corde, celui de tout un chacun.
Les femmes vont vêtues d’une robe noire, et d’une jupe rouge, violette ou blanche, sous la robe. Le violet a un temps sa mode, puis l’on voit apparaître sous la robe le bleu céleste ou turquin, l’orange, le jaune et le vert.
Les hommes sont vêtus au XVIIe siècle d’un pourpoint de raze ou de cadis, plus tard d’un justaucorps doublé de toile, d’un haut de chausse en toile ou en drap, de bas de laine ou de chanvre, et portent communément chapeau. La mode se répand au XVIII siècle, chez ceux qui en ont les moyens, du justaucorps en londrin, ou simili drap de Londres. L’inventaire ne mentionne pas les sabots, d’usage trop commun, mais plus rarement une paire de chaussures de gros cuir, éventuellement à boucles de métal.
Hommes et femmes se lèvent avec le soleil et, sans autre apprêt, i. e. sans se laver, vaquent aussitôt aux tâches du jour. On se lavait davantage au Moyen-Age. Mais la médecine a depuis lors déconseillé l’usage du bain, car ayant découvert l’existence des pores, elle suppose la perméabilité de la peau, qui exposerait l’organisme à la pénétration des miasmes.
Les journées de travail sont longues en été, d’où mieux rémunérées, plus courtes en hiver, d’où moins rémunératrices. On se couche avec la nuit, dans la seule pièce chauffée où la famille toute entière s’entasse. L’espèrance de vie, dans le milieu des gens de métier, est d’environ quarante ans, même si certains de ces derniers atteignent parfois des âges avancés. Beaucoup de femmes, quant à elles, meurent en couches.
Entassés dans des maisons inconfortables, mal chauffés, mal vêtus, mal lavés, "étaient-ils heureux ?" questionne abruptement Henry Ricalens, dont l’air mi-figue mi-raisin indique qu’il n’a pas forcément l’avis attendu au regard d’une telle question. L’ancêtre d’Henry Ricalens, comme celui-ci aime à le rappeler lors de chacune de ses conférences, exerçait à Revel le métier de boulanger. On devine qu’Henry Ricalens ne parie pas sur le bonheur de l’homme d’aujourd’hui et qu’il fait hommage à son ancêtre d’avoir su en son temps être heureux.
Pour ceux qui voudraient en savoir davantage sur l’ameublement et le vestiaire sous l’Ancien Régime, il faut lire le maître ouvrage d’Henry Ricalens : Les gens de métier dans la vie quotidienne du Lauragais sous l’Ancien Régime – Contribution à l’histoire économique et sociale d’un pays du Languedoc, Presses de l’Institut d’Etudes Politiques de Toulouse, 2007.
Pour ceux qui s’interrogent sur le type d’enseignement dispensé aux enfants audois à la fin du XVIIIe siècle, il existe deux rares études, signées de Marie-Rose Viala : "Les petites écoles de l’ouest audois au XVIIIe siècle", in Bulletin de la Société d’études scientifiques de l’Aude, 2000, vol. 100, pp. 63-72, Carcassonne ; "Les écoles de la Révolution et de l’Empire dans l’ouest audois", in Bulletin de la Société d’études scientifiques de l’Aude, 2001, vol. 101, pp. 117-126).
Comme je le disais plus haut, les journées d’histoire locale de Mirepoix, ça dépote ! ou plutôt non, je vais le dire mieux : c’est un moment de la mémoire vivante et de l’histoire au présent.
A gauche sur l’image, Max Brunet, président du Salon du livre d’histoire locale de Mirepoix, félicite Henry Ricalens.
C’est quelque part dans la campagne, au bout d’une allée d’arbres, une gentilhommière très ancienne, au portail gardé par des lions de pierre. Vue de loin, au détour de l’allée, elle semble dormir, du sommeil de la belle au bois dormant, à l’ombre des arbres séculaires qui remuent silencieusement. Puis l’on entend le bruit d’une scie, et lorsqu’on passe le portail sous le regard morne des lions, on trouve la cour remplie d’une montagne de poutres autour de laquelle s’active un groupe de compagnons. Les vieux toits crient misère.
