Christine Belcikowski

Publications 4

Action pourpre

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D’étranges animaux déambulent
dans la nuit verte.
Un noctambule siffleur
mate une sauterelle.
Un prêtre nommé Saavedra,
roule des pensées féeriques.
Rencoigné sous un porche,
un chevalier branlant
caresse sa barbiche
du dos de sa main morte.
Un loup désespéré
sort d’un club anarchiste.
Le philosophe, lui,
s’est endormi dans son poêle.
Une armure passe, vide,
elle cliquète
et s’inquiète de ramasser
son casque déplumé,
qui a roulé par terre.
L’écran du réveil clignote.
Deux mots s’affichent en lettres majuscules :
ACTION POURPRE…
Sa couleur vient du fond des mers…

En 1630. Joseph Balsamo à Revel, Haute-Garonne

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Dans les Inventaire sommaire des Archives départementales antérieures à 1790, Tarn, on trouve, datée de 1630, cette information étonnante :

balsamo_1630.jpg

E. Jolibois. Inventaire sommaire des Archives départementales antérieures à 1790, Tarn, p. 86. Imprimerie G.-M. Nouguiès. Albi. 1878.

J'ai cru sur le moment qu'il s'agissait du Joseph Balsamo, alias Cagliostro, qui se disait immortel, car possesseur d'un élixir d'éternelle jeunesse, qui a vécu en France de 1780 à 1786, qui a brillé à Versaille et qui s'est trouvé compromis dans l'affaire du collier de la Reine. De 1630 à 1680... Mais puisqu'il possédait l'élixir de l'éternelle jeunesse... 😈

J'ai voulu en savoir davantage. J'ai cherché des renseignements sur les ascendants de Joseph Balsamo, alias Cagliostro, du XVIIIe siècle, né à Palerme le 8 juin 1743, fils de Pietro Balsamo, négociant, et de Felicia Braconieri, fille de Felice Cagliostro. Ces renseignements sont rares, mais j'ai fini par en dénicher quelques-uns dans l'ouvrage de Marc Haven intitulé Le maître inconnu, Cagliostro : étude historique et critique sur la haute magie.

balsamo_famille.jpg

Marc Haven. Le maître inconnu, Cagliostro : étude historique et critique sur la haute magie, p. 296. Dorbon Aîné. Paris. Sans date.

Le nom de notre Joseph Balsamo de 1630 ne figure pas hélas dans les maigres renseignements fournis ci-dessus. On sait seulement que ce Joseph Balsamo est natif de Palerme et chevalier de la Sainte-Croix, i.e. membre d'un ordre de chanoines réguliers fondé le 14 septembre 1211 à Clairlieu-lez-Huy par Théodore de Celles, chanoine de Liège — Canonici Regulares S. Augustini Ordinis Sanctae Crucis ; en italien, Crocigeri.

Il se peut que « le seigneur Joseph Balsamo, chevalier de la Sainte-Croix, natif de Messine », porté en 1630 à planter une croix à Revel par « sa piété, zèle et dévotion » et pour « la distribution de sa précieuse, importante et excellente liqueur », soit un fils de Pietro Balsamo, marquis della la Limina, straticote de Messine, prince de Roccafiorita et titulaire de l'ordre espagnol de San Giacomo. Il se peut aussi qu'il ne le soit pas. On songe à un chevalier d'industrie. Fils de famille, chanoine, ou chevalier d'industrie ? L'un, au demeurant, n'empêche pas toujours l'autre.

messine.jpg

Ci-dessus : vue de Messine, Sicile.

On trouve sur le web une autre généalogie possible de ce Giuseppe Balsamo de 1630. Né circa 1570, mort 1643, il s'agirait d'un fils de Don Giovanni Francesco Balsamo, né circa 1552 à Messine, mort circa 1593 à Messine ; fils lui-même de Cesare Balsamo Bar, né circa 1532 à Messine ; fils lui-même de Pietro Balsamo Bar, né circa 1512 à Messine ; fils lui-même de Francesco Balsamo Bar, né circa 1480 à Messine ; fils lui-même d'Angelo Balsamo Bar (ca 1460-1707, Messine) ; fils lui-même de Tuccio Balsamo Bar, né circa 1410 ; fils lui-même de Nicolò Balsamo Bar, né circa 1390, marié à Nicoletta Parisi... L'usage du mot hébreu « bar », fils, indique qu'il s'agit initialement d'une famille juive.

revel.jpg

Impossible d'en savoir plus. Le Joseph Balsamo, passé à Revel, Haute-Garonne, en 1630, demeure un inconnu de l'histoire. C'est là, au demeurant, ce qui fait le charme de cette figure fugitive.

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Poème trouvé dans les minutes de 1681-1682 de Pierre Barrière, notaire d'Arvigna

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La base de données des Archives départementales de l'Ariège indique qu'un Poème ironique sur une dame, conservé aujourd'hui sous la cote 5 E 3755. 1J6241682, a été trouvé après la mort de Pierre Barrière, notaire d'Arvigna, dans ses minutes des années 1681-1682. J'ai cherché ledit poème dans ce gros minutier, et je l'ai retrouvé à la page LIX.

