Christine Belcikowski

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Du Neveu de Rameau au Neveu de Wittgenstein

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Ci-dessus : Thomas Bernhard dans les années 1980.

Dans Le Neveu de Wittgenstein (1), texte publié en 1982, lointainement inspiré du Neveu de Rameau de Diderot, Thomas Bernhard développe une sorte de variation cruelle sur la relation qu'entretiennent d'après lui la musique, la philosophie, la folie. Il prolonge cette variation la même année dans la pièce de théâtre intitulée Ritter, Dene, Voss (du nom des trois comédiens fétiches de l'auteur), réintitulée depuis lors dans sa traduction française Déjeuner chez Wittgenstein (2).

Dans Le Neveu de Rameau, Diderot raconte comment, abordé un jour, au café de la Régence, par Jean François Rameau, musicien excentrique, neveu du grand compositeur Jean Philippe Rameau, il prend le temps de discuter avec ce personnage bizarre qu'il connaît au vrai « de longue main ». « Je n’estime pas ces originaux-là », conclut Diderot, qui incarne ici le philosophe, autrement dit « l'homme de bon sens ». « D’autres en font leurs connaissances familières, même leurs amis. Ils m’arrêtent une fois l’an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche avec celui des autres, et qu’ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d’usage, ont introduite. S’il en paraît un dans une compagnie, c’est un grain de levain qui fermente, et qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il agite, il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité, il fait connaître les gens de bien, il démasque les coquins ; c’est alors que l’homme de bon sens écoute, et démêle son monde. » (3)

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Ci-dessus, de gauche à droite : Paul Wittgenstein (1887-1961), pianiste ; Ludwig Wittgenstein (1889 - 1951), philosophe.

Dans Le Neveu de Wittgenstein, Thomas Bernhard parle de la longue amitié qu'il a entretenue avec Paul Wittgenstein, l'excentrique neveu du pianiste virtuose Paul Wittgenstein et de son frère, le philosophe Ludwig Wittgenstein. Il se souvient des heures qu'il a passées avec son ami au café Sacher, et il évoque à cette occasion ce qui les a rapprochés, à savoir le sentiment de l'horreur du monde tel qu'il est ou tel qu'il va, et, par suite, la passion du dénigrement.

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Ci-dessus : façade du Sacher Hôtel à Vienne dans les années 1900. Stefan Zweig a été un habitué de la terrasse du Sacher Hotel. Il en parle dans La Pitié dangereuse (1939).

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Ci-dessus : terrasse du Safer Café dans les années 1950.

« Comme c'était un observateur incroyablement entraîné, et que sa manière d'observer, dont il avait avec le temps fait un art, était impitoyable, il [Paul Wittgenstein] avait constamment toutes les raisons du monde de tout dénigrer. Les gens qui lui tombaient sous les yeux n'étaient jamais épargnés bien longtemps, tout de suite ils suscitaient une forte méfiance, ils s'étaient rendus coupables d'un méfait, si ce n'est d'un forfait, et ils étaient fustigés par lui avec ces mots qui sont aussi les miens quand je me révolte ou me défends, quand il me faut batailler contre l'infamie du monde, si je ne veux pas qu'elle prenne le dessus et m'écrase complètement. En été, notre quartier général était la terrasse du Sacher et nous passions le plus clair du temps à dénigrer, et à rien d'autre. Des heures durant nous restions à la terrasse du Sacher, à dénigrer. Nous restions devant une tasse de café à dénigrer l'univers entier, et nous le dénigrions de fond en comble. Nous prenions place à la terrasse du Sacher et mettions en marche notre mécanisme bien rôdé du dénigrement, derrière le cul de l'Opéra, selon l'expression de Paul, car quand est assis à la terrasse de devant du Sacher et qu'on regarde droit devant soi, on donne en plein sur la face postérieure de l'Opéra... » (4)

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Ci-dessus : à Vienne, le cul de l'Opéra.

Tous les membres de la célèbre famille Wittgenstein ont, dès leur plus tendre enfance, baigné dans la grande musique. Clara Wieck-Schumann, Johannes Brahms venaient au Palais Wittgenstein donner aux enfants des leçons de piano. Gustav Malher et Richard Strauss, eux aussi, ont été des familiers de la maison Wittgenstein.

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Ci-dessus : vue du salon de musique du Palais Wittgenstein en 1910. Le Palais a été vendu par la famille Wittgenstein après 1945, puis rasé dans les années 1950 et remplacé par des immeubles résidentiels.

Si Paul Wittgenstein, l'oncle, amputé du bras droit pendant la guerre de 14, est devenu le pianiste virtuose à l'intention duquel Maurice Ravel a composé son Concerto pour la main gauche, tous les membres de la famille Wittgenstein ont pratiqué la musique en amateurs éclairés. Paul Wittgenstein, le neveu, jouait du piano et chantait toutes les parties des partitions d'opéra, spécialement celles du Ring de Wagner, et plus spécialement encore celles de la Femme sans ombre de Richard Strauss, son opéra préféré.

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Ci-dessus : créé entre 1861 et 1869, grand escalier de l'Opéra de Vienne, rescapé du bombardement et de l'incendie qui ont détruit la salle et la scène le 12 mars 1945.

Paul Wittgenstein, le neveu, « était le plus passionné des habitués de l'Opéra que Vienne ait jamais connus, les initiés le savent bien. [...]. Il était redouté comme faiseur de premières. Par son enthousiasme, il entraînait toute la salle, parce qu'il le déchaînait quelques secondes avant tous les autres. Inversement, ses premiers coups de sifflet suffisaient à faire tomber à la trappe les mises en scène les plus grandioses et les plus coûteuses, parce qu'il le voulait, parce que c'était son humeur du moment. [...]. Pendant de nombreuses années, Paul, qui avait encore de l'argent et du temps, a voyagé dans le monde entier, d'un Opéra à l'autre, pour finir par proclamer chaque fois que l'Opéra de Vienne était le plus grand. Le Met, ce n'est rien du tout. Covent Garden, rien du tout. La Scala, rien du tout. Aucun n'était rien, comparé à Vienne. Mais, naturellement, disait-il, l'Opéra de Vienne n'est vraiment bon qu'un jour par an. Seulement un jour par an, mais tout de même. Il avait pu se permettre, au cours d'un voyage fou de trois ans, de visiter l'une après l'autre toutes les salles d'opéra de réputation mondiale. Cela lui avait fait connaître à peu près tous les chefs d'orchestre plus ou moins grands, et réellement importants, ainsi que les chanteurs et cantatrices qu'ils flagornaient et malmenaient.  » (5)

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Ci-dessus : Graham Hill et Jacckie Stewart en 1965.