Nicole Ginabat, qui est, avec sa soeur, propriétaire de la demeure, nous attend sur le seuil, en jean et en baskets, sa tenue de chantier, sous les deux cadrans solaires qui ornent symétriquement la façade. L’un d’eux a conservé son style, qui donne l’heure. Il est midi, à l’heure du soleil, soit 14 heures, à l’heure post-moderne. Le soleil caresse, au rez-de-chaussée, les belles fenêtres hautes, reprises de l’orangerie et remontées sur la façade de la demeure dans un temps déjà oublié. On donne ici, les nuits d’été, des concerts à la lueur des étoiles ; on y fait des lectures, des expositions ; on y monte des spectacles champêtres.
Constituée de trois corps de bâtiment disposés en L autour de la cour centrale, la demeure date, dans sa partie centrale, du XVe siècle et du XVIIe siècle, et, pour ce qui concerne l’aile gauche, du XVIe siècle. Celle-ci a conservé sa porte basse, de style Renaissance, et affiche, elle aussi, un cadran solaire.
Installée sur un domaine d’environ 50 hectares, la demeure est assortie de communs, réservés au logement des métayers qui assurent, aujourd’hui encore, l’exploitation des terres. Celles-ci étaient jadis dédiées à la vigne. D’où probablement le nom de Fiches, qui désigne les pics de fer à pointe renflée utilisés pour planter la vigne.
Les archives indiquent que la métairie hébergeait au XVIIe une famille catholique et qu’elle a fait l’objet d’une prise de guerre par les protestants. Acquis au XVIe siècle par Jean de Roubert, conseiller au parlement de Toulouse, le domaine est racheté au XVIIIe siècle par Joseph Fauré, propriétaire appaméen dont Nicole Ginabat et sa soeur sont aujourd’hui les lointaines descendantes. Honos Domus Mea, "l’honneur est ma maison", la devise de Joseph Fauré demeure inscrite à l’entrée du domaine.
Franchissant le seuil de la demeure, nous nous trouvons dans une vaste galerie qui court longitudinalement d’une extrémité à l’autre du bâtiment. Elle est, dans sa partie gauche, surmontée d’une voûte gothique, dont les arcs viennent buter sur des culots ornés de têtes étranges. Au centre de la galerie, dans l’axe de la porte d’entrée, un couloir traversant donne vue sur le jardin. Au fond de la galerie, sur la droite, la porte de la bibliothèque est ouverte : nous pénétrons ici dans le cabinet d’un homme des Lumières, Jean Joseph Adrien Fauré (1776-?), conseiller général de l’Ariège, savant botaniste qui a été l’élève de Lamarck. L’herbier de Jean Joseph Adrien Fauré a été conservé ; les plantes, admirablement traitées, ont gardé leurs couleurs. Héritier d’une collection de livres constituée depuis le XVIe siècle, il a ajouté à cette dernière les principaux ouvrages scientifiques de son temps. On remarque que, conformément au goût du XVIIIe siècle, il jouait aussi au tric-trac.
Au fond de la galerie, sur la gauche, nous pénétrons ensuite dans la grande cuisine des siècles passés, qui était naguère encore le royaume de la grand-mère de Nicole Ginabat. Rien n’a été changé, ni l’immense cheminée, ni le potager, lui aussi de dimension considérable, ni le sol pavé de large tomettes, rongées au fil du temps par la fleur de sel. La cuisine continue à vivre. Nicole Ginabat habite la maison. Le bol est sur la table du petit déjeuner.
Nous gravissons ensuite, d’un pas retenu, l’escalier qui conduit à l’étage. Il s’agit de l’escalier originaire, construit en bois au XVI siècle, et que la maîtresse de maison entend conserver en l’état, usé mais si beau, non ciré. Nicole Ginabat, au premier étage, nous ouvre sans rien dire la porte d’une grande salle : vide de tout meuble, la salle comporte seulement une cheminée, tardivement refaite en stuc dans le style "retour d’Egypte", et, dans des cadres sur les murs, de vieilles photos de famille.
