J’emprunte le titre de cet article au très beau site Abandoned Places, créé par Henk van Rensbergen. L’adresse de ce site figure depuis longtemps sur la page Liens de La dormeuse blogue. Je suis sensible, moi aussi, à la mélancolie des lieux déshabités, hantés encore par le souvenir d’une présence ancienne, livrés aux herbes folles, aux serpents, aux nuages. Qu’est-il arrivé aux gens d’ici ? Où sont-ils partis ?
Monthly Archive for juillet, 2008
Au bord de la rivière, "cette idole, yeux noirs et crin jaune, sans parents ni cour, plus noble que la fable"1 fume la pipe par le nez. Assis sur l’autre rive, nous contemplons chaque jour cette face rude. Dans l’eau passent des poissons, des feuilles, quelquefois des serpents. La vie, lente ou rapide. Surgi de de l’ombrage, un héron nous regarde sans bouger. Nous de même. Puis, à reculons, il s’efface sous les feuilles. Tout est calme. Une buse plane dans le ciel. "Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais où", dit La Fontaine, "le Héron au long bec emmanché d’un long cou. Il côtoyait une rivière. L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours…"
- Arthur Rimbaud, Illuminations, "Enfance", I [↩]
« On rêve avant de contempler. Avant d’être un spectacle conscient, tout paysage est une expérience onirique », dit Gaston Bachelard dans L’eau et les rêves1. Cet avant du paysage, c’est le foisonnement indifférencié de la matière-monde – il y a de l’eau, du bois, des feuilles, des pierres -, et c’est le travail naturel de l’imagination, qui, jetant ainsi un pont entre la matière et l’esprit, veut que, endormis ou éveillés, nous formions spontanément des images à partir du divers de nos sensations.
L’été, au bord de la rivière, matière, sensations, images, tout foisonne. Il y a de l’eau, du bois, des feuilles, des pierres, le ciel, la terre… Ce qu’il faut au bonheur. Le bonheur tout cru de se sentir vivant.
J’aime à penser que les feuilles, elles aussi, sont douées d’imagination et qu’elles forment, à leur façon, des images de nous. Hypothèse farfelue ? Certes, mais elle me plaît. Quelle sorte d’image l’univers peut-il bien former de nous ?
Les bords de la rivière m’offrent, quant à moi, l’occasion de former des images étranges, dont je sais qu’elles ne montrent rien d’autre que ce qui est, cela même que j’ai tous les jours sous les yeux, et que, pour une raison qui m’échappe, hier encore je ne voyais pas. Or, la raison ici ne faisant rien à l’affaire, je m’étonne chaque fois de constater qu’une image peut en cacher une autre, et qu’en somme ce qui est visible excède toujours ce que je vois.
Une image, disais-je, peut en cacher une autre. Le visible, en effet, ou ce qui tend à devenir visible, se déploie sur le mode de l’image-rébus. Le principe n’est pas ici du canard-lapin, dans lequel on voit alternativement sur la même image tantôt un canard tantôt un lapin, mais celui de la pente onirique qui veut que, lorsqu’on regarde la rivière, l’on voie d’abord un tourbillon, puis un oeil d’hippopotame en lieu et place du tourbillon, ou une pierre, puis une tête de mort en lieu et place de la pierre. D’une image à l’autre, c’est toujours la dernière qui s’impose. Impossible de revenir à la précédente.
Il ne s’agit pas en l’occurrence d’une banale illusion d’optique, mais d’un moment de révélation – comme un regard ouvert sur le secret de la vie. Via la synthèse des données de la sensation, fruit de l’imagination productive, ici reconduite au libre de son dynamisme initial, ce qui se révèle transitairement dans l’ombre verte, c’est l’indifférence du moi et du non-moi, l’unité, ténébreuse, profonde, du sujet et de l’objet, bref le simple d’une contrée toute proche, dont la période de visibilité coïncide avec le temps de la persistance rétinienne.