En sus de sa passion de l'opéra, Paul Wittgenstein, le neveu, avait nourri pendant la première partie de sa vie la passion du champagne, qu'il buvait au Sacher « par bouteilles entières », puis celle de la Formule 1, qui avait fait de lui un ami de Jackie Stewart et de Graham Hill, puis celle encore des régates, dans lesquelles il avait été un excellent skipper, puis encore celle de la danse mondaine. « Incompréhensible pour moi », observe Thomas Bernhard, « que cet être, le même qui, à mon avis, a dit ce qu'on peut dire de plus intelligent sur les quatuors à cordes de Beethoven, le seul qui ait su vraiment me décrypter la Symphonie Haffner et en faire pour moi ce prodige mathématique que j'y sens maintenant, ait été également un passionné, un fanatique de la compétition automobile, et que le bruit des autos fonçant comme des bolides meurtriers ait aussi été, je le sais, douce musique à ses oreilles » (6).

Pendant la première moitié de sa vie, Paul Wittgenstein, le neveu, avait nourri aussi la passion de sortir dans la rue avec des liasses de billets de cent shillings dans sa poche et de les distribuer à ceux qui lui semblaient, parmi les passants, dignes de les recevoir. Il a « jeté ainsi de nombreux millions par la fenêtre, avec la conviction qu'il aidait les sans-défense » (7).

« Paul venait, c'était là son crime, d'une des trois ou quatre familles les plus riches d'Autriche » (8), observe là Thomas Bernhard, précisant ailleurs que, « pendant un siècle, les Wittgenstein ont produit des armes et des machines » (9).

« Paul Wittgenstein, le neveu, « dans la conviction de pouvoir ainsi lutter contre la misère, a commencé si tôt à jeter son héritage par la fenêtre », observe encore Thomas Bernhard, « que, pendant la plus grande partie de sa vie, il n'avait à peu près plus rien, et comme son oncle Ludwig, il a cru devoir jeter tous ces millions pourris comme il disait, parmi un peuple sain, pour le salut de ce peuple sain et de lui-même. Jusqu'au moment où il n'a plus rien eu lui-même. Jusqu'à ce qu'un beau jour, il en ait été réduit à compter sur la charité de sa famille, qui ne lui a témoigné cette charité que très peu de temps, puis la lui a retirée, parce que l'idée même de charité lui est toujours restée étrangère. » (10)

« L'oncle Ludwig », auquel Thomas Bernhard fait allusion ci-dessus, c'est Ludwig Wittgenstein, l'auteur du Tractatus logico-philosophicus et des Philosophische Untersuchungen (Recherches philosophiques). En 1913, date de la mort de son père, Ludwig Witthenstein hérite d'une immense fortune et, autre façon de « jeter son héritage par la fenêtre », en distribue immédiatement une partie à des artistes et poètes autrichiens tels que Rainer Maria Rilke et Georg Trakl. Après la guerre, d'où il rentre couvert de citations, mais profondément atteint par ce qu'il a vécu, il renonce à la totalité de son héritage au profit de ses frères et sœurs, et non au profit des pauvres, qu'il s'en serait voulu de corrompre, alors qu'en matière de profit, ses frères et sœurs, pensait-il, ne risquaient rien. Il exige en outre et obtient desdits frères et sœurs la promesse que rien de cet héritage ne lui sera jamais rendu ; et, à sa mort, en 1951, cette promesse aura été pleinement tenue.

Dans la seconde moitié de sa vie, oublieux des voitures de course, des voiliers, de l'Opéra et de la distribution de billets de cent shillings, obligé un temps de pointer dans une compagnie d'assurance, puis réduit à la mince charité des siens, Paul Wittgenstein, le neveu, a nourri encore la passion de la poésie. « Il avait composé, pour ainsi dire de la main gauche, plusieurs poèmes rimés d'une absurdité et d'une drôlerie irrésistibles. Lui-même, surtout peu de temps avant d'être une fois de plus interné dans l'un de ses hospices, récitait, peu lui importait à qui, le plus long de ces poèmes bouffons. Il existe un enregistrement sur bande de ce poème, qui tourne autour de lui-même et du Faust de Goethe » (11). Dans ses derniers temps, il a rêvé d'écrire, dixit encore Thomas Bernhard, l'opéra de sa propre vie.

« Il lui faudrait alors, a-t-il dit, après s'être acheté une rame de papier, s'éloigner de son entourage, se soustraire aux griffes de sa stupide parentèle ennemie des arts et de l'esprit [...], et prendre à cette fin une chambre n'importe où, là où on ne pourrait pas le dénicher. Et c'est ainsi qu'il a pris pension dans un petit hôtel en dehors de Traunkirchen. Mais il a abandonné tout de suite après une première tentative. Plus tard, un an et demi avant sa mort, il a tout à coup engagé une secrétaire, afin, comme il disait, de lui dicter sa curieuse existence. Mais, ne serait-ce que parce qu'au cours des dernières années de sa vie ses moyens étaient si restreints, cette tentative a bien entendu échoué plus ou moins lamentablement. Il avait promis à cette secrétaire, comme je l'ai appris d'elle-même et de Paul, une fortune si elle le laissait lui dicter sa curieuse existence, une immense fortune, car Paul ne doutait pas un instant que ses modestes mémoires, je le cite, auraient un énorme succès mondial. D'ailleurs, après tout, il est venu à bout de dix ou quinze pages » (12).

