Né à Foix en 1800, mort à Bièvre en 1847, Frédéric Soulié est l’auteur de nombreux romans, nouvelles et pièces de théâtre. Le succès de ses romans fait de lui, à partir de 1832, le rival de Balzac et d’Eugène Sue. Ami de Gérard de Nerval, il constitue l’une des figures de la Bohème romantique. Dans Les Mémoires du Diable, il se représente sous les traits d’Armand de Luizzi, à qui il prête ses souvenirs ariégeois et son expérience du dessous des cartes parisiennes. Sur mon site La dormeuse, je consacre un article plus complet aux Mémoires du Diable.
Egalement journaliste, Frédéric Soulié publie en 1835 dans le Musée des Familles une page dédiée au département de « l’Arriège » (sic). Après une courte présentation géographique, il rapporte ce que dit, « avec le désespoir d’un homme a qui l’on parle d’un malheur », « quelque jeune Parisien ganté serin, qu’une ordonnance ministérielle a nommé contrôleur des droits-réunis ou sous-préfet en ce pays » ; puis, ce que raconte « un brave Arriégeois, de ceux qui filent de la laine à Lavela et ou à la Roque, pour fabriquer quelques étoffes qu’ils vont vendre à la foire de Beaucaire » ; enfin, ce que qu’observent « quelques-uns de ces hommes qui, dans nos petites villes du midi, ont gardé le goût des patientes et sincères études ».
[NB : L'orthographe des extraits ci-dessous est celle du manuscrit de Frédéric Soulié. On trouve la version numérisée de ce manuscrit sur le site intitulé Les livres oubliés].
Au journaliste, alias Frédéric Soulié, qui l’interroge, le jeune Parisien ganté serin dit ses affres d’homme du monde égaré chez les « têtes de fer » :
— Ce pays, mon cher, c’est la Barbarie ; c’est la Cochinchine ; c’est le désert. Pas une salle de spectacle ; pas un tailleur ; pas une marchande de modes ; pas un gantier ; pas un restaurateur ; pas de bains. Des cabarets qui usurpent le titre de café, car on y boit du vin. Vous aurez des omnibus a Paris pour aller a la lune, qu’il n’y aura pas un fiacre dans toute l’Arriége. On y parle un affreux baragouin ; la moitié de la population n’entend pas le français. On n’y danse pas la galoppe et on y soupe. — Pourtant, mon cher, il y a quelques femmes ; oui vraiment, mon cher, de très-jolies femmes. Mais une société étroite, bavarde, médisante et pas une maison tierce où se voir. Et puis, mon cher, des têtes de fer, des imaginations effrayantes, qui parlent poignard et poison ».
Le brave Ariégeois tient, dans son langage, un discours tout inverse. Le naturel a du coeur, qui siège plutôt dans le ventre, comme on voit. On cherche la tête de fer. Le journaliste traduit ou explique passim, de façon qui révèle sa connivence.
« Si vous vous informez à lui [le brave Ariégeois] de ce que c’est que l’Arriége : — Ah ! mousson , s’écriera-t-il, c’est un paradiss. Tous les bienss de la terre y sont à foisonn. Si vous vouliez faire un bon repas, vous commandez une soupe avec des cuisses d’oie, du lard et du mouton parfaits. Vous avez un lièvre essélent pour quinze souss et du vin des dieux à deux souss la bouteille, sans parler des rouzillous (adorables champignons que Paris ignore). Z’ai une borde (métairie) qui me fournit des sapons (chapons) bien plus douillets que vos sapons du Maine, et un cochon de trois cents livres. (C’est une redevance habituellement ajoutée aux prix des baux à ferme). Le blé est pour rien dans notre pays ; il ne passe pas, année commune, dix-huit francs l’hectolitre. Quant aux paysans, ils usent du maïss et, manzent de la togne, qui est une fort bonne soze (espèce de pain sans levain). Avec ça ils ont le millas (bouillie de maïs) qui est un manzer divin quand on le fait frire et qu’on y met un peu de cassonade. Quant aux montagnards ou manze-patanes (habitans de la montagne ou mangeurs de pommes de terre), ce sont des guzards qui gagnent des sommes immenses à faire la contrebande. Et puis les jours de foire, il faut voir un peu comme nous nous en donnons. Il y a des redoutes magnifiques ; nous appelons redoutes ce que vous nommez à Paris bals par souscription. A la dernière, la plus belle de toutes, celle qui se tient a la Saint-Maurice à Mirepoix, ze m’en suis fait six francs pour ma part, sans compter le spétacle, qui avait lieu dans la salle des Maréchaux-de-Petit-Pied. (Fameux café où se trouve une salle décorée de tous les portraits des maréchaux de France.) Et encore ai-je oublié les eaux d’Ax, suprêmes pour les rhumatismes, où se réunissent des princes et des banquiers de tous pays ».