Il suffit de perdre le sentiment du lieu, du temps, de l’échelle, pour voir s’ouvrir un monde autre, peuplé d’êtres étranges, ni végétaux, ni animaux, étants paradoxaux, pourtant doués d’une présence troublante…
Dans l’eau, un crâne au regard morne. Surgie des arbres, coiffée d’un amas de branches, une nymphe aux cuisses blanches.
Bizarres gigantomachies du bois. Balancelles de feuilles ou pièges ? Jeux sans pourquoi. Quid du sens d’être, dans ce monde-là ?
D’où vient que les images d’un tel monde m’inspirent chaque le frisson de l’événement ?
La réponse à cette question tient, il me semble, au simple du vif et du mort. Le mort saisit le vif, ou le vif saisit le mort. A la vie, à la mort. Ce sont là les deux dimensions, essentielles et principales, du petit monde du bord de l’eau. Celles du paysage comme « expérience onirique ».
Comme je regardais un enchevêtrement de feuilles et de branches, je me suis souvenue de la nouvelle de Maupassant dans laquelle un passionné de la rivière rapporte une anecdote de sa vie nautique :
« Ah ! me dit-il, combien j’ai de souvenirs sur cette rivière que vous voyez couler là près de nous ! Vous autres, habitants des rues, vous ne savez pas ce qu’est la rivière. Mais écoutez un pêcheur prononcer ce mot. Pour lui, c’est la chose mystérieuse, profonde, inconnue, le pays des mirages et des fantasmagories… »
L’homme raconte ensuite comment, l’ancre de son bateau ayant accroché quelque chose au fond de l’eau, il se trouve contraint de passer la nuit sous la lune, dans un paysage « extraordinaire ». Au matin, il sollicite l’aide d’un pécheur pour dégager son bateau :
« Enfin nous aperçûmes une masse noire, et nous la tirâmes à mon bord :
C’était le cadavre d’une vieille femme qui avait une grosse pierre au cou »2.
J’ai cru voir cette vieille femme dans l’enchevêtrement de feuilles et de branches dont je reproduis la photo ci-dessus.
D’autres fois, c’est la vie, puissante, majestueuse, qui paraît, dans les nodosités des racines. L’oeil de la bête. Les cornes. La nuque. La croupe. Née de ces eaux riches en substance, de l’obscure patience du bois, la forme révèle ici, au regard de son animalité médusante, le lien secret que la vie entretient avec la matière limoneuse. A partir de la matière et dans les profondeurs de cette dernière, dans l’indifférente accrétion de la terre, dans le chatoiement de l’eau, et jusque dans la touffeur de nos corps et de notre imagination, la vie se déploie comme volonté et désir de la vie. Elle va ainsi son chemin, forçant physicaliter le possible de son apparaître, chaque fois merveilleusement recommencé. Ici, ailleurs, partout, elle tourne des visages vers nous.
Françoise Escholier publie cette année chez l’éditeur Domens à Pézenas un roman intitulé Pour les yeux d’Anitra. Titre étrange, qui conserve intacte sa charge d’énigme après qu’on a lu et qu’on « sait la fin ».
Le roman se compose de 39 courts chapitres, dont certains n’occupent qu’une seule page. Il se déploie dans le style de la chronique, au présent de l’indicatif, temps de l’immédiateté vécue, et dans le style du discours intérieur. Le personnage qui parle, ou pense, se nomme Thomas. Ses amis, issus de la bande de copains qu’il fréquentait au temps de l’université, l’appellent « Nowhere Man ».
L’homme de nulle part. Il faudra, pense Hélène, trouver l’adresse de sa famille, qu’il donnait rarement.
Thomas l’incrédule - Tu te moques de ma foi en Dieu… Toujours, lui dit Anitra.
Thomas le double, ambigu jusqu’à la fin. Bon et mauvais…, dit la voix secrète qui murmure en lui.
Rien n’est expliqué de l’histoire d’amour que Thomas vit avec Anitra. L’histoire a ses moments, fatigue, découragement, colère, noir chagrin, mais aussi désir, passion, bonheur fou.