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Ci-dessus : Traunkirchen au bord du Traunsee. « Alors il se retirait au bord du Traunsee, où sa famille possède encore aujourd'hui différentes propriétés dispersées au milieu des forêts, au fond de merveilleuses criques du lac, et de vallons perdus, sur des coteaux et des cimes : des villas et des fermes, des pavillons de chasse et de simples abris, où les Wittgenstein, aujourd'hui encore, passent les répits qu'ils se ménagent à grand peine dans les activités plutôt déplaisantes qui permettent d'être riche. »

On l'a vu ensuite traîner son manuscrit partout avec lui à Vienne et au bord du Traunsee, sans savoir s'il l'avait augmenté, rapporte encore Thomas Bernhard. « J'écrirai environ trois cents pages, disait-Paul [...]. Cela devait être une biographie tout à fait philosophique, pas un simple radotage, c'est l'expression qu'il employait ». Dommage que cette « biographie philosophique » n'ait pas été menée à bien, ou que ce qui en avait été écrit n'ait pas été retrouvé. Se pouvait-il que Paul Wittgenstein ait détruit lui-même son manuscrit, « dans un état mental le poussant à une auto-critique radicale » ? Ou bien, que ce manuscrit « se soit perdu d'une autre manière, disons anti-artistique et anti-philosophique, qu'on l'ait fait disparaître, comme on dit ? (13) ». La disparition d'un tel manuscrit consitue en tout cas, selon Thomas Berhard, le dernier acte de la tragédie dont Paul Wittgenstein, le neveu, a été à la fois le personnage et le metteur en scène, la victime et le héros.

« Au fond », remarque Thomas Berhard, « sa tête était une tête d'opéra, et sa propre vie, qui, de plus en plus, et, les dernières années, avec une effrayante rapidité, s'était réduite à une atroce existence, était un opéra, un grand opéra naturellement, avec une fin tragique, comme il se doit » (14). Sans le dire, Thomas Bernhard se réfère là aux Délires de la Saison en enfer d'Arthur Rimbaud,

« Je devins un opéra fabuleux », constate Rimbaud dans « Délires ». « Je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur : l’action n’est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle. [...]. Aucun des sophismes de la folie, — la folie qu’on enferme, — n’a été oublié par moi : je pourrais les redire tous, je tiens le système.

Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J’étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l’ombre et des tourbillons. » (15)

Après avoir épuisé en Europe tous les sophismes de la folie, Rimbaud part « aux confins du monde », où, tournant le dos à la poésie, il se fait marchand d'armes. Après avoir dissipé l'immense fortune qu'il s'est contenté d'hériter de ses père et mère, Paul Wittgenstein, le neveu, endure, lui, à la requête de sa famille chaque fois, les affres — camisole de force, électrochocs, etc. — de l'internement psychiatrique.

« Au moins deux fois par an au cours des vingt dernières années de sa vie, il avait fallu transporter mon ami Paul à l'hôpital psychiatrique du Steinhof (17), chaque fois en catastrophe et chaque fois dans les conditions les plus épouvantables, à des intervalles de plus en plus rapprochés au fur et à mesure que les années passaient, et de plus en plus souvent aussi à l'hôpital dit « Wagner-Jauregg », près de Linz, quand il avait été surpris par une crise en Haute-Autriche, aux environs du Traunsee, là où il était né et où il avait grandi, et où il a gardé jusqu'à sa mort un droit de résidence dans une vieille ferme qui appartenait depuis toujours aux Wittgenstein » (16).

En 1967, à Vienne, Thomas Bernhard, qui souffre de tuberculose depuis son enfance et qui vient d'être opéré d'une tumeur du poumon, séjourne dans le Pavillon Hermann du Pulmologisches Zentrum, autrement appelé Baumgartnerhöhe, tandis que Paul Wittgenstein, son ami, se trouve hospitalisé dans le Pavillon Ludwig du Steinhof.

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Ci-dessus : vue du Pulmologisches Zentrum, ou Baumgartnerhöhe, de Vienne, partie du complexe hospitalier qui a été construit sur la colline du Wilhelminenberg selon les plans de l'architecte Otto Wagner à partir de 1903 et ouvert en 1907. Usuellement nommé Otto-Wagner-Spital, ce complexe porte officiellement le nom de Klinik Penzing depuis l'année 2020.

« Juste pendant que je séjournais au Pavillon Hermann, mon ami Paul séjournait, à quelques deux cents mètres de là, au Pavillon Ludwig, qui, il est vrai, ne faisait pas, comme le Pavillon Hermann, partie du service de pneumo-phtisiologie, et donc de ce qu'on appelle la Baumgartnerhöhe, mais de l'hôpital psychiatrique du Steinhof. La colline du Wilhelminenberg (18), qui s'étend sur des kilomètres carrés dans l'ouest de Vienne, et, depuis des dizaines d'années, est divisée en deux parties, une réservée aux malades du poumon, appelée pour abréger Baumgartnerhöhe, l'autre réservée aux malades mentaux et que le monde extérieur connaît sous le nom de Steinhof (la plus petite donc connue sous le nom de Baumgartnerhöhe et la plus grande sous celui de Steinhof) : dans les deux secteurs, les pavillons sont désignés par des prénoms masculins. Il était déjà assez grotesque en soi que mon ami Paul Wittgenstein soit justement au Pavillon Ludwig. » (19)

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Ci-dessus : vue du Pavillon Ludwig de l'Otto-Wagner-Spital.

Thomas Bernhard songe à se rendre au Pavillon Ludwig afin d'y visiter son ami. Du Pavillon Hermann au pavillon Ludwig, il suffit de traverser le parc. Épuisé par sa maladie, Thomas n'y parvient qu'une fois seulement.

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Ci-dessus : vue de l'église Saint Léopold am Steinhof, située au centre de l'Otto-Wagner-Spital.