Gourmand, festif, le brave Ariégeois est aussi un homme avisé, capable de flatter la curiosité du voyageur romantique concernant les beautés de la nature, qui abondent en ce pays. Le propos de Frédéric Soulié, comme on peut le voir ci-dessous, illustre la dite curiosité :
« [Le brave Ariégeois] vous parlera de la superbe fontaine de Fontes-torbes (fons orbatus), averti qu’il a été par la curiosité des voyageurs que c’est une merveille. Imaginez-vous une caverne où l’on entre par une ouverture haute et semblable à une grande porte. Cette caverne est immense, s’élève en pain de sucre et est percée au sommet de la montagne. Quand vous êtes entré, vous vous asseyez sur un des fragmens de rochers les plus élevés qui parsèment la grotte. Bientôt un léger murmure se fait entendre, puis c’est un bouillonnement tumultueux, et vous voyez jaillir des intestins du roc et surgir sous vos pieds une eau abondante et claire qui, en une demi-heure, inonde la caverne et en fait un petit lac. L’eau arrivée à une certaine hauteur, s’y maintient une demi-heure à peu près, et bientôt commence à baisser ; tout à coup elle disparaît et fuit entièrement, pour recommencer une heure après. C’est la fontaine intermittente la plus considérable qui existe, car elle fournit de l’eau à plusieurs moulins ».
Les « hommes qui, dans nos petites villes du midi, ont gardé le goût des patientes et sincères études » observent, quant à eux, que l’Ariège mérite d’intéresser historiens, archéologues et autres érudits , car elle peut se prévaloir d’une histoire glorieuse, de cités fortes et belles, partant, d’un patrimoine culturel très riche et parfois curieux.
« — Ce petit département de l’Arriége, si inconnu aujourd’hui, si noirci par l’encre de Chine de M. Charles Dupin1, a été une grande puissance dans l’histoire de France. Dès les premiers jours où son nom se mêla a cette histoire, il y fut d’un grand poids. Lorsque les foudres d’Innocent III lancent tout le Nord de la France sur les provinces du Midi : Toulouse, Narbonne, Carcassonne, Alby, Béziers et Avignon, avec leurs seigneurs si renommés, tombent et périssent sous les efforts de la croisade contre les Albigeois. Foix seul les arrête, Foix, avec son terrible comte Raymond Roger, fait seul trébucher l’ambition de Simon de Montfort, qui, maître de la ville, ne peut réduire son redoutable château dont les tours sublimes sont encore debout. A cette époque, Mirepoix, cette jolie ville avec un pont plat si élégant, tombe en domaine aux sires de Lévis, vieille famille qui remonte à la Vierge. Grâce à la conquête de Simon de Montfort, les Lévis deviennent et demeurent maréchaux de Mirepoix et maréchaux de la foi depuis 1209 jusqu’en 1789, où la révolution les dépouille. Mirepoix devient, dans l’intervalle, un siège épiscopal, où s’élève une église dont le clocher gracieux et effilé domine la plaine comme celui de Saint-Denis. A propos de Saint-Denis, si vous trouvez curieuses et amusantes les recherches sur l’authenticité des reliques de ce saint, nous avons dans l’Arriége de quoi vous satisfaire. Et vous pouvez lire les discussions de MM. de Tillemont, de Raillet et des Bollandistes, sur la confusion qu’on a faite du martyr de Saint-Antonin de Pamiers ( Appamia ), dans les Gaules, et du martyr d’Antonin ou d’Apamée (Appamea) en Syrie, ce qui fait qu’on ne sait trop à qui étaient les os précieusement conservés dans la célèbre abbaye de ce nom ».