Retour au jardin d’Eden ou prison d’amour ?
Je lui dirai : « Regarde Anitra. Non loin, la même plante parasite a enlacé un tronc d’aubépine. Son bois dur s’était déjà mêlé à celui, plus tendre, d’un fusain. Le lierre a peu à peu entouré les deux troncs. Deux branches se sont écartées. Plus haut, elles se sont rejointes dans un noeud de fer. Loin de former une Trinité d’amour, dont parfois tu me parles, mais au coeur d’un étau impitoyable, étranglant le fusain, ainsi qu’une grande partie de l’aubépine ».
J’ajouterai : « J’ai mis des heures à lutter contre le lierre. « Frappe ton ennemi au coeur », est-ce ainsi que vous dites ici ? A coups de hache rageurs et épuisants, j’ai dû briser les dernières pousses avec mes mains, avec mes ongles…
[...]
Comme eux, Anitra a-t-elle besoin d’un appui pour vivre et prendre forme, comme ces lianes meurtrières montant à l’assaut des arbres et devenant d’une manière trompeuse l’être même du végétal qu’elles ont étouffé ?
Passion vénéneuse ou idylle romantique ? Les yeux d’Anitra sont malades. Elle n’y voit plus. Tandis qu’elle interrompait ses études, Thomas renonçait à son métier pour vivre avec elle, loin dans l’arrière-pays, au Mas Noir, qu’ils ont acheté ensemble. Ils y demeurent désormais, pauvres et seuls. Thomas, qui intercepte le courrier, ne répond plus aux sollicitations des amis.
Le récit se déroule dans le cadre d’une année, dont Thomas consigne les travaux et les jours. Il commence à la fin de l’hiver et se termine à la fin de l’hiver suivant, au moment des fêtes du Mardi Gras. Le temps qu’il fait, froid ou canicule, le spectacle du jardin, florissant ou désséché, dans la mesure où il agissent sur la sensibilité d’Anitra et de Thomas, constituent les ressorts naturels d’une action qui s’opère physicaliter en la personne de chacun des deux amants et qui intéresse le mystère du couple sans toutefois jamais l’éclairer vraiment.
Il y a autre chose qui décide de la destinée d’Anitra et de Thomas, autre chose qu’aucun d’eux ne sait peut-être, ou qu’Anitra sait, – mais nous ne sommes pas dans sa pensée -, ou que Thomas augure en silence, – il en a la prémonition, non les mots pour le dire – ; il y a, dans la destinée d’Anitra et de Thomas, quelque chose d’autre que la nécessité du moment présent, des travaux et des jours qui passent comme les générations des feuilles ; il y a en la personne d’Anitra et de Thomas, sous le couvert de leur curiosité du jardin, une sorte de tropisme plus originaire, qui se laisse entrevoir parfois à la faveur d’un mouvement, d’un geste, d’une parole sans pourquoi. Ce tropisme les oriente dans le sens d’une attente tendue, criante, dont le terme leur demeure inconnu, sans prévision possible. Quelque chose d’autre les oriente. Mais quoi ?
Changeant de voix narrative, le roman se termine avec le récit d’Hélène, une amie du couple.
Une invitation est arrivée au courrier, que Thomas n’a pas pu dissimuler à Anitra. Anitra se montre désireuse de répondre à l’invitation des amis. Sortant pour la première fois de sa retraite, le couple se rend à Malegoude, afin d’assister aux fêtes du Carnaval. Les amis sont mariés, chargés d’enfants. Hélène est enceinte. Anitra porte la belle robe rouge, au-dessus de leurs moyens, que Thomas lui a offerte pour Noël. C’est, là encore, Thomas qui parle. Hélène, elle, raconte la suite.
Je me suis souvent demandé, en lisant Pour les yeux d’Anitra, si, de l’ou ou l’autre des personnages du roman, Anitra, Thomas, Hélène, Françoise Escholier, à l’instar de Flaubert, pouvait dire « c’est moi », ou si, des positions de vie incarnées par Anitra, Thomas, Hélène, il y en avait une dont Françoise Escholier se sentirait plus proche.