« Nous nous étions rencontrés à mi-chemin entre le Pavillon Hermann et le Pavillon Ludwig, et nous nous étions assis sur un banc, un de ceux qui faisaient encore partie du secteur des poumons. Grotesque ! Grotesque ! a-til dit [Paul], sur quoi il s'est mis à pleurer sans pouvoir s'arrêter. Tout son corps était interminablement secoué de sanglots. Je l'ai raccompagné jusque devant le Pavillon Ludwig, où deux infirmiers l'attendaient déjà devant la porte. Je suis rentré au Pavillon Hermann dans les dispositions les plus tristes. Cette rencontre sur un banc — nous étions tous deux affublés des uniformes règlementaires, moi dans celui des poitrinaires, lui dans celui des fous du Steinhof — avait produit un profond effet sur moi. Après cette rencontre, nous aurions encore pu nous retrouver, mais nous ne nous sommes plus retrouvés, parce que nous ne voulions plus nous exposer une fois de plus à cette épreuve à peu près insupportable pour chacun de nous, nous sentions tous deux, sans même avoir besoin d'en parler, que cette unique rencontre avait rendu impossible toute autre rencontre au Wilhelminenberg. » (20)

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Ci-dessus : autre vue du Pavillon Ludwig de l'Otto-Wagner-Spital.

À la lumière de l'amitié qu'il voue à Paul Wittgenstein, Thomas Bernhard s'interroge sur ce qu'a été l'histoire de la famille Wittgenstein.

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Ci-dessus : généalogie simplifiée de la famille Wittgenstein.

Après avoir réussi dans le grand négoce, puis dans l'industrie de l'acier, les Wittgenstein sont devenus l'une des trois ou quatre plus riches familles d'Autriche, et ils ont joué à ce titre le rôle de grands mécènes dans le domaine de la musique et de l'art. Ils ont ainsi financé en 1897 la construction du Palais de la Sécession viennoise, puis les expositions installées dans ce Palais. Ils ont confié en 1928 aux architectes Jacques Groag et Paul Engelmann, élèves d'Adolf Loos, le soin de mettre en œuvre le plan conçu par Ludwig Wittgenstein pour la maison de style « moderniste » commandée par sa sœur Margarethe. Les mêmes Wittgenstein ont soutenu les travaux de nombreux peintres, et plus particulièrement ceux de Gustav Klimt, qui a peint en 1905 le portrait de Margarethe Wittgenstein et décoré l'intérieur du Palais de la Sécession. Ils ont reçu et honoré dans leur Palais des musiciens tels que Johannes Brahms, Gustav Mahler, Bruno Walter et Pablo Casals. Etc.

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Ci-dessus : façade principale du Palais de la Sécession à Vienne.

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Ci-dessus : Gustav Klimt. Portrait de Margarethe Stonborough-Wittgenstein. 1904-1905. Margarethe Wittgenstein n'a pas aimé ce tableau, peint à l'occasion de son mariage avec Jérome Stonborough. Elle l'a par la suite délibérément oublié au grenier. « Au fond, les Wittgenstein, comme tous leurs semblables, se fichaient éperdument de l'art, mais ils voulaient jouer les mécènes ».

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Ci-dessus : Maison Wittgenstein à Vienne, conçue par Luwig Wittgenstein à la demande de Margarethe Stonborough-Wittgenstein, sa sœur ; mise œuvre par Jacques Groag et Paul Engelmann. Margarethe Wittgenstein n'a pas aimé non plus cette maison et ne l'a jamais habitée.

« Pour couronner le tout », ajoute Thomas Bernhard — sur le mode sardonique — à propos de la réussite des Wittgenstein, après le suicide de trois des fils de Karl Wittgenstein — Hans Wittgenstein, suicidé par noyade en 1902, Rudolf/Rudi Wittgenstein, étudiant en chimie, suicidé à Berlin en l903, et Kurt Wittgenstein, suicidé sur le front italien au moment de la reddition de l'armée autrichienne en 1918 —, « ils ont fini par produire Ludwig et Paul, le célèbre philosophe d'importance historique, et le fou non moins célèbre, et peut-être même plus célèbre encore, à Vienne du moins, et qui, au fond, était tout aussi philosophe que son oncle Ludwig, tout comme, à l'inverse, Ludwig le philosophe était tout aussi fou que son neveu Paul, l'un, Ludwig, c'est sa philosophie qui l'a rendu célèbre, l'autre, Paul, sa folie. »

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Ci-dessus, de gauche à droite : 1. Ludwig Wittgenstein ; 2. Ancienne photographie de La Philosophie, toile peinte en 1900 par Gustav Klimt à l'invitation de l'Université de Vienne. L'œuvre a violemment déplu à ses commanditaires et elle a été refusée. Elle a finalement été détruite par les Nazis en 1945. Vu qu'on ne trouve aucune photographie de Paul Wittgenstein, le neveu, la photographie de la toile de Klimt lui sert ici de portrait.

« L'un, Ludwig, était peut-être plus philosophe, l'autre, Paul, peut-être plus fou, mais il se peut que nous ne croyions du Wittgenstein philosophe que c'est lui le philosophe que parce qu'il a couché sur le papier sa philosophie, et pas sa folie, et que nous ne croyions de l'autre, Paul, que c'est lui le fou, que parce qu'il a refoulé sa philosophie au lieu de la publier, et n'a exhibé que sa folie. Tout deux étaient des êtres tout à fait extraordinaires et des cerveaux tout à fait extraordinaires, l'un a publié son cerveau, l'autre pas. J'oserai même dire que l'un a publié son cerveau, et que l'autre a mis son cerveau en pratique. Et quelle est la différence entre le cerveau livré au public, et qui se livre constamment au public, et le cerveau mis en pratique, et qui se met constamment en pratique ? » (21)

Le propos que tient ici Thomas Bernhard à propos du Neveu de Wittgenstein éclaire ici d'un jour dérangeant celui que Diderot tient ailleurs à propos du Beveu de Rameau.