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Lancer de flèches

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Les dieux jouent au lancer de flèches.
Un avion chemine dans le bleu du ciel.
Cigogne du futur,
dans ton corbillon, qu’y met-on ?
Une buse tourne dans le bleu du ciel.
Tourne, tourne, petit moulin,
couchés au bord de la rivière,
nos corps ne sont pas provende,
pas encore.
La flèche passe
et ne passe pas.
εἰ γὰρ αἰεί, φησίν, ἠρεμεῖ πᾶν [ἢ κινεῖται] ὅταν ᾖ κατὰ τὸ ἴσον, ἔστιν δ' αἰεὶ τὸ φερόμενον ἐν τῷ νῦν, ἀκίνητον τὴν φερομένην εἶναι ὀϊστόν.
« La physique veut que, si à l’instant T tout corps est en mouvement ou bien immobile dans un espace égal à lui-même, vu que tout corps qui se déplace est à chaque instant dans un espace égal à lui-même, la flèche qui vole ne bouge pas. » (1)
Où va-t-elle, la flèche,
qui vole et qui ne bouge pas ?
Où va-t-elle, la buse,
qui tourne dans le bleu du ciel et qui ne descend pas ?
Où va-t-il cet avion,
qui passe et qui n’avance pas ?
Enfants, il se disait chez nous
que c’était, dans le bleu du ciel,
l’avion de Barcelone.
Pourquoi donc Barcelone ? Je ne m’en souviens pas.
Barcelone, Naples, Rome, ou encore Samarcande, qu’importe,
bleu du ciel, ciel du bleu :
la flèche a forcément rendez-vous quelque part.
Obligée par la force de la vérité.
Obligée par la force des dieux.
Des dieux ?

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1. Aristote. Physique. Tome II. Livre VI. Ch. 14. § 1.

Pierre Sidoine. Le Cheval 2.3

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… τοὶ δέ, βοείαις δησάμενοι σειρῇσιν, ἐυπλέκτοισι κάλωσιν εἷλκον ὑπὲρ πεδίοιο, θοῶν ἐπιβήτορα κύκλων, ἵππον ἀριστήεσσι βεβυσμένον· οἱ δὲ πάροιθεν αὐλοὶ καὶ φόρμιγγες ὁμὴν ἐλίγαινον ἀοιδήν. σχέτλιον ἀφραδέων μερόπων γένος, οἷσιν ὁμίχλη ἄσκοπος ἐσσομένων· κενεῷ δ´ ὑπὸ χάρματι πολλοὶ πολλάκις ἀγνώσσουσι περιπταίοντες ὀλέθρῳ. οἵη καὶ Τρώεσσι τότε φθισίμβροτος ἄτη ἐς πόλιν αὐτοκέλευθος ἐκώμασεν·

Cependant les Troyens, ayant passé des bandes de cuir et de fortes chaînes autour du corps du cheval, le traînaient dans la campagne, à l'aide des roues sur lesquelles il était monté. Ils ignoraient qu'il portait dans ses flancs l'élite des héros grecs. Des joueurs de flûte et de luth, rassemblés au-devant de lui, faisaient retentir l'air de leurs concerts. Hélas ! misérables humains, que nos vues sont bornées ! Un nuage épais nous dérobe l'avenir : séduits par de vains transports, nous courons souvent, sans le savoir, à notre ruine. Ainsi le plus terrible fléau menaçait les Troyens, et eux-mêmes allaient l'introduire dans leurs portes.

Ainsi raconte à propos du cheval de Troie le poète Tryphiodore aux vers 305-314 de La Prise d’Ilion. Le texte date du IVe siècle. Il dit assez l’inquiétante étrangeté de la pente qui veut que, semblablement aux Anciens, nous, Modernes, nous courions aussi, sans le savoir ou comme malgré nous, à notre ruine.

Pourquoi citer ici, plutôt qu'Homère, aède de la fin du VIIIe siècle av. J.-C, Tryphiodore, poète égyptien du IVe siècle après J.-C, quoique hellénophone ? Eh bien d'abord parce que Tryphiodore augure au plus près ce que sera la sculpture de Pierre Sidoine, et ensuite parce que onze siècles plus tard, tel l'Ange de l'Histoire dont parlera Walter Benjamin, Tryphiodore « a le visage tourné vers le passé. Là où se présente à nous une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’Ange ne les peut plus refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, pendant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès » (1). Certes les Troyens ont péri. Mais les Achéens ont péri aussi. L'Égypte est devenue une province romaine. Et l'Empire romain d'Occident est près de finir aussi...

 

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Hérité de la tradition grecque et propulsé illico dans la postmodernité par sa dénomination en forme de clin d’œil numérique, le Cheval 2.3 demeure chez Pierre Sidoine l’augure d’une ruine qui ab origine continue indéfiniment d’advenir. La sculpture montre ainsi, sans les mots, l’essentiel de ce que disait déjà le poète du IVe siècle.

 

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Pierre Sidoine a prêté à son Cheval 2.3 trois énormes têtes. Ainsi multipliées façon hydre de Lerne, ces trois têtes ajoutent à l’air de fureur et mystère dont se pare ici une œuvre-monstre, figure d’une trinité nouvelle, créée, semble-t-il pour susciter dans l’éclat de sa manifestation terreur et fascination mêlées.

 

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Vues de profil, les trois têtes du Cheval 2.3, surmontées d’une haute crinière faite en touches de piano, sont celles d’étranges hoplites-animaux, jaillis d’une spirale dont la source demeure invisible, et le développement infini. Ainsi va la guerre, ainsi va la destinée.

 

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Vues de face, ces mêmes têtes se trouvent rendues mystérieuses par leurs yeux sans regard et cependant dotés d’une sorte d’eau lumineuse, semblable à celle des portraits funéraires du Fayoum. Et il y a comme un souvenir de l’enfance, à jamais perdue, dans l’emploi des roues graciles qui supportent le joujou d’antan.

 

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Jouant avec la tradition grecque, Pierre Sidoine sculpteur se livre ici, par effet de projection du passé dans le futur, à une sorte de méditation puissante sur la force du destin.

 

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1. Walter Benjamin. « Sur le concept d’histoire » (1940), thèse IX, p. 434. In Œuvres, III, traduit par M. de Gandillac et P. Rush. Folio-Gallimard. Paris. 2000.

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