Comme Armelle, dans la nouvelle intitulée « Faux-semblants »1, trouve et conserve une vierge oubliée, sans grande beauté, telle qu’on en fabriquait il y a un siècle, Anitra conserve le souvenir d’une petite bague que sa mère lui avait achetée à Lourdes :
Tu comprends, je suis d’un caractère… confiant. Comme lorsque j’étais enfant. J’étais élève des religieuses, que j’aimais, et les croyais lorsqu’elles me disaient que la plus belle chose du monde était d’avoir la foi. Maman m’avait emmenée à Lourdes. Je contemplais la petite bague qu’elle m’avait achetée là-bas avec un grand plaisir. Jamais je n’avais rien vu de plus beau que cet émail pieux et bleuté.
La scène qu’Anitra rapporte ensuite à Thomas, appartient, selon toute apparence, aux souvenirs personnels de Françoise Escholier. Elle se déroule à Saint-Gaudéric, toponyme qui désigne Mirepoix dans l’oeuvre des divers Escholier, dont celle de Raymond Escholier, grand-père de Françoise Escholier, issu d’une vieille famille de Mirepoix et marié à Marie-Louise Pons-Tande, issue de la même famille.
On regrette cette foi, plus tard, continue Anitra. Sans doute est-elle pareille à un songe heureux. Mes seules perplexités étaient causées par la sensation de dureté de mes espadrilles lorsque je marchais dans l’herbe mouillée… Cela m’intriguait beaucoup plus que tout le reste ! Ecoute : Chaque soir, à Saint-Gaudéric, nous nous promenions, sur le chemin qui menait aux fermes voisines, avec mes grands-parents. Il faisait alors nuit noire. Ma grand-mère craignait la fraîcheur de la nuit, elle s’emmitouflait dans de grands châles gris et blancs. Mon grand-père se coiffait d’un béret et s’armait d’une grosse canne recourbée. Je prenais plaisir aux préparatifs qui faisaient partie de cette marche merveilleuse sur les sentiers obscurs. Ma grand-mère connaissait le chemin par coeur. C’était, en août, le moment où les étoiles filantes semblent tomber sur la terre. On jouait à les suivre dans le ciel, par dizaines.
« Regardez, disais-je, j’en vois une ! »
« Alors il faut faire un voeu », conseillait mon grand-père.
Immédiatement, sans hésitation aucune, je formais le mien : j’ai souhaité d’avoir la foi, puisque c’était la plus belle chose du monde.
Sorte de confidence prêtée par l’auteur à son personnage, ce souvenir d’enfance éclaire, en même temps qu’il l’approfondit, le mystère du drame évoqué dans Pour les yeux d’Anitra, partant, l’énigme du sens auquel prétend l’histoire d’Anitra et de Thomas, celle de leurs amis, Armengol, Hélène, Sam, Noémie, Donzère, ou celle d’Edmond Charlot éditeur et de Camus écrivain, ou encore celle de la tante de Proust, âgée, passant son temps à la fenêtre, qui déclara, un jour, surprise…, bref, toujours recommencée, l’histoire de Sisyphe. - Et puis il faut imaginer « Sisyphe heureux »…, dit Thomas, ou Armengol, ou Hélène, ou Donzère, ou l’auteur ? – on ne sait -, au chapitre 34.
Comme elle le faisait déjà dans La racine et autres nouvelles, Françoise Escholier, dans Pour les yeux d’Anitra, met en scène des personnages que leur différence isole et qui errent sur les lisières, incertains de savoir à quoi cette différence les destine. Elle prête à de tels personnages une sorte d’obsession des racines, qu’il faut cultiver ou, à l’inverse, arracher. Obsession des racines, peur de l’enracinement ou du déracinement, quête d’une introuvable radicalité, constituent autant de leitmotive propres à l’univers de Françoise Escholier. Thomas, « Nowhere Man », tente, par amour, d’aller jusqu’au bout du déracinement, qui est aussi oubli de soi. Hélène voit en lui une sorte de franciscain auquel la Grâce a manqué :
Thomas, cet ami sauvage, a défriché ces lieux, tel un moine courageux en dépit de sa défiance tourmentée.