« Je n’estime pas ces originaux-là », dit Diderot du Neveu de Rameau. « D’autres en font leurs connaissances familières, même leurs amis. Ils m’arrêtent une fois l’an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche avec celui des autres, et qu’ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d’usage, ont introduite ».

Diderot voit en « ces originaux-là » des personnages auxquels il faut prêter attention, car, outre que, par effet de différence, ils « rompent la fastidieuse uniformité » de nos habitudes sociales, ils font ressortir certaines vérités, dont celle de la part de folie que peut recéler « l'individualité naturelle ». Reste toutefois à « l'homme de bon sens », au philosophe, et à lui seul, de démêler ici le bon grain de l'ivraie, i.e. de distinguer la part de vérité qui s'entretient jusque dans le discours de la folie.

« S’il en paraît un dans une compagnie, c’est un grain de levain qui fermente, et qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il agite, il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité, il fait connaître les gens de bien, il démasque les coquins ; c’est alors que l’homme de bon sens écoute, et démêle son monde. »

Thomas Bernhard participe, lui, de ces « autres qui font de ces originaux-là leurs connaissances familières, même leurs amis ». Il estime en effet Paul Wittgenstein, le neveu, au point d'en avoir fait son ami le plus proche, et s'il estime tant cet ami-là, c'est qu'il voit en lui une incarnation de la folie comme figure de la philosophie la plus vraie, celle qui, touchant ainsi à sa fin initiale, se trouve « constamment mise en pratique », par là déliée d'avoir à passer par le détour des mots. Encore observe-t-il à ce propos que, « par philosophie, en tant que philosophie, par esprit en tant qu'esprit, et par folie, nous désignons ce que ces mots désignent : des concepts historiques pervertis » (22).

Là où Michel Foucault augurait qu'après la structure binaire de la déraison classique (vérité et erreur, monde et fantasme, être et non-être, puis la structure anthropologique à trois termes — l’homme, sa folie et sa vérité — advenue au tournant du XVIIIe siècle, l'homme lui-même, taxé un jour d'inessentialité radicale, s'effacerait « comme à la limite de la mer un visage de sable », de telle sorte qu'il n'y aurait plus lieu de questionner jamais les « concepts historiques » de vérité et folie, Thomas Bernhard en revanche célèbre en la personne de son ami Paul Wittgenstein, le neveu, une figure moderne de l'Ecce homo, de l'individu reconduit par la force de la vérité qui est tout à la fois dans la philosophie et dans la folie, à la pleine et entière manifestation de ce qui le fait homme — « il avait en lui à peu près toutes les possibilités » (23) —, en cela distinct de la plante, de la pierre, de la machine, et des autres animaux eux-mêmes.

Paul Wittgenstein, le neveu, finit au demeurant à la manière de ces saints paradoxaux dont Walter Benjamin parle dans Le Conteur, ou encore Joseph Roth dans Tarabas : un hôte sur cette terre (1934) et dans La Légende du saint Buveur (1939).

« Le spectacle qu'il offrait n'était en rien grotesque, il était bouleversant. A la vérité, les gens ne voulaient plus rien savoir de lui, car celui qu'ils voyaient maintenant se traîner dans la vieille ville avec ses filets à provisions, ou s'appuyer, épuisé, contre un mur, n'était effectivement plus ce même homme qui les avait pendant des années attirés, distraits et supportés, qui devait dissiper leur stupide ennui avec ses inépuisables folies du monde entier, et par ses mots d'esprit et ses anecdotes, opposer à leur abrutissement viennois et bas-autrichien cela justement dont ils n'auraient jamais été eux-mêmes capables. Il était définitivement révolu, le temps de ses absurdes récits de voyage dans le vaste monde, et de ses numéros caractérisant impitoyablement, et donc ridiculisant, sa famille qui le méprisait avant de le détester, et que lui-même désignait comme un inépuisable musée des horreurs à teneur catholico-judéo-national-socialiste. [...]. Il ne parlait plus que par bribes de phrases, auxquelles, avec la meilleure volonté du monde, on ne pouvait trouver la moindre cohérence. Sa bouche restait ouverte la plupart du temps quand il ne se sentait pas observé, ses mains tremblaient. »  (24)

Et là, note Thomas Bernhard, qui n'hésite pas à dire les choses crûment, « il m'a fait tout à coup peur » (25). Le spectacle de ce qu'il y a de plus originairement humain dans l'humain, à savoir tout à la fois la passion et la patience de la mort qui vient, demeure insupportable à qui, ami ou autre, nourrit encore des projets, berçant ainsi l'illusion de pouvoir échapper à la mort, au moins pour un temps.

« Je l'observais et, en même temps, j'avais honte. Car je considérais comme honteux de ne pas encore être au bout du rouleau, alors que mon ami en était déjà là. Je n'ai pas un bon naturel. Je n'ai tout simplement aucune bonté. Je me suis écarté de mon ami, tout comme ses autres amis, parce que, tout comme eux, je voulais m'écarter de la mort. » (26)

Thomas Bernhard parle ici, en tant que philosophe façon Nietzche. Malade lui aussi comme Nietzsche ou Paul Wittgenstein l'ont été, il puise dans sa maladie pulmonaire, ou dans sa propre folie, l'expérience d'une nouvelle normalité, autrement dit d'une santé regagnée sur la perspective de la mort et nourrie par l'exemple de son ami Paul Wittgenstein, le neveu. Faut-il que dans notre normalité éventuelle, nous soyons à des fins propitiatoires des neveux, des amis, plutôt que des fils ?

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1. Thomas Bernhard. Le Neveu de Wittgenstein, en allemand Wittgensteins Neffe. Gallimard. Coll. Folio. Paris. 1992.

2. Thomas Bernhard. Déjeuner chez Wittgenstein. L'Arche. Paris. 1997.

3. Denis Diderot. Le Neveu de Rameau. Cf. aussi Christine Belcikowski. Vu par Louis Sébastien Mercier, Jacques Cazotte et Denis Diderot, le neveu de Rameau.