Frédéric Soulié assigne à ces considérations sur l’Ariège une conclusion mélancolique, induite, de façon typiquement romantique, par la nostalgie d’un passé idéalisé.
« Tous ces souvenirs [d'une histoire glorieuse] sont presque perdus aujourd’hui. C’est à peine si Saverdun se rappelle tous les combats que ses bourgeois (burgenses) soutinrent contre le comte de Toulouse. Saint-Girons, autrefois capitale de la vicomte de Comminges, n’est plus qu’une sous-préfecture du dernier ordre. Pamiers avec son Castel, a oublié sa magnifique abbaye de Frédelas, qui occupait jadis cette haute promenade, d’où l’on découvre un si magnifique point de vue. Mirepoix garde ses ruines de Terride, et vous montre la place du magnifique château de La Garde, demeure royale des sires de Mirepoix, que la révolution de 95 a effacé du sol. Les temps qui ont précédé cette révolution ne fournissent à l’histoire, outre les noms des comtes de Foix, que deux noms, l’un d’une haute fortune, le second d’une immense renommée. Le premier est celui de Fournier, fils d’un boulanger de Saverdun, et devenu pape sous le nom de Benoît XII. Le second est celui de Bayle, l’illustre et prodigieux sceptique, si spirituellement savant, si audacieusement chrétien. Au Carla, petit village du département, on montre encore la maison où il naquit, et à Rotterdam la maison où il mourut ».
Mais la nostalgie ne fait de Frédéric Soulié un passéiste, encore moins un esprit réactionnaire. S’il relève la fureur dévastatrice qui causa, lors de la Révolution, la ruine du château de Lagarde, Frédéric Soulié constate aussi que la dite Révolution fut pour l’Ariège un puissant révélateur d’énergie, puisqu’elle suscita, au pays des têtes de fer, des personnages tels que les trois frères d’Espret, le général Laffite, et le maréchal Clauzel.
« La révolution de 89 a mis au grand jour quelques-unes de ces fortes capacités qui se confinent trop aisément dans nos montagnes. Trois frères du nom d’Espret, partis volontaires en 92, deviennent tous trois généraux, et l’un d’eux, nommé gouverneur de Rome, y sauva de la fureur populaire le duc de Lévis, son ancien seigneur, et sa fille, la fameuse madame de Polastron, dont la volonté survécut à elle-même dans les conseils de Charles X. Lafitte, parti soldat, rentra dans ses foyers général de brigade ; et Clauzel, qui commença comme eux, est aujourd’hui maréchal de France ».
L’Ariège, au titre des grands hommes, produit-elle aussi de grands écrivains ? Déplaçant subtilement la question, arguant par là d’une modestie implicitement offensive, Frédéric Soulié invoque l‘amour de la littérature et le succès en lieu et place du statut de grand écrivain. De l’Ariège, son pays, il laisse ainsi entendre qu’elle nourrit, de façon sage, plutôt l’amour de la littérature que celui des écrivains qui la font. L’hommage laisse toutefois paraître, non sans auto-ironie, certain désappointement.
« Je vous dirais bien qu’il s’y trouve des hommes de littérature qui la cultivent avec amour et succès, si ce n’était aussi mon pays ».
Aujourd’hui comme hier, il se trouve en Ariège des hommes de littérature qui la cultivent avec amour et succès. Sont-ils différents de Frédéric Soulié ?
- En 1827, le baron Charles Dupin, alors député du 2e arrondissement électoral du Tarn, montre dans l’ouvrage intitulé Forces productives et commerciales de la France que l’économie progresse davantage au nord-est d’une ligne Saint-Malo-Genève [↩]


















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