Nicole Ginabat ouvre les volets, et nous sommes saisis de surprise : le plafond de la salle est entièrement recouvert de peintures, représentant de façon très vivante des fleurs, des animaux de toute nature, ainsi que des scènes de chasse et de pêche, réparties de part et d’autre d’un motif récurrent de sirène à la corne d’abondance. Sur ce plafond fortement cloisonné, les bandes dédiées aux motifs principaux, qui sont réalisés à la détrempe, alternent avec des bandes traverses, ornées de motifs stylisés, réalisés cette fois au pochoir. La gamme des couleurs, alternativement tendre et vive, est un ravissement pour l’oeil. On ignore tout, dit Nicole Ginabat, de l’artiste qui a oeuvré ici à la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe siècle.
Au fond de la grande salle, Nicole Ginabat nous ouvre maintenant une autre porte. Nous entrons dans une pièce plus petite, qui, au siècle précédent, a servi de salle de bain. Sur le plafond débarrassé de son lattis et derrière la cloison, enlevée tout au long de la partie sommitale des murs, d’autres peintures apparaissent, d’époque inconnue, traitées cette fois-ci dans l’esprit des faïences de Delft.
Nicole Ginabat nous invite ensuite à gagner le jardin afin de voir, sur l’arrière de la maison, les divers pigeonniers installés sous les toits, dont l’un ménagé dans une ancienne échauguette. Nous faisons quelques pas dans l’herbe libre, envahie de pâquerettes. Nicole Ginabat nous raconte la dernière tempête, qui a emporté le plus bel arbre du jardin. Les bûcherons, venus le débiter, lui ont laissé en souvenir les billots. Ceux-ci font dans l’herbe une table et des sièges sauvages. Au fond, parmi les arbres, la pauvre orangeraie, dont les fenêtres fantômes ont été murées, tombe en ruine.
Avant de quitter Fiches, nous évoquons avec Nicole Ginabat les problèmes de financement que pose la restauration du patrimoine privé, et les différents types de partenaires ou de mécènes à l’attention desquels on peut constituer des dossiers. Nicole Ginabat et sa soeur ont reçu en 2006 le prix des Vieilles Maisons Françaises de l’Ariège. Elles bénéficient aujourd’hui du soutien de l’Association de sauvegarde et découverte du patrimoine du château de Fiches. Celle-ci a obtenu pour la conservation des peintures du château le 1er prix de la Banque Populaire de l’Ariège, en février 2009.
L’association prévoit de nombreuses manifestations pour l’été 2009 :
8, 9, 10 mai : expositions de photos.
7 juin à 14h : balade de 3h autour du château sur la biodiversité en milieu agricole.
14 juin de 10h à 17h : visite exceptionnelle du pigeonnier (2ème étage du château) en plus de la visite habituelle. A 17h30 : dédicace de Pigeonniers en Midi-Pyrénées, livre du photographe Michel Lucien. Les photos de Michel Lucien feront l’objet de l’exposition Pigeonniers d’ici et d’ailleurs, présentée au château, du 11 au 23 juin 2009. Entrée : 3 €.
13 juillet à 20h : balade théâtrale dans le parc… rencontre avec des tolutes… par le Théâtre de la terre. Adultes 6€, enfants de moins de 15 ans 3€.
19 juillet à 18h dans le salon : concert trio à cordes Cordialis, violon, alto, violoncelle. Entrée 10€, places limitées, réservations au 06 70 07 35 83.
4 août à 21h : concert Nougaro noir et blanc, chant, contrebasse, piano avec projections photos sur grand écran dans la cour du château. Entrée 6€, au profit de l’association de "Sauvegarde du château de Fiches"
8 août à 21h : contes avec Olivier de Robert, Les Lettres de mon Moulin revisitées, dans la cour du château. Entrée : 7€.
20 août à 20h30 : bal folk avec le groupe Trad & Scratch, musiques occitanes et irlandaises, accordéon diatonique, piano, bodhran, violon, mandoline, guitares, basse, chants. Entrée 5€
19-20 septembre : journées européennes du patrimoine (animations non définies encore)
Adresse du château de Fiches :
09340 Verniolle
Téléphone : 0670073583
Email : chateaudefiches@aol.com
Site Internet : http://chateaufiches.blogspot.com













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