4. Thomas Bernhard. Le Neveu de Wittgenstein, p. 83.

5. Ibidem, pp. 42-43 et 44-45.

6. Ibid., p. 55.

7. Ibid., p. 39.

8. Ibid.

9. Ibid., p. 40.

10. Ibid.

11. Ibid., p. 82.

12. Ibid., p. 80.

13. Ibid., p. 81.

14. Ibid., p. 45.

15. Rimbaud. « Délires II. Alchimie du verbe », in Une saison en enfer. 1873.

16. Steinhof : hôpital psychiatrique de Vienne, compris depuis 1907 dans l'Otto-Wagner-Spital, du nom de l'architecte Otto Wagner, qui en a conçu le plan et la décoration dans le style dit « Art nouveau ».

17. Thomas Bernhard. Le Neveu de Wittgenstein, p. 15.

18. Wilhelminenberg : nom alternatif de la Gallitzinberg, colline de Vienne qui se situe à Ottakring, XVIe arrondissement de la ville et qui culmine à 388 m d'altitude. Wilhelminenberg est le siège du Steinhof et de la Baumgartnerhöhe, réunis jusqu'en 2020 sous le nom d'Otto-Wagner-Spital.

19. Thomas Bernhard. Le Neveu de Wittgenstein, pp. 12-13.

20. Ibidem, p. 64.

21. Ibid., pp. 40-41.

22. Ibid., p. 41.

23. Ibid., p. 55.

24. Ibid., pp. 122-123.

25. Ibid., p. 120.

26. Ibid., pp. 121-122.

Une visite à Saint-Michel-de-Lanès le 19 septembre 2020

Rédigé par Belcikowski Christine 2 commentaires

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Ci-dessus : vue de Saint-Michel-de-Lanès dans les années 1900.

Ce samedi 19 septembre 2020, dans le cadre des Journées européennes du patrimoine, nous avons visité le paysage et l'histoire de la commune de Saint-Michel-de-Lanès (Aude), sous la conduite inspirée et inspirante — auxilium et consilium — d'Henri Pradalier, éminent représentant de l'Université Jean Jaurès de Toulouse et du Framespa (France Amériques Espagne — Sociétés Pouvoirs Acteurs), délégation Occitanie Ouest du CNRS.

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Ci-dessus : vue de la mairie de Saint-Michel-de-Lanès dans les années 1900.

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Devant la mairie, le monument aux morts de Saint-Michel-de-Lanès. Il porte les noms des morts des guerres de 187O, 1914-1918, 1940-1845, Indochine, Algérie.

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Ci-dessus : vue de la mairie de Saint-Michel-de-Lanès aujourd'hui.

Rendez-vous est fixé devant la mairie, située derrière le square Auguste Ardène, au bord de la D625 qui, venue de Salles-sur-l'Hers, va vers Villefranche-de-Lauragais.

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Ci-dessus : vue de l'actuelle D625 à Saint-Michel-de-Lanès dans les années 1900.

Au bord de cette route, face au square et orientées est-ouest pour se prémunir du vent qui souffle ici une bonne partie de l'année, une suite de grosses maisons, édifiées au XIXe siècle par des marchands de blé. À noter que Saint-Michel-de-Lanès a connu deux périodes de grande postérité : le XIXe siècle avec le blé, et, plus tôt, le XVIe siècle avec le pastel. D'autres maisons, de style XVIIIe ou XVIIe, témoignent de cette prospérité dans la ville basse, au bord de la rue qui monte en direction de la ville haute et de l'église paroissiale.

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Ci-dessus : entrée du square Ardène.

Dans le square, on peut admirer une statue repésentant Saint Michel terrassant le dragon, offerte en sus du terrain dévolu au square, par Jean Arnaud "Auguste" Ardène (1823-1885) (1), riche propriétaire qui a été en son temps maire de la ville. Le dragon a une tête humaine. L'archange, de nos jours, a perdu une aile.

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Ci-dessus : vue plus ancienne de l'archange Saint Michel terrassant le dragon. L'œuvre a été inaugurée en 1874.

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Ci-dessus : tête du dragon.

Nous nous trouvons là, sous les arbres aux feuillages abondants, dans la plaine de l'Hers-mort, situation qui a donné à la communauté de Saint-Michel son nom de « Lanez », puis « Lanès », de l'ancien « llanès », plaine, qu'on retrouve en Espagne dans « llana », plaine aussi, et en Amérique du sud dans « llanos », région de plaines herbeuses.

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Ci-dessus : vue du Château Ardène dans les années 1900.

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Empruntant derrière le square le pont qui franchit l'Hers-mort, nous abordons ensuite la rue qui monte vers l'ancien bourg castral, et, plus haut encore, vers l'église, le calvaire, ainsi que les vestiges du premier château de la ville. Au pied de cette rue s'élève le « Château Ardène », second château de Saint-Michel-de-Lanès, issu de la transformation d'une bâtisse plus ancienne, qui appartenait avant la Révolution à Jean François Gabriel de Polastron (2), et qui doit à Jean Arnaud "Auguste" Ardène, son propriétaire suivant, le décor néo-renaissant qui lui confère son air de richesse coruscante. Au début du XXe siècle, le château appartenait à la comtesse de Monts, proche parente de la famille Ardène. Depuis 1995, il est propriété du vicomte et de la vicomtesse de la Panouse.

Arrivés à mi-chemin dans l'ascension de ladite rue en pente, nous nous arrêtons au bord de la petite rigole, magnifiquement refaite en galets, qui court dans le lacis des ruelles de la ville haute et qui, aujourd'hui comme hier, y collecte les eaux de ruissellement. Bâtie au pied des anciens remparts, la ville haute abrite un ensemble de maisons plus modestes, dont certaines ont conservé leurs pans de bois.

Au-dessus des anciens remparts s'élèvent l'église Saint Michel et son Calvaire. Du premier château seigneurial, celui de la famille Lenoir de Saint-Michel au XIIe siècle et de la famille d'Araih au XVIe siècle, subsiste seulement une fenêtre gothique, et peut-être quelques restes de portes, inclus dans une maison ressurgie plus tard des ruines dudit château.