Anitra, reine aveugle et désarmée, désespère de retrouver aujourd’hui le chemin que sa grand-mère, autrefois, connaissait par coeur. Le chemin d’un royaume que l’Eden, inventé par Thomas à l’intention d’Anitra, ne suffit pas à son âme errante. Pourquoi avoir quitté cet Eden ? s’interroge Hélène à propos d’Anitra et de Thomas, suite au Carnaval de Malegoude.
Anitra et Thomas errent tous deux, semble-t-il, dans leur quête de radicalité, parce que la radicalité est ailleurs que dans l’enracinement ou le déracinement volontaire, ailleurs que dans la défiance – défiance relative à un avenir dont Thomas, qui voit ce qui vient, sait qu’il ne pourra s’y soustraire -, ailleurs que dans l’utopie des temps premiers, dont Anitra, citant le prophète, rêve qu’ils reviennent :
« Le loup habitera avec l’agneau, la vache et l’ours auront même pâture ».
« L’utopie », dixit Anitra, « c’est ce qui n’est pas encore réalisé« .
La radicalité est-elle davantage dans la lenteur patiente d’Hélène, dans les fatigues de sa maternité glorieuse ?
Elle a un peu changé, la femme d’Armengol. Son teint est plus transparent et plus pâle. Le visage encore plus mince. D’apparence fragile, elle s’obstine à vouloir des enfants. Il est évident qu’un troisième est en route. C’est comme si elle voulait se prouver qu’elle est bien vivante. Les deux petits ont l’air sains et beaux : elle les contemple avec émerveillement, comme s’ils enjambaient sa propre vie, si ténue. Arches graciles dont les fondations plongent dans le passé d’une famille qu’elle a perpétuée à grand peine.
Réservant ainsi la part du double, de l’ambigu jusqu’à la fin, à cette Hélène glorieuse, observe Thomas, une autre Hélène s’oppose, qui a froid :
« Approchez-vous du feu. Il fait toujours froid ici, noir et froid ».
Je regarde autour de nous. Toujours aussi peu de meubles.
« De toute façon on n’a pas les moyens d’acheter des meubles haute époque. Rien ne va dans cette pièce ».
Un ou deux fauteuils Louis XIII, très faux, mais des abat-jour de couleur, des tableaux réchauffent les murs de pierre. La pièce n’est ni noire ni froide.
Armengol a un geste exaspéré :
_ Elle n’est jamais contente… Elle vit dans un château !
_ Le château de la misère ! Il faudrait faire tant de travaux. Et en hiver, c’est la maison des courants d’air… »
Mais elle rit devant l’air déconfit d’Armengol.
Il n’est point de dénuement qui vaille sans la Grâce. Ni la « misère » d’Hélène ni la servitude volontaire de Thomas. La Grâce, de toute façon, ne se mérite pas. Il semble qu’elle manque à Thomas, qu’elle déserte parfois Hélène, tandis qu’elle enveloppe par avance Anitra, celle qui ne voit pas, du moins avec les yeux du corps.
On se gardera de prêter à Françoise Escholier une lecture protestante de l’histoire de la Grâce. Hélène, qui est sans doute ici le porte-parole de l’auteur, se gausse au chapitre 35 de l’air « fier » qui est celui des jeunes filles de la H. S. P., la Haute Société Protestante, i. e. l’apanage des gens riches.
On reconnaîtra plutôt, chez Françoise Escholier, l’esprit des Béatitudes :
Heureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux les affligés, car ils seront consolés.
Heureux les doux, car ils posséderont la terre.
[...]
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu2.