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Après nous avoir invités à remonter le cours du temps en même temps que la dénivelée du site de Saint-Michel-de Lanès, Henri Pradalier nous propose une visite commentée de l'église Saint Michel et de son calvaire. Le patronyme de Saint Michel, remarque Henri Pradalier, convient à une église située en hauteur, car l'archange agit dans un geste qui descend vers la terre. Il est à ce titre le patron des parachutistes.

Avant de devenir église paroissiale, dixit Henri Pradalier, l'église Saint Michel a d'abord été chapelle castrale. Le portail et l'abside pentagonale, qu'on date de la fin du XVe siècle, ainsi que divers soubassements gothiques, visibles dans le chœur, constituent les éléments les plus anciens de l'église actuelle. Celle-ci a probablement été bâtie à partir des ruines de l'ancienne chapelle castrale. Des chapelle latérales lui ont ajoutées plus tard, en réponse à la demande des fidèles, devenus au fil du temps plus nombreux. L'édifice est resté jusqu'au XIXe siècle couvert d'une charpente en bois. La voûte plâtrée, de style ogival, a été ajoutée en 1844.

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Enrichi de plusieurs voussures, le portail se trouve surmonté d'un pyramidion, agrémenté de crochets. Il est encadré de « deux fins pinacles biseautés sculptés dans la partie médiane et supérieure de deux petits gâbles fleuronnés » (3). À l'angle nord-ouest de la façade, on remarque un culot orné de figures sérieuses ou grotesques.

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Ci-dessus : culot orné de figures sérieuses ou grotesques.

Au-dessus du portail, visible dans l'appareil, l'élévation du cloche-mur s'est faite en plusieurs temps. À la première surélévation succède celle qui supporte les quatre baies campanaires, décentrées pour ménager sur l'arrière du clocher la place nécessaire à l'installation de la tour scaligère qui permet d'accéder aux cloches. La baie sommitale, d'appareil plus grossier, est de création plus tardive encore. L'ensemble de ces baies accueille aujourd'hui un carillon électrifié que l'on peut entendre ici (3).

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Derrière le maître autel, le décor peint découvert en 1996 lors d'un ravalement du mur de l'abside, date du XVIIIe siècle. Ce décor fait montre d'une qualité remarquable dans le traitement des ombres, et par là dans le jeu des effets d'optique.

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À comparer avec le décor peint de l'église de Peyrefitte-sur-l'Hers (Aude). Cf. Christine Belcikowski. Une visite à Peyrefitte-sur-l’Hers.

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Ci-dessus : détail du décor peint de l'église de Peyrefitte-sur-l'Hers.

Dans le chœur de l'église de Saint-Martin-de-Lanès, le maître autel date de 1898. Inauguré à la faveur d'une Mission, il a été commandé et financé par les paroissiens, qui demeurent aujourd'hui encore très attachés à cette belle pièce, typique du style néo-gothique dans lequel l'église a été redécorée au XIXe siècle. Cet autel supporte sur sa face avant trois bas-reliefs, représentant, entre autres scènes évangéliques, le repas d'Emmaüs.

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Ci-dessus : aupied du maître autel, le repas d'Emmaüs.

L'une des chapelles latérales de l'église, dite Chapelle de la Bonne Mort, est la chapelle familiale de la famille Ardène. Jean Arnaud "Auguste" Ardène en a inspiré et financé le riche décor.

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Ci-dessus : grille en fer forgé de la chapelle de la Bonne Mort.

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Ci-dessus ; ange, dans:la chapelle de la Bonne Mort.

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Ci-dessus : Vierge à l'Enfant, dans la chapelle de la Bonne Mort.

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Ci-dessus : vitrail, dans la chapelle de la Bonne Mort. Les prénoms ses saints représentés sur ce vitrail sont ceux que portent aussi les membres de la famille Ardène.

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Ci-dessus : représentation de la bonne mort, dans la chapelle dédiée.

Derrière l'église Saint Michel, le terrain s'élève encore jusqu'à un calvaire, dont la butte a été créée artificiellement, à la fin du XIXe siècle. Depuis l'église, le parcours des 14 stations se fait de droite à gauche autour de la butte jusu'au sommet de cette dernière, couronné des trois croix du Golgotha.

Chaque station comprend une sorte de petit oratoire, édifié en forme de niche sur une base comportant une plaque de marbre gravée au nom du donateur de l'édifice. Les noms gravés sur ces plaques sont ceux des habitants du Saint-Michel-de-Lanès de l'époque considérée. Chacune des niches abrite un bas-relief en terre cuite, représentant une scène du chemin de croix. Ces bas-reliefs, détériorés par les intempéries, sont actuellement en cours de restauration. Ils sont beaux toutefois, et fort émouvants, dans l'état de fragilité qu'ils doivent au passage du temps.

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Ci-dessus : première station du chemin de croix.

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Ci-dessus : « Jésus est condamné à mort ». Vue rapprochée de la même station.

Derrière le cimetière, qui se trouve sur la pente, un peu en deça de l'église, le vaste horizon du Lauragais.

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À lire aussi :
Histoire de Saint-Michel-de-Lanès
Saint-Jean du Rival de ses origines à 1315

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1. Jean Arnaud "Auguste" Ardène est le petit-fils d'Auguste Dejean, baron puis comte Dejean, général de brigade (1811), général de division (1814), inspecteur général de cavalerie (1832-1843), entomologiste ; et d'Adèle Barthélémy, fille elle-même de Jacques Barthélémy, négociant, échevin de Marseille, trésorier de l'hôtel impérial des Invalides en 1806.

2. Jean François Gabriel de Polastron, troisième comte de Polastron, baron de Saint-Michel-de-Lanès, grand sénéchal du comté d'Armagnac, gouverneur de Castillon, guillotiné le 13 juillet 1794.

3. Ministère de la Culture. POP : la plateforme ouverte du patrimoine. Église paroissiale de Saint-Michel-de-Lanès.

4. Merci à Georges Aligant qui m'a signalé cet enregistrement.

Classé dans : Histoire Mots clés : aucun

Des cheveux blancs de gorgones

Rédigé par Belcikowski Christine Aucun commentaire

Sous le lampadaire, avant l’aube, les arbres ont des cheveux blancs de gorgones,
— on dirait de ces coraux blancs, signe des temps,
que j’ai vus au Vietnam, dans la baie de Nha Trang —,
des cheveux de fantômes,
ou encore de ces cheveux d’ange qu’on voyait sur les arbres de Noël de l'enfance,
et qui me font souvenir des vermicelles du potage,
quand nous dînions le soir sous la lampe.
Parmi ces chevelures, ressurgies de quels limbes ambigus ?
une toison noire, dense,
celle d'un pin refermé sur sa propre ténèbre
et qui penche,
insoucieux de l'éclat dont se parent,
au bois lacté,
un pylône, le clocher, une étoile,
patients précurseurs d'un jour neuf, près de poindre.

Choses vues de ma fenêtre. 18 septembre 2020. 6h AM. Mirepoix

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Des impostes décorées

Rédigé par Belcikowski Christine 1 commentaire

Rêves sur le matin, comme des formations nuageuses.
Au-dessus des portes, des impostes décorées ornent le salon de musique.

Quoy ? qu'est ce ? ô vans, ô nuës, ô l'orage ! (1)
Étienne de La Boétie, filiforme gentilhomme,
parle de poésie, de la sienne,
qu’il tient serrée contre son cœur, dans une boîte d’ébonite.
D'ébonite, oui, oui ! Ici, l'on rêve,
et en rêve sensément, les mots rêvent.
La cassette est bien close, mais il dit son poème
à haute et claire voix.
Allez, allez faire peur au marchand
Qui dans la mer les thresors va cherchant.
 (2)
Il y a des sirènes qui ondulent dans le décor des impostes.

Une dame s'annonce, gironde,
précédée d’aigrettes blanches qui vibrent dans sa chevelure
et déclenchent au passage des éclairs électriques.
S'agit-il là de Marguerite ?
C'est le nom bienheureux dont sa Dame est nommée
Et qui, maugré les ans, de vivre est asseuré,
Au point qu'il faut qu'un jour ses nepveux,
Soit hyver, soit esté, sans faveur du printemps,
Voyent dans le papier fleurir la Marguerite.
 (2)

Elle avise l'ami d'Étienne, le carissimo Michel de Montaigne,
Michou, pour les intimes,
qui se tient dans un fauteuil sombre,
l'air chagrin, le corps las.

— Eh ! oui, j'ai mon caillou.
La pierre, Madame, est chose étrange à la nature,
dit le triste Tire-Vit (3).
— Vous mangez trop de viande et d'huîtres !
Mais Dieu calcule aussi, et pendant ce temps-là
cahin-caillou, caillou surtout, le monde se fait !
— On sait, Madame.
Le monde est branloire pérenne,
et les cailloux qui roulent, on a beau courir vite,
un jour ils nous rattrapent et ils marchent sur nous.

Une porte s'ouvre dans le mur, à côté du piano.
Un piano, oui, oui. Ici, l'on rêve.
Le vilain marquis de Sade, vieillard emperruqué,
on dirait de Voltaire,
paraît dans la porte, ouverte à deux battants,
et, d'un clin d'œil aigu,
il invite la raisonneuse à le suivre dans la profondeur d'un couloir pavé de carreaux noirs et blancs.
Ils semblent dans leur fuite rapide
figures psychédéliques d'un jeu d'échec sous acide.

Le couloir débouche dans le manège du Hofburg, à Vienne.
Hormis les chevaux,
qui se dressent comme des statues de marbre
personne dans le manège,
nulle voix.

Là-bas dans le salon de musique,
Étienne de La Boétie,
toujours serrant sa boîte en ébonite sur son cœur,
va proférant des mots d'amour,
sans voir que sa Dame est partie
et que Michou, le pauvre graveleux, s'est endormi.
Ma dame tu le sçais, ou si mon temps je pers
Tels qu'ils sont, ils sont tiens : tu m'as dicté mes vers,
Tu les as faits en moy, et puis je te les donne.
 (4)

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1. Étienne de La Boétie. Œuvres complètes, réunies pour la première fois et publiées avec des notes, par Léon Feugère. Jules Delalain. Paris. 1846. Quoy ? qu'est ce ? ô vans, ô nuës, ô l'orage ! ». « Quoi ? qu'est-ce ? ô vents, ô nues, ô l'orage !

2. Étienne de La Boétie. Œuvres complètes. « Allez, allez faire peur au marchand / Qui dans la mer les trésors va cherchant ». « C'est le nom bienheureux dont sa Dame est nommée / Et qui, malgré les ans, de vivre est assuré, / Au point qu'il faut qu'un jour ses neveux, / Soit hiver, soit été, sans faveur du printemps, / Voient dans le papier fleurir la Marguerite. »

3. Au XVIe siècle, certains des malades de la pierre se voient affubler du surnom de Tire-Vit, et c'est dans cet état qu'ils confient leur destin au chirurgien. « En 1566, le frère de Jean Collot, nommé Laurent, fit à Paris l'extraction de trois pierres contenues dans la vessie. Le malade tirait fréquemment sur sa verge et de là lui vint son surnom de Tire-vit. Car la qualité expultrice de la vessie, voire de tout le corps, s'efforçait de rejeter ce qui lui nuisait et causait ainsi un certain aiguillonnement à l'extrémité de la verge (comme cela se produit ordinairement chez ceux qui ont du sable ou des pierres dans les voies urinaires ». In Ambroise Paré. Œuvres complètes, remises en ordre et en français moderne par R.-H. Guerrand et Fernande de Bissy. Union Latine d'éditions. Paris. 1976. Volume 3. Livre 25. Chapitre 15, pp. 1042.

4. Étienne de La Boétie. Œuvres complètes.

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