Hélène, en tout cas, assise sur un banc dans le jardin d’Anitra et de Thomas, se trouve effleurée par cet esprit-là :
Là, chose étrange, règne soudain une paix mystérieuse. Grâce au mur de pierres et, au sud, à deux pins jumeaux entrelaçant leurs branches…
Françoise Escholier ne le dit nulle part, mais sous le beau nom d’Anitra, on peut lire aussi le mot « naîtra ». Pendant qu’Hélène enceinte pense à son amie Anitra, l’enfant qu’elle porte a bougé en elle pour la première fois.
Ainsi se trouve réalisé, de façon « hérétique » eût dit Anitra, de façon fantastique au regard de la raison cartésienne, le voeu jadis formulé par Anitra sur le chemin des étoiles filantes, puis confié à Thomas. Cela s’appelle, dans la langue de la foi, la communion des saints.
Sous les mots de Thomas et ceux d’Anitra, les voix sont ici une et la même :
J’entends son rire clair…
- Depuis, vois-tu, la nature et Dieu sont inexorablement liés, de façon un peu hérétique.
- Non, Anitra, c’est la tradition panthéiste, pas forcément hérétique. Je crois, moi, que cette étoile était tombée du manteau de la Vierge.
- Toi, tu me dis ça ? »
Au Salon du livre d’histoire locale
Des livres, des livres, partout des livres sous les couverts et sous la halle ! Pour moi, le paradis. C’était, dimanche dernier, 6 juillet 2008, à Mirepoix, la XIVème édition du Salon d’histoire locale. On y vient chercher l’oiseau rare, le livre qui manque à la bibliothèque familiale, celle que l’on a constituée à propos du village natal, de sa grande ou petite histoire, de ses légendes, de ses monuments, de ses héros, de sa guerre ; on y vient nourrir sa passion pour le bruit des siècles, les généalogies, nobles ou roturières, les métiers d’antan, les voyages pittoresques, la démographie, etc. ; on y vient aussi pour rencontrer les auteurs, déjeuner en leur compagnie, échanger des idées, des anecdotes, bref, partager un moment de convivialité bon comme le pain, simple et craquant. C’est la fête à l’Histoire ! c’est la fête à Mirepoix !
Ci-dessous : la fête se prépare, le matin, de bonne heure.
Détail pratique : comme il bruinait et que le vent soufflait sous les couverts, il fallait, en juillet, prévoir un polaire ! Je me méfierai, la prochaine fois.
A 12h30, Max Brunet, président de l’Association Nationale Pour l’Elargissement de l’Information (ANPEI), assisté de Martine Rouche, vice-présidente de l’ANPEI, annonçait les titres des ouvrages primés à l’occasion de ce XIVème Salon.
Il s’agit de Parade pour une Infante de Hubert Delpont et de Histoire et généalogie de la maison de Lévis (prix Joseph-Laurent Olive) de Georges Martin.
Dans Parade pour une Infante, Hubert Delpont raconte, avec le talent de conteur qu’on lui connaît, les préparatifs du mariage de Louis XIV avec l’Infante d’Espagne à Saint-Jean de Luz, la difficile signature du traité des Pyrénées, l’errance du roi et de la cour en Languedoc, la stratégie du vieux Mazarin, l’heureux dénouement d’une crise franco-espagnole qui aura duré treize mois.
Dans Histoire et généalogie de la maison de Lévis, Georges Martin fournit, quant à lui, une masse considérable d’informations inédites concernant l’illustre famille des seigneurs de Mirepoix.
Ci-dessus : comme chaque année, Martine Rouche remet à la représentante de la Médiathèque de Mirepoix l’ensemble des douze livres sélectionnés par le jury du Salon d’histoire locale.
Ci-contre : à table, sous les couverts.
Au centre, Martine Rouche, vice-présidente de l’ANPEI ; à droite, Michèle Pradalier-Schlumberger, professeur à l’Université de Toulouse-Le Mirail, présidente de la Société Archéologique du Midi de la France (SAMF).
Alors que nous dégustions une délicieuse aumonière de saumon, la conversation a connu deux grands moments : après avoir évoqué son travail d’aquarelliste et la réalisation de son dernier port-folio, qui réunit un ensemble de vues de Mirepoix, accompagnées d’un texte de Martine Rouche, Jacqueline Baby a raconté l’aventure du voyage en deltaplane au-dessus de notre contrée ; puis Henry Ricalens, auteur de l’ouvrage intitulé Les Gens de métier de la vie quotidienne du Lauragais sous l’Ancien Régime, a savamment discuté de la peste, des différentes hypothèses relatives à la transmission de cette dernière – puce du rat et/ou puce de l’homme ? – et raconté, de façon gourmande, d’horribles histoires de médicastres qui s’affairaient jadis au coeur de l’épidémie…
Jacqueline Baby et Henry Ricalens
L’après-midi, j’ai flâné parmi les livres, sous la halle. Les auteurs y sont installés, ils y dédicacent leurs ouvrages. J’ai sollicité ainsi un autographe d’Henry Ricalens. J’ai appris à cette occasion que celui-ci est également l’auteur de romans. Je me fais donc une joie de lire, ces jours-ci, Par delà la fuite, un roman publié par Henry Ricalens en 1976.
Henry Ricalens ; Simonne Pons Moulis
Ecrivains plus anciens, Raymond Escholier, l’auteur de Cantegril et de bien d’autres titres encore, et Adelin Moulis, auteur d’une cinquantaine de livres sur l’Ariège, dont l’admirable Vie et mort d’une maison en montagne, nous ont quittés depuis quelques années déjà. Ce sont leurs enfants ou petits-enfants qui les représentent. Simonne Pons Moulis était là, pétillante, sous la halle. Elle raconte son père, la petite fille qu’elle a été, la pianiste qu’elle est devenue. Françoise Escholier était là aussi. Elle décrit, à ma demande, le bureau de son grand-père, l’environnement de travail du romancier, du critique d’art, du conservateur de la Maison de Victor Hugo et du Petit-Palais, les marque-pages qui subsistent du travail préparatoire à la rédaction de Victor Hugo, cet inconnu.
Françoise Escholier est écrivain elle-même. Comme je lui parle de La racine et autres nouvelles, recueil que j’ai présenté ailleurs sur ce blog, Françoise Escholier m’annonce qu’elle publie cette année, aux éditions Domens Pézenas, un roman intitulé Pour les yeux d’Anitra. J’aurai plaisir à rendre compte de cet ouvrage sur mon blog prochainement.
Ainsi va le Salon du livre d’histoire locale de Mirepoix. C’est tout à la fois comme une fête de famille et un dimanche à la campagne, – stimulant, convivial, bon-enfant. Au charme des rencontres s’ajoute celui des trouvailles : sur le stand d’un bouquiniste de Varilhes, j’ai ainsi déniché trois numéros des Cahiers d’Etudes Cathares (XVIIème et XVIIIème années, n° 69, 72, 74) dans lesquels figure, détaillé en trois épisodes, un article intitulé « En lisant Nerval : Angélique ». Il s’agit d’un article de R. Mazelier, dédié à l’une des nouvelles les moins étudiées des Filles du feu, le recueil publié en 1854 par Gérard de Nerval. Rappelant que « Nerval n’a pas inventé l’histoire d’Angélique, mais qu’il l’a tirée d’extraits de la Généalogie des Goussencourt », R. Mazelier y explique, de façon brillante, le jeu auquel se livre l’auteur d’Angélique avec les noms et les figures de l’histoire féodale, qui tous symbolisent, en même temps que la lutte du Midi contre le Nord, « les deux pôles de la sensibilité nervalienne, les deux racines de son existence, à lui, fils d’un homme du midi et d’une femme du Nord« .
Ton ami flamboie et pétille, écrivait Nerval à Théophile Gautier, dans Pandora. J’en dirai autant des livres. Les livres sont nos amis.



















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